CHAPITRE m
devenir son mari. Par le lait, c'était Spencer Cowper qui lui avait inspire cette passion ; il était déjà marié. Elle lui écrivit enfin dans un langage dont elle n'eût jamais fait usage si son esprit n'avait pas été dérangé. Spencer agit en honnête homme, et, loin d'abuser d'vme si malheureuse situation d'esprit, il fit son possible pour éviter la jeune fille. Sa prudence la mortifia, et un jour elle eut une attaque de nerfs. Cependant il devint nécessaire qu'il la vît lorsqu'il vint à llertford pour les assises du printemps de 1699 ; car on l'avait chargé de compter à miss Stout la rente d'une créance hypothé- * caire. En conséquence, il alla un soir la trouver et lui remit un sac rempli d'or. Elle insista pour qu'il consentît à être l'hôte de sa famille ; mais il s'excusa et partit. Le lendemain matin on la trouva morte près d'une écluse de moulin, dans un cours d'eau appelé Priory-River. On ne pouvait raisonnablement douter (ju'elle n'eût mis fin à ses jours. L'enquête du coroner constata qu'elle s'était noyée dans un moment d'aliénation mentale. Mais sa famille n'élait pas disposée à admettre qu'elle se fût suicidée, et elle chercha quelqu'un qu'on pût accuser de l'avoir assassinée. La dernière personne qu'elle eût vue la veille de sa mort était Si)encer Cowper. Le hasard voulut qu'on eût entendu, pendant cette soirée fatale, deux procureurs et un notaire venus de Londres pour suivre les assises de llertford causer, tout en dégustant leur vin, des charmes et de la coquetterie de la belle Quakeresse, avec ce ton léger qu'on emploie souvent dans notre génération plus prude ou plus raffinée pour discuter de pareils sujets, même à la table conmiune des avocats de cours d'assises ou à celle dnu
régiment. De quelques mots à double sens, on aurait pu conclure qn'elle avait trompé un amant et qu un autre l'avait bien punie de sa coquetterie. Ce fut en se fondant sur d'aussi frivoles propos que les parents de l'infortunée s'imaginèrent que Cowper, avec l'assistance de ces trois hommes de loi, l'avait étranglée et précipitée dans la rivière. Il n'y avait absolument aucune preuve du crime, aucun indice que l'un ou l'antre des accusés eût un motif pour le commettre, aucune preuve que Cowper eût rien de commun avec ceux qu'on disait être ses complices; il y en avait même un qu'il n'avait jamais vu. Mais quelle est l'histoire si absurde qu'on ne puisse la faire croire à des esprits aveuglés par le fanatisme religieux et politique ? Les Quakers et les Tories poussèrent en commun une clameur formidable. A cette époque, les Quakers n'avaient aucun scrupule relativement à la peine capitale. Ils auraient vraiment mieux aimé, comme le disait Cowper avec amertume, mais avec trop de vérité, envoyer au supplice quatre innocents que de laisser supposer qu'une (Ule qui avait en elle la lumière de la secte pût commettre un suicide. Les Tories se réjouissaient à la perspective de gagner deux sièges au Parlement sur les A\ liigs. Tout le royaume fut bientôt divisé en Stout et en Cowper. Aux assises du trimestre d'été, llertford se remplit d'une foule inquiète et impatiente, accourue non-seuloment de Londres, mais encore des comtés les plus éloignés de Londres. L'instruction du procès fut conduite avec une partialité et une mauvaise foi qui nous semblent |)resque incroyables, et malheureusement le juge le plus inepte et le plus ignorant des douze juges d'Angleterre présidait
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aux assises. Cowper se délendit, lui et ceux qu'on disait être ses complices, avec un sang-froid et une habileté admirables. Son frère, beaucoup plus tourmenté que lui, ne le quitta pas pendant cette longue et cruelle journée. L'accusation reposait principalement sur cette erreur vulgaire qu'un corps humain, trouvé comme l'avait été celui de cette pauvre fdle, flottant dans l'eau, devait y avoir été précipité pendant qu'il était encore en vie. Le ministère public, pour prouver cette doctrine, appela des médecins dont on ne sait rien, si ce n'est que quelquesuns d'entre eux avaient pris une part active à l'opposition faite aux AVhigs pendant les élections d'Hertford. Pour confirmer le témoignage de ces praticiens, on fit asseoir quelques matelots sur le banc des témoins. De l'autre côté parurent des hommes de l'art dont les noms ont été conservés. Parmi eux se trouvait ^Yilliam Cowper, non pas un parent de l'accusé, mais l'anatomiste le plus célèbre que l'Angleterre eût encore produit, le véritable fondateur d'une dynastie illustre dans l'histoire de la science, car il fut le maître de William Cheselden, et WiUiam Cheselden, le maître de John llunter^ Du même côté parut Samuel Garlh, qui, parmi les médecins de la capitale, n'avait pas dérivai, à l'exception de Radcliffe et de Ilans Sloane, le créateur du musée magnifique qui est une des gloires de notre pays. La tentative faite par la famille de la victime d'invoquer les superstitions des hommes du gaillard d'arrière, pour obtenir unesentence de mort contre quatre accusés, fut traitée par ces sa-
* Sir Charles Bell l'egardait aussi John Hunier comme son maître, ainsi que son illustre contemporain sir Astley Cooper, qui était presque l'homonyme de William Cowper. a. p.