‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 3)Chapitre 40 sur 147 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

encore même un régiment; il n'était pas membre du Conseil, et la fortune qu'il devait à la munilicence royale était une misère en comparaison des domaines de Portland et des morceaux d'or qu'il avait accumulés. Et cependant Portland se croyait sacrifié! Il ne pouvait supporter de voir entrer dans la faveur royale aucun autre personnage placé piès de lui, bien qu'au-dessous. Dans ses accès d'iiumcur chagrine et dévoré de dépit, il annonçait l'intention de se retirer de la Cour. Guillaume ne négligeait rien de ce qu'un frère pouvait faiie pour calmer et ramener un frère. Il existe encore des lettres dans lesquelles, du ton le plus solennel, il prend Dieu à témoin que son affection pour Benlinck est encore ce qu'elle était dans leur jeunesse. A la fin, un compromis eut lieu. Portland, dégoûté de Kensington, ne fut pas fâché d'aller en France en qualité d'ambassadeur, et Guillaume, avec une profonde émotion, consentit à une séparation plus longue que toutes celles qu'il y avait jamais eu entre eux pendant une intimité de vingt-cinq ans. — Un jour ou deux après le départ du nouveau plénipotentiaire pour sa mission, il reçut une lettre touchante de son maître : « La perte de votre société, écrivait le roi, m'a affecté plus que vous ne pouvez vous l'imaginer. Je serais bien heureux si je pouvais croire que vous avez éprouvé, en me quittant, autant de peine que j'en ai eu en vous voyant partir, car je pourrais espérer alors que vous avez cessé de douter de la vérité de ce que je vous ai si solennellement affirmé sur ma parole. Assurez-vous que je ne fus jamais si sincère. Mes sentiments pour vous sont de ceux que la mort seule peut altérer. » Il semblerait que

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la rôponso faite à ces protestations d'aCfectioii ne fui pas parfaitement gracieuse, car la première fois que le roi kn écrivit ensuite, il se plaignait avec douceur d'une expression qui l'avait vivement blessé.

Mais si Portland était un ami déraisonnable et toujours prêt à se plaindre, il était en revanclie le plus fidèle et le plus zélé des ambassadeurs. Ses dépêches montrent avec quelle ardeur infatigable il soutint les intérêts, et avec quelle attention scrupuleuse il sauvegarda la dignité du prince de Tinjustice et de la malveillance duquel il croyait avoir à se plaindre.

L'ambassade fut la plus magnifique que l'Angleterre eût jamais envoyée à aucune' cour étrangère. Douze gentilshommes d'une naissance honorable et d'une grande fortune , dont quelques-uns remplirent ensuite de hauts emplois dans l'Elat, accomi)agnèrent la mission à leurs frais. Chacun d'eux avait son carrosse, ses chevaux et sa suite de domestiques. Deux personnages moins riches qui, dans des genres différents, se firent dans la littérature une grande réputation, suivirent Portland. Th. Ripin, dont Vllisloire d'Angleterre se trouva, il y a un siècle, dans toutes les bibliothèques, était précepteur du fils aiué de l'ambassadeur, lord AVoodstock. Le poète Prier était secrétaire de légation, La vivacité de son esprit, ses talents, sa politesse et sa |)arfaite connaissance de la langue française le désignaient comme éminemment propre aux emplois diplo- I matiques. Cependant il avait eu une peine extrême à triom|)her -d'un singulier préjuge que son chef avait conçu contre lui. Portland, avec toutes ses capacités naturelles et sa grande exjiérience en affaires, manquait

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(l'inslruction. Il n'avait probablement jamais lu un livre anglais, mais il était imbu d'une idée générale, malheureusement trop l)ien fondée, que les beaux esprits et les poêles qui se réunissaient au café de Will, étaient une bande d'impies et de libertins. Conmic il était lui-même un homme d'opinions orthodoxes et de vie régulière, il n'était pas disposé à accorder sa confiance à un homme qu'il considérait comme un débauché et un esprit fort. Prior, avec beaucoup d'adresse, et grâce aussi peut-être à un peu d'hypocrisie, dissipa complètement cette impression défavorable. Il causa sérieusement sur des sujets sérieux, cita à propos le Nouveau Testament, justifia Hammond du reproche de Papisme, et, comme pour porter un coup décisif, il donna, d'après le dix-neuvième article, la définition d'une véritable Eglise. Portland le regarda avec étonnement. « Je suis heureux, lui dit-il, monsieur Prior, de vous voir si bon chrétien. Je craignais que vous ne fussiez un athée. — Un athée, moi, mylord? s'écria Prior. Qu'est-ce qui a pu vous inspirer un pareil soupçon? — Mais, répondit Portland, je vous savais poëte, et je regardais comme admis que vous ne croyiez pas en Dieu! — Mylord, dit le bel esprit, vous nous faites à nous autres, poètes la plus grande injustice. Il n'y a pas au monde de gens plus éloignés que nous de l'athéisme; en effet, les athées n'adorent même pias le vrai Dieu que le reste du genre humam reconnaît; tandis que nous, nous sommes toujours à invoquer et à chanter de faux dieux auxquels tout le monde a renonce. » Cette plaisanterie sera parfaitement intelligible pour tous ceux qui se souviennent dos éternelles

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allusions à Vénus et à Minerve, à Mars, à Cupidon et à Apollon, que l'on regardait alors comme les ornements, et qui sont pour nous les lâches des poésies de Prior. Mais elle endjarrassa foit Portland. Toutefois il se déclara satisfait, et le jeune diplomate se retira, riant de penser combien peu d'instruction il fallait à un homme pour briller dans les cours, diriger des armées, négocier des traités, obtenir une couronne de comte avec l'éloilc de la Jarretière, et laisser après sa mort une fortune d'un demi-million sterling '.

Les habitants de Paris et les courtisans de Versailles, bien que plus habitués que ceux de Londres au faste et à la magninconce, déclareront qu'aucun ministre représentant un État étranger n'avait jamais fait une aussi superbe figure que Portland. Ses chevaux, sa livrée, sa vaisselle, étaient d'une richesse incomparable; son carrosse d'apparat, tiré par huit beaux chevaux gris napolitain, décoré de rubans orange, fut tout particulièrement rol)jet de l'admiration. Le jour de son entrée solennelle à Paris, les rues, les balcons et les croisées étaient encondjrés de spectateurs sur une longueur de trois milles. Conmie il passait sur l(> pont (n'i se trouve la statue de Henri IV, il entendit une exclamation qui l'amusa beaucoup. Une personne de la foule sécria : « N'est-ce pas le maître de ce gentilhonîme que nous avons brûlé ici mèiue il va huit ans?» L'hôtel de l'ambassade était constanmienl reuqili, du matin jusqu'au soir, de visiteurs couverts de panaches et (le broderies; cInkjuo jom- on dressait dans son

' l'iis lie ilouze niillions di^ franc!.

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Ilôtcl plusieurs tables somptueuses, et tout voyageur •inglais dans une position sociale convenal)le, et jouissant de quelque lionorabililé, était invité à y dîner; la table à laquelle le maître de la maison présidait en personne, et où il recevait ses convives les plus distingués, était, disait-on, servie avec plus de luxe que celle d'aucun prince de la maison de Bourbon, car on y voyait les mets les plus exquis de la cuisine française, relevés par une simplicité et ce confortable qui, à cette époque comme maintenant, appartenaient particulièrement à l'Angleterre. Pendant le banquet, la salle était remplie de curieux du beau monde, qui venaient -voir les grands seigneurs manger et boire. Cette splcn. dide bospitalité entraînait une dépense considérable, encore exagérée par le bruit public; elle coûta en réalité au gouvernement anglais cincpiante mille livres en cinq mois. Il est probable que les opulents gentilshommes qui accompagnaient volontairement la mission dépensèrent en plus, de leurs propres deniers, une somme presque égale à celle-là.

"Cette profusion fit murmurer les mécontents dans les cafés de Londres ; on accusa Guillaume d'ostentation, mais, comme ce défaut ne lui fut jamais imputé dans aucune autre circonstance, même par ses détracteurs, il n'est peut-être pas déraisonnable d'attribuer à la politique ce que des observateurs superficiels ou malveillants regardaient comme de la vanité. Il lui parut probablement important, au moment où commençait une nouvelle ère dans les relations entre les deux grands royaumes de l'Occident, détenir haut la dignité de la couronne qu'il portait; il savait bi 'U, il est vrai, que la

grandeur d un prince ne dépend pas de la richesse de sa vaisselle d'argent, de ses carrosses dorés, de ses nombreux coureurs habillés de brocarl, et de ses chevaux de main couverts de housses de velours ; mais il savait aussi que les sujets de Louis avaient été habitués, pendant le long règne de leuf magnifique souverain, à voir la puissance constamment associée à la pompe extérieure, et qu'ils auraient de la peine à croire à la réalité d'un pouvoir qui ne les éblouirait pas par le luxe de son entourage.

Si le but de Guillaume était de frapper l'imagination du peuple français, il réussit conqilétement. Le faste que l'ambassade anglaise déployait en public fut, pendant quelque temps, le sujet de là conversation gène • raie à Paris. Porlland y jouissait d'une popularité qui contraste étrangement avec l'inqjopularité extrême qu'il avait encourue en Angleterre ; ce contraste paraîtra peut-être moins étrange, si nous considérons (|uelles sommes immenses il avait accumulées aux dépens des Anglais, et quelles sommes immenses il dépensait au profit des Français. Il faut se souvenir aussi qu'il ne pouvait conférer ou correspondre avec les Anglais dans leur piopre langue, tandis (pie la langue française lui était au moins aussi familière que celle de la Hollande, sa patrie. — Cet honnne donc, qu'ici on accusait d'avidité et d'avarice, qui passait pour un esprit lourd, pour un homme de manières brutales, (pi'un noble Anglais avait comparé à un bloc de bois, (pi'un autre avait déclaré tout juste capable de bien porter un message, cet honune était considéré, dans les cercles brillants de la société française, comme un

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modèle de grâce, de dignité et de niunilicence, comiiio un adroit négociateur et un gonlilliomnie accompli. Sa qualité de Hollandais ne le faisait que mieux goûter ; car, bien que la fortune eût favorisé Guillaume, bien que des eonsidérations politiques eussent déterminé la cour de Versailles à le reconnaître, il était encore, aux yeux de celte cour, un usurpateur, et quant à ses conseillers, quant h ses capitaine?, c'étaient des païens et des traîtres qui méritaient cent fois la hacbe et la corde, et qui peut-être auraient un jour ce qu'ils méritaient. lientinck ne devait pas être confondu avec Leeds et Mariborougb, Orford et Godolpbin ; il n'avait trahi aucun serment, il n'avait violé aucune loi; il ne devait point obéissance à la maison de Sluart, et la fidélité et le zèle avec lesquels il avait rempli ses devoirs envers son pays et son maître, lui donnaient des droits au respect. Aussi, dans la noblesse, comme parmi les hommes arrivés au pouvoir, on rivalisait d'empressement pour rendre hommage à l'étranger.

Le duc d'Orléans à Saint-Cloud et le Daupbin à Meudon, donnèrent à l'ambassadeur des fêtes magnifiques. Un maréchal de France fut chargé de lui faire les honneurs de Marly, et Louis exprima gracieusement son regret que les gelées d'un printemps peu favorable empêchassent les fontaines et les parterres de fleurs de paraître dans tons leurs avantages. Une fois Porlland eut l'insigne faveur, non-seulement d'être choisi pour porter le bougeoir dans la chambre à coucher du roi, mais encore d'être invité à entrer dans la balustrade qui entourait la couche royale, cercle magique que jusqu'alors les plus illustres étrangers n'avaient

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