‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 3)Chapitre 139 sur 147 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

le fauteuilde son père, prit, comme son père avait toujours fait, la droite du grand monarque, et porta le long manteau violet, qui, par un ancien usage, était le manteau de deuil des rois de France. On vit ce jour-là un grand concours d'ambassadeurs et d'envoyés diplomatiques ; mais on remarqua aussi l'absence d'un visage bien connu. Manobester avait écrit à Loo pour y communiquer la nouvelle de l'affront fait à son pays et à son maitre, demandant des instructions, et résolu, jusqu'à ce qu'elles lui parvinssent, à vivre strictement à l'écart. Il ne pensait pas pouvoir quitter son poste sans des ordres exprès , mais sa secrète espérance était que ces ordres lui intimeraient détourner dédaigneusement le dos à la cour qui avait osé traiter l'Angleterre comme une province dépendante.

Aussitôt que la faute dans laquelle Louis s'étaitlaissé entraîner par sa compassion, par le désir d'être applaudi et par une influence féminine, fut complète et irréparable, il commença à concevoir de sérieuses inquiétudes. Ses ministres reçurent pour instructions de déclarer partout que leur maître n'avait aucune intention de braver le gouvernement anglais. Ils devaient répéter que le roi n'avait pas violé le traité de Ryswisk et qu'il ne songeait nullement à le violer. Tout ce qu'il avait fait n'avait d'autre but que d'adoucir l'infortune d'une famille à laquelle il était allié de si près par le sang;... un vain titre et de vaines formules ne signifiaient rien. Louis était résolu à ne favoriser aucune tentative de renverser le trône de Guillaume. Torcy, qui, quelques jours auparavant, prouvait par d'irréfutables arguments que son maître ne pouvait, sans une grossière violation

r.58 RÈGNE DE GUILLAIME III.

dos traités , reconnaître le Prétendant, s'imaj^ina que des sopliismes impuissants à lui en imposer à lui-même pourraient en imposer à d'autres. Il rendit visite à l'ambassadeur d'Angleterre, se fit admettre, et, comme c'était son devoir, excusa de son mieux l'acte fatal qu'il s'était efforcé de prévenir. La réponse de Manchester à cette explication fut aussi énergique et simple qu'elle pouvait l'être en l'absence d'instructions précises. Les instructions ne tardèrent pas à lui parvenir. Le courrier chargé de la nouvelle delà reconnaissance de Jacques 111 arriva à Loo pendant un repas que Guillaume prenait avec quelques-uns de ses nobles courtisans et quelques princes de l'empire germanique qui étaient venus le voir dans sa retraite. Le roi ne prononça pas une parole, mais son teint pâle s'anima, et il rabattit sur ses yeux son chapeau, afin de dérober aux regards les altérations de son visage. Il envoya en toute hcàte divers messagers : l'un portait une lettre qui enjoignait à Manchester de quitter la France sans prendre congé ; un autre parlait pour Londres, avec une dépêche qui ordonnait aux Lords-juges, de congédier immédiatement Poussin.

L'Angleterre s'enflammait déjà. Lorsqu'on y eut appris que Jacques allait mourir, quelques-uns de ses plus ardents partisans formèrent des plans etils se préparaient à une grande manifestation publiiiue dans diverses parties de l'île, mais l'insolence de Louis fit éclater une indignation qu'à peine un ou deux mécontents osèrent braver. Dans la ville de Londres, il est vrai, quelques fanatiques, qui probablement avaient bu trop abondamment à la santé do leur nouveau souvei;pin , jouèrent une de ces folles parades (pii caractérisent leur parti. Ils se ro-

(.IHAI'ITRE III. ,-,5.j

vêtirent de manteaux assez semblables aux fabards des liéiauts d'armes, se promenèrent ainsi aiïuldés dans les rues, s'arrèlanl sur les places, et marmottèrent des l)lirases que personne ne put comprendre. On imagina d'abord que ce pouvait être une compagnie de champions venus deHockley-in-the-lIole, qui avaient inventé cet ingénieux moyen d'annoncer leurs exercices d'escrime avec le sabre et le bouclier, mais on découvrit bientôt que ces cavaliei;s en brillants costumes de moyen âge proclamaient Jacques III. Cette comédie eut un prompt dénoûment : le prétendu roi d'armes et ses poursuivants se dépouillèrent de leurs tabards héraldiques et prirent la fuite, salués d'une grêle de pierres et de moqueuses acclamations-. Déjà le conseilmunicipal de la Cité s'était réuni et avait voté, sans une seule voix d'opposition, une adresse qui exprimait son ressentiment de l'insulte faite au roi et au royaume par le monarque de la France. Deux ou trois heures après que cetteadresse avait été présentée aux régents du royaume, les électeurs de la Cité étaient convoqués pour choisir un Lord maire : Duncombe, candidat tory, naguère le favori popidaire , était rejeté : un alderman wliig réunissait la majorité des suffrages.

Dans tout le royaume, les corporations, les grands jurys, les assemblées de juges de paix, les assemblées de francs-tenanciers, volèrent des protestations exprimant l'attachement pour Guillaume, et un défi à Louis. Il fallut que la Gazette de Londres, le journal officiel, publiât douze colbnnes au lieu de quatre, et douze co-

' LeUres historiques' mars cl novembre, 1701.

lonnes ne suffirent même pas pour reproduire toutes les adresses du patriotisme et de la fidélité. Dans quelques-unes de ces adresses, de sévères censures reprochaient à la Chambre des communes son ingratitude envers notre libérateur, qu'elle avait mortifié et paralysé, en lui refusant les moyens de faire respecter et craindre l'Angleterre. Les chicanes factieuses et l'économie mesquine de trois honteuses années, avaient produit le résultat qu'on devait en attendre. Sa Majesté, disait-on, n'aurait pas reçu ces grossiers affronts au dehors, si on ne les lui avait pas infligés d'abord dans le royaume même; mais le peuple ouvrait les yeux : Guillaume n'avait qu'à en appeler des élus aux électeurs, et il verrait (|ue la nation avait encore le cœur sain.

Louis XIV avait fait dire à Poussin qu'il devait offrir aux Lords-iuges des explications analogues à celles dont on avait fait l'essai pour apaiser Manchester. Poussin rédigea donc un mémoire qu il porla à Vernon, mais Vernon refusa de le Hre. liienlôt arriva de Loo un courrier avec la lettre dans laquelle Guillauine commandait à ses vice-rois d expulser 1 agent français. Un olïicier de la maison royale fut chargé de l'exécution de cet ordre, et il se rendit à lliôtt'l de Poussin, mais Poussin n'était pas chez lui. Il soupait aux Poteaux-Bleus', taverne très-fréquentée des Jacobites, la même taverne où Charnock et sa bande avaient déjeuné le jour fixé pour l'embuscade homicide de Turuhani-Green. L'olticiers'y transporta et y trouva Poussin à table avec trois des Tories les plus virulents de la Chambre des communes :

* Bluck-Post, poteaux ou piliers.

CIIAl'llHL 111. ÔOI

Trcilenliain, qui représentait Sainl-Mawes ; llaininond, envoyé au Parlement par la haute Eglise de l'Université (le Cambridge, et Davenant, qui récemment, d'après les indications de Poussin, avait reçu de Louis une hagui; de diamants valant trois mille pistoles, en récompense de ses brutales invectives contre les Whigs. Ce souper devint pendant quelques semaines le texte de toutes les conversations. Les Whigs s'exaltaient en disant : « Sont -ce donc là les vrais patriotes anglais, ces hommes qui ne pouvaient endurer un étranger, ces hommes qui ne voulaient pas permettre que Sa Majesié accordât une médiocre rémunération aux étrangers qui avaient pris Athlonc d'assaut et tourné le flanc de l'armée irlandaise à Aghriin? Il paraissait que ces bons patriotes pouvaient être en excellents termes avec nn étranger, pourvu seulement qu'il fût l'émissaire d'un tyran hostile à la liberté, à l'indépendance et à la religion de leur pays.» — Les Tories, vexés et baissant la tête, auraient donné beaucoup pour qu'en ce malheureux jour leurs amis eussent soupe quelque autre part. L'effronté Davenant lui-même crut devoir se justifier et se défendre en prétendant que Poussin n'était qu'un inconnu pour lui, Poussin avec qui il avait passé des jours entiers, avec qui il avait corrigé les épreuves de ses grossiers pamphlets et qui lui en avait remis le honteux salaire. Leur rencontre aux Poteaux-Bleus avait été purement accidentelle, et si on doutait de son assertion il était prêt à l'affirmer par serment. Néanmoins le pubhc, qui avait pénétré son vrai caractère, pensa que sa parole valait tout juste autant que son serment et que son serment n'avait aucune valeur.

Page 1