CHAPITRE m
plein d'attentions délicates dans les moindres choses qui concernaient son hôle infortuné. Il ne voulut p;is permettre que son carrosse entrât dans la cour du château de Saint-Germain, de peur que le bruit des roues ne fût entendu dans la chambie du malade. Dans les deux entrevues, il se montra gracieux, amical et même tendre. Mais il s'abstint soigneusement de rien dire sur la position fulure de la famille qui allait perdre son chef. Par le fait, il ne pouvait rien dire; car il ne s'était arrêté à aucune détermination. Bientôt cependant, il devint nécessaire d'en prendre une. Le 16, Jacques tomba dans une stupeur qui indiquait l'approche de la mort. Il était dans cet état désespéré, lorsque madame de Maintenon fit une visite à la reine. A cette vi^ite, plusieurs personnes qui étaient à [wrtée d'être bien informées attribuèrent une longue suite de graves événements. Nous ne saurions élre surpris qu'une femme fût émue de pitié en voyant la douleur d'une femme; qu'une dévote catholique ressentit un profond intérêt pour une famille qui n'était persécutée, selon elle, que parce qu'elle était catholique; ou que l'orgueil de la veuve de Scarron fût grandement flatté des supplications d'une princesse de la maison d'Esté, qui élail reine d'Angleterre. Par tous ces motifs réunis, probablement, la femme de Louis XIV promit sa protection puissante à la femme de Jacques II.
Madame de Maintenon quittait Sainl-Germain, lorsque sur le sommet de la colline qui domine la vallée de la Seine elle rencontra le roi, qui venait pour savoir des nouvelles de son hôle. Ce fut probablement en ce moment qu'elle lui persuada de prendre une résolution jv. 30
dont les conséquences ne furent prévues ni par lui ni par celle qui la lui dictait. Avant de la faire connaître toutefois, Louis XIV observa toutes les formes apparentes d'une délibération. Un conseil fut tenu ce soir-là à Marly ; les princes du sang et les ministres d'État y assistèrent. La question fut posée : lorsque Dieu rappellerait à lui Jacques II d'Angleterre, la France reconnaîtrait-elle le prétendant comme le roi Jacques III?
Les ministres se prononcèrent tous contre cette reconnaissance. Il semble difficile de comprendre comment tout homme ayant la moindre prétention au titre d'homme d'Etat aurait pu avoir une opinion différente. Torcy se fonda sur cette considération, que reconnaître le prince de Galles serait violer le traité de Ryswick. C'était un argument irréfutable. Par ce traité, Sa Majesté Très-Chrétienne s'était engagée à ne rien fairt^qui put directement ou indirectement troubler l'ordre de choses établi en Angleterre. Par quel acte, excepté une invasion ouverte, le roi pouvait-il faire plus pour troubler l'ordre de choses établi en Angleterre, que par une déclaration solennelle, à la face du monde entier, qu'il ne considérait pas cet ordre de choses comme légitime, qu'il regardait le Bill des Droits et l'Acte d'Établissement comme nuls, et le roi sur le trône comme un usurpateur? La reconnaissance de Jacques III serait donc un manque de foi; mais, en écartant même celte considération morale, il était clair que la prudence imposait au gouvernement français d'éviter en ce moment tout ce qui pourrait d'une manière plausible être représenté comme un manque de foi. La crise était tout à fait particulière. La grande victoire diplomatique rem-