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tomber l'affaire; mais pas avant cependant que les quelques capitalistes anglais qui avaient été d'abord favorables au projet de Paterson, effrayés de la tournure que prenaient les choses, n'eussent renoncé à tout rapport avec lui.
Assurément Paterson dut voir alors, s'il ne l'avait déjà vu, que son projet ne pouvait aboutir qu'à la honte pour lui et à la ruine pour ses adorateurs. Il avait été évident dès l'abord que l'Angleterre seule pouvait protéger sa Compagnie contre l'animosité de l'Espagne, et il était clair maintenant que l'Espagne serait une ennemie moins formidable que l'Angleterre. Il était impossible que son plan excitât une plus grande indignation dans le Conseil des Indes à Madrid ou dans la Chambre du commerce à Séville qu'il n'en avait excité à Londres. Malheureusement il était en proie à une incroyable illusion, et la multitude aveugle suivit avec empressement son conducteur aveugle. Les dupes s'exaltaient même de tout ce qui aurait dû les calmer. Les mesures du Parlement qui siégeait à Westminster, mesures justes et raisonnables dans leur esprit, mais, il faut l'avouer, dures et outrageantes dans la forme, avaient excité les passions d'une nation faible, il est vrai, par sa population et ses ressources matérielles, mais éminemment fière. L'orgueil proverbial des Ecossais l'emporta sur leur finesse proverbiale. Les votes des Lords et des Communes furent traités avec un mépris marqué. La populace d'Edimbourg brûla Rochester en effigie. L'argent afflua plus abondant que jamais dans la caisse de la Compagnie. Une splendide maison de Milne-Square, alors le quartier le plus moderne et le plus fashionable
(l'Edimbourg, fut achelée et disposée sans retard pour les bureaux et lés magasins. Des vaisseaux à la fois propres à la guerre et au commerce étaient nécessaires ; mais les moyens de construire de semblables vaisseaux n'existaient pas en Ecosse, et aucune maison d'Angleterre n'était disposée à contracter un engagement qui pouvait être considéré comme un délit par la Chambre des communes. Il fallut avoir recours aux chantiers d'Amsterdam et de Hambourg. Moyennant cinquante mille livres sterling on se procura quelques navires dont le plus considérable aurait à peine occupé le soixantième rang dans la marine anglaise , et avec cette force, qui eût été insuffisante pour tenir en respect les pirates de Salé, la Compagnie jeta le gant à toutes les puissances maritimes du monde.
Ce ne fut pas avant l'été de 1698 que tout fut prêt pour l'expédition qui devait changer la face du globe. Les matelots et les colons qui s'embarquèrent à Leith étaient au nombre de douze cents. Parmi les derniers se trouvaient plusieurs cadets de familles honorables^ et des officiers qui avaient été licenciés depuis la paix. Il fut impossible de trouver de la place pour tous ceux qui désiraient émigrer. On raconte que quelques personnes, ayant sollicité vainement un j)assage, se cachèrent dans des coins obscurs sur les vaisseaux, et lorsqu'on les eut découvertes, refusèrent de partir, s'attachèrent aux cordages et il fallut les porter de force sur le rivage. Cette infatuation est d'autant plus extraordinaire, qu'un petit nombre seulement des aventuriers savait quelle était leur destination. La seule chose dont on fût parfaitement sûr, c'est qu'une colonie devait être
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établie quelque part, et qu'elle devait recevoir le nom de Calédonie. L'opinion la plus générale était que la flotte dirigerait sa course vers une partie quelconque des côtes de l'Amérique, mais cette opinion n'était pas universelle. A l'ambassade hollandaise , dans Saint- James' s Square, on craignait que la nouvelle Calédonie ne fût fondée parmi ces îles orientales, riches en épices, avec lesquelles Amsterdam faisait depuis longtemps un commerce lucratif.
La direction suprême de l'expédition fut confiée à un Conseil composé de sept membres. Deux chapelains presbytériens et un maître chantre étaient à bord. La cargaison fut dans la suile un sujet de grand divertissement pour les ennemis de la Compagnie ; elle comprenait un nombre incalculable de pauloufles, quatre mille perruques de toutes espèces, — depuis les perruques courtes jusqu'à ces édifices magnifiques qui, à cette époque, s'élevaient au-dessus du front et descendaient au coude des hommes à la mode, — des balles d'étoffes de laine écossaises que personne ne pouvait porter dans les régions tropicales, et des centaines de bibles anglaises que ni les Espagnols ni les Indiens ne pouvaient lire. Paterson, enflammé d'orgueil et d'espérance, nonseulement accompagna l'expédition, mais prit avec lui sa femme, une dame de bonne mine dont il avait conquis le cœur à Londres, où elle avait trôné au comptoir d'un des grands cafés situés dans le voisinage de la Bourse. Enfin, le 25 juillet, l'expédition navale, suivie par bien des yeux humides de larmes, et recommandée au ciel dans bien des prières qui devaient êlre vaines, sortit de l'estuaire du Forlh.
Le voyage fut beaucoup plus long que ne l'est aujourd'hui un voyage aux antipodes; les aventuriers eurent beaucoup à souffrir. Les rations étaient peu abondantes ; on se plaignait amèrement de la qualité du pain et de la viande ; lorsque la petite flotte, après avoir tourné les Orcades et l'Irlande, loucha à l'ile de Madère, ces gentilshommes, qui avaient d'élégants vêtements parmi leur bagage, échangèrent volontiers des habits brodés et des gilets garnis de dentelles contre des provisions et du vin. Do l'Ile di^ Madère, les aventuturiers traversèrent l'Atlantique, débarquèrent dans nne petite île inhabitée située entre Porto-Rico et Saint- Thomas, prirent possession de ce lieu désert au nom de la Compagnie, dressèrent une tente et arborèrent la croix blanche de Saint-André. Ils lurent invités à se retirer par un oflicior envoyé de Saint-Thomas pour les avertir qu'ils violaient le territoire du roi de Danemark. Ils continuèrent leur voyage après avoir obtenu les services d'un vieux boucanier qui connaissait bien les cotes de l'Amérique centrale. Sous son pilotage, ils jetèrent l'ancre, le 1" novembre, tout près de l'isthme (le Darion. Un des plus grands princes du pays se rendit bientôt à bord. Les courtisans qui l'accompagnaient, au numbre de dix ou douze, étaient complètement nus, mais le prince se distinguait par un iiabit rouge, un caleçon de coton et un vieux chapeau. Il avait un nom espagnol, il s'appelait Don Andréas, parlait espagnol et affectait les manières graves d'un hidalgo espagnol. Les Ecossais se rendirent Don Andréas favorable par le présent d'un chapeau bordé de galons d'or, et l'assurèrent (jue s'il voulait tiafKjuer avec eux, ils le