CHAPITRE n
dans tous les bourgs on sonna les cloches, on alluma (les feux de joie, on illumina les maisons. Pendant quelques mois, toutes les nouvelles qui arrivaient de l'autre côté de l'Atlantique étaient de nature à exciter l'espérance et la joie dans le nord de l'île, l'alarme et l'envie dans le sud : on affirmait que les colons avaient trouvé les plus riches mines d'or, des mines dans lesquelles le métal précieux était, ajoutait-on, beaucoup plus pur de tout alliage que sur la côte de Guinée. Les provisions étaient abondantes; la saison pluvieuse n'avait point été malsaine; l'établissement était bien fortifié, soixante canons étaient braqués sur les remparts, et l'on comptait sur une immense récolte de maïs; les tribus aborigènes étaient amies ; la population de la Calédonie s'était déjà élevée de douze cent à dix mille âmes. « Les richesses du pays — tels sont les termes d'un journal de celte époque — passaient toute imagination. » L'enthousiasme de l'Ecosse fut poussé jusqu'à la démence; des munitions de guerre et des instruments d'agriculture furent préparés en grande quantité; une multitude d'émigrants étaient impatients de s'embarquer pour la terre promise.
Au mois d'août 1799, quatre navires, ayant à bord treize cents hommes, furent envoyés pai" la compagnie en Calédonie ; la conduite spirituelle de ces émigrants fut confiée à des ecclésiastiques de l'Eglise d'Ecosse : l'un d'eux était cet Alexandre Shields dont « la Biche mise en liberté ^ » prouve que dans son zèle pour le Co-
* «Tlie Uind let loose. » Dans les écrils religieuï du temps, la Biche ûlait fréquenimeiil la personiiilicalion des églises persécutées, lin des poëmes de Drydcn est intitulé la Biche et la Pantlière, etc., etc. a. v.
venant, il avait oublie l'Evangile. A un autre, nommé John Borland, nous devons la meilleure relation connue de ce voyage. L'Assemblée générale de l'Eglise d'Ecosse avait chargé les chapelains de diviser les colons en congrégations, de nommer des Anciens chargés de les diriger, de constituer un presbytère, et de travailler à la propagation de la vérité divine parmi les habitants païens de Darien. La seconde expédition partit, comme la première, au milieu des acclamations et des bénédictions de toute 1 Ecosse. Pendant les premiers jours de septembre, la nation entière, s' abandonnant à un rêve délicieux de prospérité et de gloire, triomphait, non sans quelque malice, de la vexation des Anglais ; mais avant la fin du mois la rumeur se réjandit à Londres, dans Lombard-Street et dans Cheapside, que des lettres contenant d'étranges nouvelles étaient arrivées de la Jamaïque ; la colonie qui avait excité tant d'espérances et de craintes n'existait plus; elle avait disparu de la surface de la terre. Ce bruit arriva jusqu'à Edimbourg, mais il y fut reçu avec une incrédulité méprisante ; c'était un mensonge impudent imaginé par (|uclqucs Anglais, qui ne pouvaient suj)porler devoir qu'en ûù\nl des votes du Parlement britannique, en dépit des proclamations des gouverneurs des colonies anglaises, la Calédonie devenait grande et opulente. Bien plus, on nommait l'inventeur de cette fable : on était parfaitement sûr qu'il n'était autre que le secrétaire Yernon, Le 4 octobre, on publia la contradiction véliénienle de l'histoire ; le 5, la vérité entière était connue ; des lettres de New-York annoncèrent que quelipies misérables, le reste de cette colonie (pii était ap[)clée à devenir le jar-