CHAPITRE II
place était considérable. Il avait vendu Kensington-House à la couronne pour une forte somme, et il avait probablement, selon l'usage du temps, obtenu pour lui-même quelque concession lucrative. Il consacrait tous ses bénéfices à des acquisitions de terres. Ses ennemis, disait-il, songeaient, à ce qu'il paraît, à l'accuser d'avoir acquis sa fortune par des moyens illicites. Il n'avait rien à redouter d'une enquête. 11 ne voulait pas faire comme certains ministres, mettre sa fortune hors des atteintes de la justice de son pays, avoir des trésors secrets ou placer ses fonds à l'étranger. Il voulait que ses biens fussent de telle nature qu'on pût les découvrir et les saisir sans peine *.
Les sceaux que Nottingham avaient rendus restèrent pendant quelque temps dans le cabinet du roi. En disposer n'était point chose facile. On les offrit à Shrewsbury qui de tous les Whigs était le plus haut placé dans l'estime du roi, mais Shrewsbury s'excusa, et, afin d'éviter de nouvelles importunités, se retira à la campagne. Il y reçut bientôt une lettre pressante d'Elisabeth Villiers. Cette dame avait, dans sa jeunesse, inspiré à Guillaume une passion qui avait causé un grand scandale et porté un trouble profond dans la petite cour de La Haye. Son influence sur lui, elle ne la devait ni aux charmes de sa personne, car il fallut tout l'art du pinceau de Keller pour la faire paraître passable sur la toile, ni à ces talents qui sont l'apanage de son sexe, car sa conversation n'avait rien de piquant, et ses lettres étaient singulièrement dépourvues de cette facilité et de cette grâce qui nous charment sous la plume d'une femme. Elle la devait à des qualités d'esprit supérieures qui la rendaient propre à partager les soucis et à diriger les conseils des hommes d'Etat. Jusqu'à la fin de sa vie, de grands politiques recherchèrent ses avis. Swift lui-même, le plus sagace et le plus cynique de ses contemporains, la proclama la femme la plus remarquable par ses lumières, et plus d'une fois , fasciné par sa conversation, resta à l'écouter depuis deux heures de l'après-midi jusqu'à près de minuit 2. Par degrés, les vertus et les charmes de Marie conquirent à la reine la première place dans l'affec-
1 L'Hermitage, t (11) septembre, 7 (17) novembre 1693. ' Voir le Journal à Stella LU, LUI, LIX, LXI, et les Lettres de Lady Orkney à Swtft,
lion de son époux. Mais Guillaume fréquemment encore, dans les conjonctures dilliciles, demandait à Elisabeth Villiers le secours de ses conseils. Elle supplia donc dans cette circonstance Shrewsbury de revenir sur sa détermination et de ne point laisser perdre cette occasion de consommer l'union du parti vvhig. Wharton et Russell lui écrivirent dans le même sens. Il répondit par de faibles et insignifiantes excuses : « Je n'ai point les qualités qu'il faut pour la vie des cours. Je suis insullisant pour une place qui demande de grands efforts. Je ne suis complètement d'accord avec aucun des partis qui divisent l'Etat. En un mot, je ne suis point fait pour le monde. Je désire voyager. Je désire voir l'Espagne. » Ce n'étaient là que de purs prétextes. Si Shrewsbury avait parlé franchement, il aurait dit que, dans une heure fatale, il avait trahi la cause de la Révolution dans laquelle il avait joué un si grand rôle, qu'il avait contracté des engagements dont il se repentait, mais dont il ne savait comment se délier, et que, restant sous le coup de ces engagements, il ne voulait point entrer au service du gouvernement existai)!. Marlborough, Godolphin et Russell, il est vrai, ne se faisaient point scrupule de correspondre avec un roi tout en remplissant des emplois sous l'autre. Mais Shrewsbury avait ce qui manquait à Marlborough, à Godoiphiu et à Russell, une conscience, et si cette conscience ne l'empêcha pas de se parjurer trop souvent, du moins elle ne manquait jamais de le punir ».
Débats sur le commerce dans l'Inde.
Par suite de son refus d'accepter les sceaux, les combinaisons ministérielles que le roi avait imaginées ne reculent leur entière exécution qu'à la fin de la session. Sur ces entrefaites, les débats des deux Chambres avaient offert un ut intérêt et une haute importance.
Bientôt après la réunion du Parlement, l'attention de la Chambre des Communes fut appelée de nouveau sur l'état du commerce avec l'Inde, et la Charte qui venait d'être octroyée à l'ancienne Compagnie lui fut soumise, il est probable que si les directeurs de cette Compagnie eussent agi avec pru-
' Voir les lettres écrites à cette époque par Elisabeth Villiers, Wharton, Uussell cl Shrewsbury, dans la correspondance de ce dernier.