CHAPITRE I
sociétés qui étaicnl bien loin do posséder un torritoirc égal à la centième partie de ses Etals.
On aurait pu croire que la France aurait attiré la jiremière sa curiosité; car la grâce et la dignité du monarque français, la splendeur de' sa cour, la disci- ]dine de ses armées, le génie et la science des écrivains qui illustraient son régne, remplissaient alors le monde entier. Mais le czar avait conçu de bonne lieure une idée étrange qu'il conserva jusqu'à la fin. Son empire était de tous les empires le moins capable de devenir une grande puissance maritime. D'un côté, les provinces suédoises séparaient ses Etats de la Baltique; de l'aulre, le Bosphore et les Dardanelles s'interposaient entre eux et la Méditerranée. 11 n'avait accès à l'Océan que dans une latitude où la navigation est, pendant une grande partie de l'année, entom'ée de difficultés et de périls. Sur l'Océan, il n'avait qu'un port, un seul, Arcbangel, et tous les vaisseaux d' Arcbangel étaient étrangers; enfin, la Russie ne possédait pas dans sa marine de bâtiment plus gros qu'un bateau-pêclieur. Et cependant, par une cause qu'on ne peut aujourd'hui déterminer, le czar avait pour tou't ce qui concernait les choses de la mer un goût qui allait jusqu'à la passion et même jusqu'à la monomanie. Son imagination était pleine de voiles, do vergues et de câbles. Ce vaste esprit, à la hauteur des devoirs les plus élevés du général et de l'homme d'Etat, se resserrait pour s'appliquer aux plus minutieux détails de l'architeciure et de la discipline navales. La principale ambition du grand guerrier et du grand législateur était d'être un bon maître d'équipage et un bon charpentier de vaisseau. La Hollande et l' Angleterre
avaient donc ponr lui un attrait qui manquait aux galeries et aux terrasses de Versailles. Il se rendit à Amsterdam, se logea dans l'arsenal, revêtit le costume d'un pilote, s'inscrivit sur la liste des ouvriers, mania de ses propres mains le maillet à calfater, fixa les pompes et tordit les câbles. Les ambassadeurs qui venaient pour lui rendre leurs hommages étaient forcés, bien contre leur gré, de grimper dans les cordages d'un vaisseau de guerre, et le trouvaient assis sur une vergue du grand mât comme sur un trône.
Tel était le prince qui faisait accourir la populace de Londres, curieuse de contempler son extérieur imposant, son front plein d'intelligence, ses yeux noirs perçants, le type tartare de son nez et de sa bouche, la grâce de son sourire, le froncement de ses sourcils chargés de toutes les menaces de la rage et de la haine d'un tyran barbare, et, par-dessus tont, une étrange convulsion, nerveuse, qui j)arfois, jiendant quehjues instants, prêtait à son visage une plivsionomie qu'il était impossible de regarder sans terreur; les immenses quantités de viande qu'il dévorait, les pintes d'eau-dcvie cjuil avalait, et que, disait-on, il avait soigneusement distillées de ses propres mains, le bouffon qui baragouinait cà ses pieds, le siuge (jui faisait la grimace sur le dossier de sa chaise, tout cela fut peiulant plusieurs semaines le sujet des conversations populaires. Lui, cependant, il fuyait les regards du public avec une timidité hautaine (pii enflannuait la curiosité. Il alla au théâtre ; mais, dès qu'il s'aperçut que le parterre, les loges et les galeries avaient les regards fixés non sur la scène, mais sur lui, il se iclira sur l'arrière-banquette.
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OÙ sa suite forma comme un rideau entre lui et le public. Il voulut voir une séance de la Chambre des lords; mais, résolu à ne pas se laisser voir lui-même, il fut forcé de grimper sur les toits et de regarder à la dérobée par une lucarne. Il entendit avec un grand intérêt donner la sanction royale à un bill qui avait pour but de procurer au Trésor, par l'impôt foncier, quinze cent mille livres sterling, et il apprit avec étonnement que cette somme, bien que plus considérable de moitié que tout le revenu qu'il pouvait tirer de la population de l'immense empire dont il était le maître absolu, n'était qu'une petite partie de ce que les Communes d'Angleterre accordaient volontairement chaque année à leur roi constitutionnel.
Guillaume se prêta judicieusement aux caprices de son hùte illustre ; il se rendit à Norfolk-Street avec si j)eu de bruit, que nul dans le voisinage ne reconnut Sa Majesté dans le maigre gentleman qui descendait du modeste carrosse à glaces arrêté à la porte du czar. Celui-ci rendit la visite avec les mêmes précautions et entra par une porte de derrière dans le palais de Kensington. On sut ensuite qu'il n'avait fait aucune attention auK beaux tableaux qui ornaient le palais ; mais sur la cheminée du salon royal se trouvait une plaque de métal qui, au moyen d'un ingénieux mécanisme, indiquait la direction du vent, et cette espèce d'assiette le ravit en exiase.
Bientôt il se fatigua de sa résidence. Il trouva qu'il était trop loin des objets de sa curiosité et trop près de la foule, pour laquelle il était lui-même un objet de curiosité. « En consé((uence, il se transporta à Dept-
ford et s'y lot,rea clans la maison de John Evelyn, maison qui avait été longtemps le lieu de rendez-vous l'avori des hommes de lettres, des hommes de goût et des hommes de science. Là, Pierre se livra à ses occupations favorites. Chaque jour il remontait et descendait la Tamise en faisant manœuvrer un yacht ; son appartement était rempli de modèles de vaisseaux à trois et à deux ponts, de freinâtes, de sloops et de brûlots. Le seul Anglais de distinction clans la société duquel il semblait prendre un vif plaisir était l'excentrique Caermarthen, dont la passion pour la mer avait quelque ressemblance avec la sienne, et qui était fort compétent pour donner une opinion au sujet de toutes les parties d'un vaisseau de l'avant à l'arrière. Caermarthen s'initia tellement dans les bonnes grâces du czar, qu'il le détermina à consenlir à l'admission d'une cjuantité limitée de tabac en Russie. Il y avait lieu de craindre que le clergé russe ne protestât contre tout relâchement do l'ancienne règle, et ne maintint énergiiiuement que la pratique de fumer était condanmée par le texte où il est dit que ce qui souille T homme ce ne sont pas les choses qui entrent par la bouche, mais celles cjui en sortent. — Cette appréhension fut exprimée par une dépulation de marchands qui furent admis à une audience du czar, mais l'air avec lecjuel il leur dit (piil savait comment tenir les prêtres dans l'ordre les rassura. 11 était même si libre de tout attachement exagéré à la religion dans laquelle il avait été éltivé, que Papistes et Protestants espérèrent à dilférentes fois l'aire de lui un prosébte. lUnnel, délégué par ses collègues, poussé wssi sans doute par sa propre curiosité et son insa-
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liiible besoin de se mêler de tout, se rendit à Deplford et fut honoré de plusieurs audiences. 11 ne put persuader au czar de se montrer à Saint-Paul, mais il le détermina à visiter le palais de Lambetli. Là, Piene assista à la cérémonie d'uric ordination et approuva en termes expressifs le rituel anglican. Rien en Angleterre ne l'étonna autant que la bibliothèque archiépiscopale. Celait la première bonne collection de livres qu'il eût encore vue, et il ne s'était jamais imaginé, déclara-t-il, qu'il y eût dans le monde tant de livres inqjrimés.
L'impression qu'il fit sur Burnet ne fut pas favorable. Le bon évêquc ne put comprendre qu'un esprit, dont la principale occupation semblait être de demander quelle était la meilleure place d'un cabestan et la medleure manière de gréer un n)àt de fortune ou un màt d'artimon, fût capable, non pas simplement de gouverner un empire, mais de créer une nation. ïl se plaignit d'être allé pour voir un grand prince et de n'avoir trouvé qu'un industrieux charpentier. Evelyn ne semble pas avoir conçu de son auguste locataire une opinion beaucoup plus favorable. Ce n'était pas, il faut le dire, dans le rôle de locataire que le czar devait se concilier la faveur des hommes civilisés. Avec toutes les ([ualités qui le distinguaient, il avait toutes les sales habitudes communes alors parmi ses compatriotes. Jusqu'à la fin de sa vie, tout en disciplinant des armées, en fondant des écoles, en rédigeant des codes, en organisant des tribunaux, en bâtissant des villes dans les diserts, en unissant des mers éloignées par des rivières artificielles, il vécut dans son palais comme un pourceau dans son étable, et lorsque d'autres sou- IV. 9
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Ycrains lui offraient des fèlcs, il ne manquait jamais de laisser sur la tapisserie de la muraille et sur le velours des lits d'apparat de leurs palais la preuve non équivoque qu'un sauvage avait passé par là. Lorsqu'il (juitta la maison d'Kvolyn, elle était dans un état tel que la Trésorerie dut, pour apaiser les plaintes du propriétaire, lui donner une forte somme d'argent.
Vers la fin de mars, le czar visita Portsmouth ; il vit à Spitliead le simulacre d'un combat naval ; il suivit avec un profond intérêt tous les mouvements des flottes opposées, et exprima en termes chaleureux sa gratitude au gouvernement hospitalier qui lui avait procuré un si délicieux spectacle pour l'amuser et l'inslruii'e tout à la fois. Après avoir passé plus de trois mois en Angleterre, il partit enchanté de son séjour *.
Sa visite, la singularité de son caractère et les bruits (pii couraient sur ses grands desseins excitèrent ici beaucoup la curiosité, mais rien de plus que de la curiosité. L'Angleterre n'avait encore rien à espérer ou à craindre de son vaste empire. Toutes ses appréhensions
' En ce qui concerne le czar, voir Gazelle de Londi'es;\An Cillcrs. ItJflS; i\, lijanvier; l,\ mars, 22 mars (1" avril), 29 mars (8 avril;; VIIcnnita(/c, !,\, i^ janvier, 25 janvier (4 février); ^\, ^^, 1} lévrier. 22 li'vriei' (i mars), 25 février (7 mars) ; ,^ mars, 29 mars (8 avrill; 22 avril (2 mai;. Voir auss-i le Journal d'Kvehin, Curnol, le Poitniait des 13, 15 janvier; 10. 12, 2i février; 2'f. 20, 7»! mars. En ce quicoiiccrne la Russie, voir llaklnyf, l'urclias, Yollaire, Sainl-Simon. Estai de Hiissie. par Murstcrcl; Paris. lOO" ; Iraduit à Londres eu 1071 . La Hclalicn des l rois ambassades de M. le conile de Carliste, Amsterdam 1072. 11 existe imii- Iraductioii anj^laise de cet ouvraae, écrit oriiiinairenicnl en français). Vie de Dudleij Norlli, par Nortli. Histoire de Londres, par Seymour, n. i20, Pcpys et Evelyn, sur les Aint>assades fasses. Coup d'œil sur la Moseovie, par Milton. Pour les lialiitndes personnelles du czar, voir les Mémoires de la margrave de riarcnlli