CHAPITRE II
avant l'équinoxe, la maladie faisait déjà d'affreux ravages dans la petite communauté. La mortalité s'élc\ a graduellement à dix ou douze personnes par jour. Les deux ministres qui avaient accompagné l'expédition, moururent: Paterson enterra sa femme dans ce sol, où, d'après ce qu'il avait dit à ses crédules compatriotes, on respirait la sanlé et la vigueur ; lui-même était étendu sur son grabat, dévoré d'une fièvre intermittente. Cependant il ne voulait pas encore admettre que le climat de sa terre promise fût malsain ; il n'existait pas un air plus pur, ce qu'on n'éprouvait n'était que le malaise auquel doivent s'attendre les personnes qui passent d'un pavs dans un autre. Tout irait bien au mois de novembre. Mais la proportion dans laquelle mouraient les émigrants devint telle qu'il était peu probable qu'aucun d'eux vécût jusqu'à cette époque. Ceux qui n'étaient pas étendus sur leurs lits, jaunes, maigres, languissants, pouvaient à peine soigner les malades, ou enterrer les morts, et ils se sentaient tout à fait incapables de repousser l'attaque probable des Espagnols. Le cri unanime de la colonie était que la mort lès entourait, et qu'ils devaient pendant qu'il leur restait encore la force de lever une ancre et de déployer une voile, se réfugier dans quelque région moins fatale : les hommes et les provisions furent distribués également dans trois vaisseaux : la Caledonia, la Licorne et le Saint-André. Paterson, quoique trop malade encore pour siéger au Conseil, demandait en grâce qu'on le laissât en arrière avec vingt ou trente compagnons, pour conserver une apparence de possession, et attendre les nouveaux arrivages d'Ecosse. « Un si petit nombre d'hommes, disait-il,
pourra facilement se nourrir en attrapant du poisson et des tortues. » IMais sa prière fut repoussée: on le porta à bord du Sauit-Andre\ et les navires prirent la mer.
Le voynge fut horrible. Peu de négriers de la Guinée ont eu un semblable passage. De deux cent cinquante malheureux qui étaient à bord du Saint-André, cent cinquante devinrent la pâture des requins de l'Atlantique avant que Sandy-Hook fût en vue. La Licorne perdit presque tous ses officiers et environ cent quarante hommes. La Caledonia, celui des trois vaisseaux dont la condition sanitaire était la meilleure, jeta cent cadavres à la mer. Les survivants s'emportaient avec violence les uns contre les autres, comme s'ils n'eussent pas été déjà assez misérables. On se renvoyait les accusations d'incapacité, de cruauté, d'insolence brutale. Les rigides Presbytériens attribuaient les malheurs de la colonie à l'impiété des jacobites, des prélatistes, des violateurs du sabbat, des athées qui détestaient dans le prochain cette image de Dien qui n'existait pas en eux. De l'autre côté, les impies se plaignaient amèrement de l'impertinence des fanatiques et des hypocrites. Palcrson fut cruellement attaqué, et il était incapable de se défendre. Ses souffrances morales et physiques l'avaient complètement abattu. Ce n'était plus tpi'uii squelette. Son cœur était brisé. Ses facultés inventives et son éloquence spécieuse étaient éteintes; il paiaissait touibé en enfance.
Pendant ce temps, la seconde expédition traversait les mers. Elle arriva à Darieu (juatre mois après le départ des premiers colons. Les nouveaux arrivants