‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 3)Chapitre 5 sur 147 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

lueuso. Son whigisme dilférail en tous points de celui de son père. Ce n'était pas l'indolente et philosopliiquo préférence dune théorie de gouvernement àuneautre, mais une passion ardente et dominante. Malheureusement ce whigisme passionné était en même temps un whigisme corrompu et dégénéié, si élroit et si oligarchique, qu'il ne valait guère mieux que les pires formes du torysme. L'imaginalion du jeune lord avait été fasciuée par ces exagérations du sentiment de la liberté qui aliondent dans les poètes et les orateurs latins. Lui aussi, comme ces poètes et ces orateurs, il entendait par liberté quelque chose de très-diiférent de la seule liberté qui importe au bonheur des hommes. Comme eux il ne redoutait aucun danger pour la liberté que de la part des rois. Une république opprimée par des hommes tels qu'Opimius et Verres était libre parce qu'elle n'avait pas de roi.. Un membre du Grand Conseil de Venise qui passait toute sa vie dans la dépendance et la crainte, qui ne pouvait vovager quand cela lui plaisait, ni rendre visite à qui il voulait, ni disposer de sa propriété comme il Tentendait, qui ne faisait point un pas sans être assiégé d'espions, qui à tous les coins de rue voyait la Gueule de lion ouverte aux accusations de ses ennemis anonymes et que les inquisiteurs d'Etat pouvaient à tout moment, n'importe pour quel motif, ou sans motif, arrêter, torturer, noyer dans le Grand Canal, ce membre du Grand Conseil de Venise était libre, parce qu'il n'avait pas de roi. Restreindre au prolit d'une classe privilégiée les prérogatives que le souverain doit posséder pour l'avnniage de la nation tout entière, c'était là ce que vou-

m REGNE DE GUILLAUME III.

lait oxchisivomciil lord Spencer. Pendant longtemps il lut contenu par des hommes plus sages et plus âgés; ce ne fut que lorsque eurent disparu ceux qu'il avait été de bonne heure accoutumé à respecter et lorsqu'il se trouva lui-même à la lélc des affaires, qu'il chercha ouvertement à ohlenir pour la noblesse héréditaire un ascendant précaire et injuste aux dépens des Communes et du trône.

Kn IGOT), lord Spencer avait pris son siège dans la Cliambre haute, où il représentait Tiverton, et pendant doux ans il s'était conduit comme un franc et zélé AVhig. Le parti auquel il s'était attaché aurait peut-être pu raisonnablement le considérer comme un otage suffisant pour garantir la bonne foi de son père; car le comte approchait de cet âge où même les hommes les plus ambitieux et les plus avides travaillent généralement plus pour leurs enfants que pour eux-mêmes, ^fais la (léfumce inspirée par lord Sunderland était de celles qu'aucune garantie ne peut tranquilliser.

Plusieurs croyaient que Sunderland, sans jamais prendre la peine de demander dans quel but, avait recours aux mêmes artifices qui avaient ruiné la cause de Jacques, poiu' perdre la cause de Guillaume. L'un et l'autre prince avaieni ou leurs côtés faibles : l'un était Irop papiste (^l l'autre trop guciriiM" pour une nation conune la nôtre. Le même sycophante intiigant qui avait encouragé le roi papiste ih\]< une erreur fatrde encourageait le roi gueirier dans une autre. On pouvait craindre que, sous linlluence de ce mauvais conseiller, le neveu ne s'aliénât autant de cœurs en essavant de iair»' de T Aimleteire un loyanme militaire, que l'on-

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clc s'en était aliéné en essayant d'en faire un royaume cnlholique romain.

1.0 conllit parlementaire sur la grande question d'une armée permanente fut précédé par un conflit littéraire. Dans l'automne de 1(397 commença une controverse de quelque intérêt et de (|uelque importance ; la presse était libre, on pouvait franchement discuter une de ces graves questions politiques qui excitent les espiits : ceux qui avaient des opinions contraires à la cour pouvaient exprimer ces opinions sans avoir recours à des expédients illégaux et sans employer de ces interprètes (|u'on n'avoue pas. Il en résulta que la dispute fut vive : cependant sur le tout elle se poursuivit avec une convenance qui eût paru extraordinaire aux jours de la censure.

En celte occasion, les Torys, quoiqu'ils ne fussent pas indiftërents, n'écrivirent guère dans cette bataille de plume qui eut lieu presque exclusivement entre deux sections du parti whig. Les combattants des deux côtés gardèrent généralement l'anonyme. Mais on savait bien qu'un des principaux champions des AVhigs mécontents était John Trenchard, fds du dernier secrétaire d'Etat. Au premier rang des Whigs ministériels était un homme qui, à l'admirable vigueur et à la vivacité de l'intelligence, joignait une modération et une urbanité non moins admirables ; un homme qui étudiait l'histoire du passé avec le coup d'oeil d'un politique pratique, et les événements de son propre temps avec le coup d'œil d'un historien philosophe. Il n'avait pas besoin de se nommer. Ce ne pouvait être que Somers.

Les poléniislcs qui recommandaient le licenciement immédiat et complet de l'armée avaient une tâche l'acile ; s'ils éprouvaient un embarras, ce n'était que celui du choix de leurs arguments ; de leur côté étaient les imiomhrables lieux communs de la rhétori(|ue et de l'histoire, l'aulorilé d'une foule de noms illustres, tous les préjugés, toutes les traditions des deux partis de l'État.

Ces écrivains posaient connue un principe fondamental de la science politique, qu'une armée permanente et une constitution libre ne pouvaient coexister ensendjie. Ouest-ce qui avait détruit, demandaient-ils, les nobles républiques de la Grèce? Qu'est-ce qui avait l'ivé les chaînes du puissant peuple romain'.' Qu'est-ce qui avait converti les lépubliques italiennes du moyen àjïe en seigneuries et en duchés '.' Comment se faisait-il que presque tous les royaumes de l'Europe moderne eussent été transformés de monarchies limitées en monarchies absolues? Les Etats Généraux de la France, les Certes de Castille, le Grand Jusliciaire de l'Aragon. . . ([u'est-ce qui avait été fatal à toutes ces institutions libérales? L'histoire était interrogée pour citer des exemples de chefs aventureux f|ui, au moyeji de ti'oupes mercenaires, avaient subjugué des nations libres ou déposé des princes légitimes. Ces cxenq)les n'étaient pas difficiles à trouver : on évoquait successivement Pisistrate, Timophanes, Denys, Agathoclès, Marins et Sylla, Jules César et Auguste ; Carthage assiégée par ses propres stipendiés, llomc mise à lencan par ses pii>[»res prétoriens, le sultan Osman égorgé par ses propres janissaires, Ludovic Sforze vendu comme es-

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clave par ses propres Suisses. Mais les citations lavolites étaient tirées de notre récente histoire. Des milliers d'Anglais encore vivants avaient vu le grand usurpateur qui, par la force de son épéc, avait triomphe à la ibis de la royauté et de la liberté. Un rappelait aux Torys que ses soldats avaient fait faction auprès de l'échafaud dressé devant le palais de Whitehall. On rappelait aux Whigs que ces mêmes soldats avaient enlevé de la table de la Chambre des communes la masse olfieielle du président; contre de telles catastrophes nul pavs, disait-on, ne pouvait être assuré s'il était allligé du lléau d'une armée permanente; et quels étaient les avantages à mettre en balance pour s'expO' ser à de telles catastrophes? L'invasion était l'épouvantail évoqué par la cour; mais nous n'étions pas des enfants pour nous laisser effrayer par des contes de nourrice; nous avions la paix, et, même en temps de guerre, l'ennemi qui se hasarderait à nous envahir sC' rait probablement intercepté par notre flotte, et s'il parvenait à débarquer, assurément il serait repoussé par notre milice. Il y avait, il est vrai, des gens qui prétendaient qu'on ne pouvait rien attendre de grand d'une milice. Mais cette lâche doctrine était réfutée par l'histoire ancienne et l'histoire moderne. Qu'était la j)halange lacédémonienne aux meilleurs temps de I.acédémone? Qu'était la légion romaine aux meilleurs temps de Rome? Qu'étaient les armées qui vainquirent à Crécy, à Poitiers, à AziniourI, à Ilalidon ou à Flodden? Qu'était l'imposante tioupe qu'Elisabeth passa en revue à Tilbury? Dans les quatorzième, quinzième et seizième siècles, des Anglais qui ne faisaient pas le

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métier do soldat avaient l'ail la liiierrc avec succès et gloire I les Anglais du dix septième siècle étaient-ils si dégénérés qu'on ne pouvait se lier à eux pour défendre en hommes leur toit domestique et l'église de leur paroisse ?

C'étaient là les raisons pour lesquelles on réclamait le licenciement de l'armée. Le Parlement, disait-on, pourrait bien, |)eut-êlre, par égard pour la personne de Sa Majesté, lui permettre d'avoir des gardes qui escorteraient son carrosse et feraient sentinelle autour de son palais ; mais il ne saurait lui être rien accordé au delà. La défense du royaume doit être confiée aux matelots et à la milice. La Tour elle-même ne doit avoir d'autre garnison que les bourgeois armés du quartier.

Il est évident pour tout homme intelligent et sans passion que ces déclamateurs se contredisaient euxmêmes. Si une armée composée de troupes régulières était réellement plus forle qu'une armée composée de laboureurs arrachés à la chairue et de bourgeois arrachés au comptoir, conmicnt le pays pourrait-il èlre en sûreté avec des laboureurs et des bourgeois pour le défendre lorsqu'un grand }»rince, notre plus proche voisin, — qui avait été noire ennemi, et qui au bout de quehpies mois pouvait redevenir notre ennemi encore, — n'entretenait pas moins de cent cinquante mille honmies de troupes régulières? Si, d'un autre coté) le peuple anglais était doué d'un tel courage, qu'avec ou sans exercice préalable il pourrait alTronler et défaire la plus formidable vieille armée du conlinent, n'était-ce pas absurde de craindre qu'un pareil pctiple se laisserait réduire en esclavage par (juelques

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régiments de ses propres concitoyens? Mais nos ancêtres étaient généralement si aveuglés par la prévention que celte inconséquence passa inaperçue. Ils se croyaient en sûreté là où ils auraient dû être sur leurs gardes , et ils s'alarmaient là où ils auraient pu se croire en sùrelé. Cela ne les choquait nullement d'entendre le même homme soutenir en même temps que, si le roi conservait une armée de vingt mille soldats, la liherté ej les biens de plusieurs millions d'Anglais seraient à la merci de la couronne, et cependant que ces miUions d'Anglais, combattant pour la liherté de leurs propriétés, auraient bientôt anéanti une armée d'invasion composée de cinquante à soixante mille des vainqueurs de Steinkerque et de Linden.

Quiconque niait la première proposition était appelé une âme damnée de la cour; quiconque niait la seconde était accusé d'insulter et de calomnier la nation.

Somers était trop habile pour s'opposer directement au courant de l'opinion populaire. Avec une rare adresse, il prit le rùlc non d'un avocat, mais d'un juge. Le danger qui semblait si terrible à tant d'honnêtes amis de la liberté, il ne se hasarda pas à le déclarer tout à fait imaginaire ; mais il rappela à ses concitoyens qu'un choix entre deux dangers est quelquefois tout ce qui est permis aux plus sages. Aucun législateur n'a jamais été assez fort pour inventer une forme de gouvernement parfaite et inîmorlelle. Les périls étaient nombreux à droite et nombreux à gauche : s'éloigner d'un mal, c'était s'approcher d'un autre. Ce qui, considéré seulement au point de vue de la poli-

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tique iiilôricurc de l'Anglelerre, pouvait, jusqu'à un certain degré, provoquer des objections, pouvait aussi être absolument essentiel à son rang parmi les puissances européennes et môme à son indépendance. Tout ce qu'un bunune d'F.tat devait faire en paicil cas était de peser soigneusement les inconvénients pour voir de quel côté pencliait la balance. Le mal d'avoir une armée régulière et le mal de n'en pas avoir furent examinés et comparés par Somers dans un petit traité «pji fit sensation sous le titre de la Lettre d'équilibre, et que les mécontents eux-mêmes avouèrent être une habile et plausible com[)Osition. Il savait que les mots exercent une grande influence sur l'esprit public; que le plus parfait tribunal, institue par un législateur, serait impopulaire si on l'appelait « la Chambre-Eloilée; » que l'impôt le [jIus judicieux exciterait des murmures si on l'appelait « la taxe des vaisseaux, » et que les termes « armée permanente » avaient alors pour des oreilles anglaises un son tout aussi déplaisant que «Chambre-Eloilée » ou « taxe des vaisseaux. » 11 déclara donc qu'il abhorrait la pensée d'une armée permanente. Ce qu'il recommandait, ce n'était pas une armée permanente; mais une armée tenqioraire, une armée dont le Parlement fixerait chaque année le chiffre, une arméeponrla(|uellel('Parlemenl rédigerait chaque année un code militaire, une armée qui cesserait d'exister aussitôt que les Lords ou les Connnunes jugeraient que son service était inulile. De la part d'une pareille armée, assurément aucun honnne de bon sens ne redouterait aucun danger séiieux pour les libertés publiques. D'un auti e côlé, les esprits les plus fermes pourraient très-

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