‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 3)Chapitre 115 sur 147 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

eux. Il n'était pas aussi facile de se débarrasser de lui qu'il l'avait été de chasser ses collègues de leurs places. Les Tories les plus intolérants étaient forcés malgré eux de reconnaître ses qualités. Des libelles anonymes et des propos de café pouvaient mettre en doute son mtégrité et obscurcir l'éclat de son nom ; mais il était certain de voir sortir ce nom pur et brillant des investigations parlementaires les plus rigoureuses. Il n'avait aucun de ces défauts de caractère et de manières qui rendirent ses collègues plus impopulaires que ne l'auraient même pu faire des fautes plus graves. Il était aussi loin de l'insolence et de la perversité d'Orford que de la pétulance et de la vaine gloire de Montagne. Une prompte et grande élévation est une des épreuves les plus fortes auxquelles le cœur et la tête de l'homme puissent être exposés. Montagne ne sut pas y résister; Somers en triompha. 11 était fils d'un attorney de village ; à trente-sept ans, il était encore vêtu d'une robe de drap grossier, assis sur un des derniers bancs de la cour du Banc du Roi : à quarante-deux ans, devenu le premier dignitaire laïque du royaume, il avait la préséance sur l'archevêque d'York et sur le duc de Norfolk. Parti de plus bas que Montagne, il s'était élevé aussi rapidement et aussi haut que lui, sans avoir excité l'envie qui avait poursuivi Montagne pendant une longue carrière. Les pamphlétaires, qui, du haut de leurs greniers, ne se lassèrent jamais de traiter de parvenu le cousin des comtes de Manchester et de Sandwich, ne pouvaient pas sans honte appliquer cette épithète au Chancelier, qui, sans une goutte de sang patricien dans les veines, avait pris place à la tête de

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l'ordre patricien avec la dignité d'un homme ennobli par la nature. Sa sérénité, sa modestie, l'empire c|u'il exerçait sur lui-même, à l'épreuve des surprises les plus soudaines de la passion ; le soin qu'il avait de sa propre dignité et qui forçait les personnages les plus fiers à le respecter, son urbanité enfin, gagnaient les cœurs des plus jeunes avocats de la Cour de Chancellerie, et lui attiraient beaucoup d'amis dévoués et d'admirateurs parmi les membres les plus honorables de l'opposition. Cependant des hommes tels que llovve et Seymour lui vouaient une haine implacable ; ils détestaient son génie supérieur, mais bien plus encore la douce majesté de sa vertu. A force de chercher partout l'occasion de lui nuire, ils se flattèrent enfin de l'avoir trouvée.

Quelques années auparavant, pendant que la guerre continuait encore, la Cité avait fait entendre des plaintes en criant bien haut que les corsaires de Saint-Malo et de Dunkerque apportaient moins d'entraves au commerce qu'une autre espèce de maraudeurs. La marine anglaise était tout entièie occupée dans le Canal, dans l'Atlanliijue et dans la Méditerranée. L'Océan Indien cependant regorgeait de pirates ; on racontait des histoires effrayantes de leur rapacité et de leur cruauté; on disait que beaucoup de ces hommes, venant de nos colonies du nord de l'Amérique, transportaient ensuite dans ces pays le produit de leurs rapines. Des aventuturiers, qui n'osaient pas se montrer sur la Tamise, trouvaient à New-York un marché ouvert pour les épices et les étoffes volées au counnerce. Les Puritains de la nouvelle Angleterre, (pii surpassaient en sainte ans-

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térité même leurs frères d'Ecosse, étaient accusés de connivence avec ceux qui leur facilitaient ainsi les moyens de profiter amplement et à bas prix des produits des métiers de llnde et de la récolte des plantations à thé de la Chine.

En 1695, Richard Coote, comte de Bellamont, pair irlandais, qui siégeait dans la Chambre des communes, fut nommé gouverneur de Ne\v-\'ork et de Massachussets. C'était un noble caractère, droit, courageux et indépendant. Quoiqu'il fût un AVhig décidé, il s'était distingué en dénonçant, devant le Parlement, les actes tyranniques des Whigs à Dublin, entre autres l'exécution ou pour mieux dire le meurtre de Gasney. Avant c[ue Bellamont ne s'embarquât pour l'Amérique, Guillaume lui parla très-énergiquement de la flibusterie, alors véritable plaie des colonies : « Je vous envoie à New-York, mylord, parce qu'il faut un homme honnête et intrépide pour mettre fin à ces abus, et je crois que vous êtes cet homme. » Bellamont s'efforça de justifier la haute opinion que le roi avait de lui. On sut promptement à New-York que le gouverneur nouvellement arrivé d'Angleterre était résolu à détruire la piraterie, et des colons dans lesquels il avait grande confiance lui exposèrent les moyens les plus propres à atteindre ce but. Il y avait dans la colonie un vieux marin retraité nommé William Kidd, qui avait passé la plus grande partie de sa vie sur mer, s'était distingué comme marin et avait trouvé dans les guerres contre la France de nombreuses occasions de montrer son courage. Personne ne connaissait mieux que lui les mers des Tndos : il connaissait aussi tous

les repaires, des pirates qui écumaient les mers entre le cap de Boniic-Es[)érance et le détroit de Malacca : « Que l'on m'en charge, disait-il; je m'engage, avec un seul navire de trente ou quarante canons, de débarrasser l'Océan Indien de ces hôtes dangereux. » I^s pirates possédaient de nombreux bâtiments; mais aucun n'était d un fort tonnage, et un marin courageux, même dans les rangs secondaires de la marine royale, pourrait facilement les réduire et couvrir les frais de l'expédition par le butin pris légitimement sur ces ennemis de l'humanité. Bcllaniont, charmé de ce plan, le recommanda au roi. Le roi le renvoya à l'Amirauté; l'Amirauté souleva des difficultés, comme cela arrive presque toujours quand on [)ropose aux départements ministériels d'apporter quelques changements, bons ou mauvais, à la routine administrative. L'occasion de mettre le projet de Bellamont à exécution, sans que l'Etat fût obligé de rien débourser, se présenta alors. Quelques riches fonctionnaires, animés du zèle de la chose publique, pouvaient, dit-il, facilement équiper des navires pour protéger le commerce maritime dans le golfe Arabique et dans la baie du Bengale. Il écrivit à ses amis en Angleterre, employant à la fois les supplications et les reproches, et déplorant que le patriotisme restât sourd à sa voix. Six mille livres lui suffiraient. Celte somme pourrait être remboursée même avec intérêt par la vente des prises, et le bénéfice serait énorme pour la nation et pour le monde entier. Son insistance Unit par réussir. Shrowsbury et Ronnney contribuèrent à la souscription sollicitée par IJellamont. Orford qui, comme Premier Lord de l'Amirauté, avait

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