‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 3)Chapitre 138 sur 147 · CHAPITRE III. lini · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. lini

portée par la France, l'année précédente, avait excité les craintes et l'animosité de ses voisins. Fort heurensenient il ne s'était pas encore formé de coalition contre elle. La maison d'Afitriche, il est vrai, en avait appelé aux armes. Mais à la maison d'Autriche seule la maison de Bourbon pouvait aisément tenir tcte. Les autres puissances hésitaient encore, attendant le signal de l'Angleterre, et l'Angleterre, quoique sombre et menaçante, observait la neutralité. Cette neutralité n'eût pas duré aussi longtemps si Guillaume avait pu compter sur le concours de son Parlement et de son peuple. Dans son Parlement étaient des agents de la France qui, quoique en petit nombre, avaient obtenu assez d'influence pour être souvent suivis aveuglément par la majorité, à force de clabauder contre les armées permanentes, les donations de la prodigalité royale et les favoris hollandais. Divisé par les factions domestiques, ne s'occupant plus de la politique continentale, se souvenant avec amertume des désastres et des dépenses do la dernière guerre, du carnage de Landen, de la perte de la flotte de Smyrne, de la taxe territoriale de quatre shillings par livre, le peuple anglais hésitait à s'engager dans une autre lutte, et vraisemblablement il hésiterait tant que Guillaume vivrait. Guillaume ne pouvait vivre longtemps. On avait souvent, il est vrai, prédit sa mort prochaine, et les prophéties ne s'étaient pas réalisées. Mais il n'était plus possible que les prophéties eussent longtemps tort. Sa toux était plus violente que jamais; ses jambes s'enflaient; ses yeux, autrefois vifs et brillants comme ceux de l'aigle, s'obscurcissaient. Ce cavalier, qui le jour de la bataille de la Royne avait

pendant seize heures fatigué plusieurs chevaux, ne pouvait phis qu'à grand'peine nionlei' dans son carrosse de pnrade. L'intelligence conservait sa vigueur, le cœur son intrépidité; mais sur le corpt cinquante années avaient produit le ravage de quaire-vingt-dix ^ Encore quelques mois, et les caveaux de Westminster recevraient ces membres amaigris et brisés, qui avaient été animés par l'âme la plus énergique et la plus hardie. Encore quelques mois, et le trône d'Angleterre serait occupé par une femme dont on connaissait l'esprit faible et qu'on erovait pencher vers le parti le plus opposé à la guerre. Laisser s'écouler ces quelques mois en évitant une rupture ouverte et violente devrait être la politique du gouvernement français. C'est pour cela qu'il fallait remplir tous ses engagements et éviter avec soin toutes les occasions de querelle. On ne devait rien épargner pour apaiser les alarmes et endormir l'orgueil blessé des nations voisines,

La maison de Bourbon était dans cette situation, qu'une année de modération pouvait très- probablement être récompensée par trente années d'un ascendant incontesté. Comment, en une telle conjoncture, le politique Louis pourrait-d oublier son expérience pour blesser par une nouvelle provocation, non-seulement Guillaume, dont l'animosité était déjà si grande, mais encore le peuple, auquel Guillaume avait jusqu'alors cherché en vain à inspirer cette même animosité? Oue

' Poussin à Torcy (28 avril — 8 mai, 1701): « Le roi d'Anglctorre tousse plus qu'il n'a jamais lait, et ses janilies sont lorl enflées. Je le vis hier sortir du prèclie de Saint-James. Je le trouve fort cassé, les veux éteints, et il eut beaucoup de peine à monter en carrosse. «

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de fois, depuis la Révolution de 1608, il avait semblé que les Anglais étaient compiclenient lassés de leur nouveau gouvernement ! Que de fois la découverte d'un complot calliolique ou le signalement d'une flotte française avaient changé la face des choses! Tout à coup les murmures avaient cessé, les mécontents étaient accourus en foule pour signer des adresses de fidélité à l'usurpateur, avaient formé des associations pour défendre son aulorité. et s'étaient enrôlés dans la milice en criant : « Dieu conserve le roi Guillaume! » 11 en serait de même celte fois. La plupart de ceux qui avaient à plaisir contrarié Guillaume sur la question de ses gardes hollandais et sur la question de ses donations d Irlande, se livreraient à un mouvement de colère lorsqu'ils apprendraient que Louis, en violation directe d'un trailé, avait résolu d'imposer un roi de sa propre croyance à l'Angleterre, un roi élevé dans son propre royaume, un roi qui serai! a Westminster ce que Philippe était à Madrid, un grand feudalaire de la France.

Ces arguments furent exposés par Torcy avec concision, mais avec clarté et force, dans un mémoire qui existe encore, et il est difdcile que son maître ait pu le lire sans en être un peu ébranlé'. D'un côté étaient la foi des traités, la paix de l'Europe, l'intérêt de la France et l'intérêt personnel aussi de la maison de Bourbon ; de l'autre étaient l'influence d'une femme artificieuse et l'inspiration d'une vanité qu'ennobhssait.

* Mémoire sur la proposition de reconnaître au Prince de Galles le titre de roi de la Grande-lJrelagne (sept.) f^ 1701.

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il faut en convenir, un mélange de compassion et de générosité chevaleresque. Le roi se décida à agir en opposition directe avec l'avis de ses plus habiles serviteurs, et les princes du sang l'applaudirent comme ils l'auraient applaudi, quelque autre détermination qu'il eût prise. Nulle part il n'était regardé avec un respect plus timide et plus soumis que dans sa propre famille.

Le lendemain Louis XIV se rendit encore à Saint- Germain, et, escorté d'une suite nombreuse, il entra dans la chambre de Jacques II. Le roi moribond put à peine relever un moment ses paupières déjà appesanties. « J'ai, dit Louis, une communication impnrportante pour Votre Majesté. » Les courtisans qui lemplissaient la chambre crurent que c'était pour eux un ordre de se retirer, mais ils furent arrêtés sur le seuil de la porte par la voix du monarque : « Que personne ne s'éloigne. Je viens dire à Votre Majesté que n'importe quand il plaira à Dieu de vous appeler à lui, je serm pour votre fils ce que j'ai été pour vous et le reconnaîtrai comme roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. » Les exilés anglais, debout autour du lit de Jacques, tombèrent à genoux. Les uns fondirent en larmes, les autres firent entendre les acclamations de leur reconnaissance avec plus d'éclat qu'il n'eût été peut-être convenable de le faire en un pareil moment et en un pareil lieu. Jacques essaya d'articuler quelques paroles que couvrit la gratitude bruyante desgentiishomnies présents, lesquels les iulerprétèrent comme l'expression d'un remercimenl : mais s'il en faut croire les relations les j)lus dignes de foi, il parait (|ue

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Jacques était insensible à tout ce qui se passait autour (le lui'.

Aussitôt après son retour à Marly, Louis répéta devant sa cour assemblée la déclaration qu'il avait faite à Saint-Germain. Cette déclaration fit éclater des exclamations de ravissement et d'admiration. Quelle piété! quelle bonté ! quelle magnanimité ! L'enthousiasme n'était pas tout à fait factice, car dans l'esprit de la plupart de ces princes, de ces ducs, de ces courtisans, les peuples n'étaient rien, les monarques étaient tout. Que pouvait-il y avoir de plus généreux, de plus aimable, que de protéger un innocent orphelin dépouillé de son légitime héritage par un parent ambitieux? Ces beaux gentilshommes, ces belles dames oubliaient que cette affaire, outre l'innocent orphehn et l'ambitieux parent, intéressait aussi près de six millions d'Anglais, trèspeu disposés à se considérer comme la propriété inaliénable d'un maître, et moins disposés encore à accepter un maître choisi pour eux par le roi de France.

Jacques languit trois jours encore. 11 reprit deux ou trois fois ses sens pendant quelques minutes, et ce fut pendant un de ces intervalles lucides qu'il exprnua d'une voix faible sa gratitude pour Louis. Le 16 iL expira. La reine, ce soir-là, se retira au couvent de Chaillot pour y pleurer et prier dans la retraite. Elle laissa Sainl-Gcrmain au milieu d'une joyeuse agitation. Un héraut d'armes avait fait son apparition devant la

' Par reliilioHs les plus dignes de foi, j'entends celles de Dangeau et de Saint-Simon, que le lecteur pourra comparer avec la version de la vie de Jacques II.

grille du château, et au bruit des fanfares il avait proclamé en latin, en français et en anglais Jacques, troisième de nom, roi d'Angleterre, et Jacques, huitième de nom, roi d'Ecosse. La ville, par ordre du gouvernement sans doule, ihumina, et les hahilants, aux cris de Vive le roi Jacques 111, souhaitèrent un long règne à leur hôte illustre. Le pauvre orphelin reçut de ses ministres les insignes de leurs charges, et les leur rendit en donnant sa main à baiser. Un des premiers actes de ce prétendu règne fut de conférer les prétendues pairies , conformément aux instructions testamentaires du roi défunt. Middleton, qui n'avait encore aucun titre anglais, fut créé comte deMonmoulh. Le titre de duc fut donné àPerth, qui avait été haut placé dans la faveur de son défunt maître, comme apostat de la religion protestante et comme auteur du dernier perfectionnement de l'instrument de torture appelé poucette (thumbscrew).

Cependant, aux lueurs du crépuscule, les dépouilles mortelles de Jacques étaient transportées à la chapelle des Bénédictins anglais de Paris, accompagnées d'un cortège peu nond)reiix, et déposées là dans la vaine attente qu'un jour elles iraient, avec toutes les pompes royales, prendre possession d'un caveau de l'abbaye de Westminster, au milieu des monuments des Plantagenets et des Tudors.

Trois jours après ces humbles obsèques, Louis fit une visite de cérémonie à Saint-Germain. Le lendemain, cette visite lui fut rendue. La cour de France habitait Versailles ; le Prétendant y fut reçu avec tous les honneurs réservés autrefois à son père, s'assit dans

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