CHAPITRE I
délices, et quand ces objets ne réussissaient pas à dissi- ])er les sombres vapeurs qui obscurcissaient son esprit, il récitait des Ave et des Credo, il suivait des processions, quelquefois il se privait de nourriture, quelquefois il s'infligeait la discipline. A la fin, inie complication de maladies compléta la ruine de toutes ses facultés. Son estomac fut atteint, et ce n'était pas. étonnant, car la mauvaise conformation de la niàcboire, trait caractéristique des princes de sa race, était si prononcée cliez lui, qu'il ne pouvait pas mâcher les aliments, et il avait l'habitude d'avaler les olhis de la cuisine espagnole, les confitures et les bonbons, tels qu'ils lui étaient servis. Une fièvre intermittente vint s'ajouter à ses autres souffrances. Tous les trois jours, ses tremblements convulsifs, son abattement, ses accès de délire semblaient annoncer sa fin prochaine. La pensée que chacun calculait combien il avait encore de temps à vivre et se ilemandait ce que deviendrait son royaume après sa mort, augmentait encore sa tristesse. Les grands dignitaires de sa maison , les médecins chargés de calmer les souffrances de son corps épuisé ; les prêtres, dont la mission était de consoler son esprit non moins affaibli ; la reine enfin, qui aurait dû être tout entière à ces soins par lesquels la tendresse conjugale peut adoucir ramcrtumc même d'une destruction inévitable, tous songeaient au nouvel ordre de choses qui suivrait sa mort, — tous volontiers résignés à le voir entie les mains de l'embaumeur, s'ils eussent été cei'tains que son successeur serait le prince dont ils avaient épousé la cause. Jusqu'alors le parti de l'empei-em" semblait devoir l'empoilcr, Chailes avait une sorte de pré-
férence pour l;i maison d'Autriche, qui était sa propre maison, et presque de l'anlipalhic pour la maison de Bourbon, avec laquelle il avait été toute sa vie en désaccord, sans trop savoir pourquoi. Sa femme, qu'il n'aimait pas, mais dont il avait grand'peur, était dévouée aux intérêts de son parent l'empereur, et le comte de Melgar, amiral liéréditaiic de Caslille et premier ministre, était étroitement ligué avec elle.
Tel était l'état de la question relativement à la succession d'Espagne lorsque Portland eut sa première audience publique à Versailles. Les ministres français, convaincus qu'il était constamment préoccupé de celte question, étaient fort inquiets de sa détermination évidente de garder le silence à cet égard. Ils observaient toutes ses paroles, dans l'espoir qu'il laisserait enfin échapper un mot qui leur révélerait les espérances du gouvernement anglais et du gouvernement hollandais ; mais Portland n'était pas un homme de qui on pût tirer grand'chose de celte manière. L'habitude et la nature avaient concouru à en faire l'homme le plus discret de l'Europe. Louis chargea donc Pomponne et Torcy, deux ministres d'une grande habileté, qui dirigeaient sous lui les affaires étrangères , d'aborder le sujet que le conlident detluillaumesemblait éviter avec tant de soin. Pomponne et Torcy se rendirent par conséquent à Pambassade anglaise, et ouvrirent une des négociations les plus remarquables dont il soit fait mention dans les annales de la diplomatie européenne.
Les deux honnncs d'Etal IVaiu;ais professèrent an nom (î(> leur inaiiro le désir le plus vif, non-seulement de nuiintenir la paix, mais encore ilélablir une wu'um
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étroite eiitio los cours de Versailles cl de Kcusingloii. In seul cvénenienl semblait pouvoir susciter de nouveaux troul)lcs. Si le roi catholique venait à mourir avant qu'on eût décidé qui lui succéderait, il n'y avait que trop de raisons de craindre que les nations qui commençaient seulement à respirer après une lutte meurtrière de neuf ans, ne fussent obligées de reprendre les armes. Sa Majesté Très-Chrétienne désirait par • onséquent employer le court intervalle qui pouvait leur rester à combiner avec le roi d'Angleterre les moyens de maintenir la tranquillité du monde.
Portland fit une réponse courtoise, mais circonspecte. Il ne pouvait, disait-il, se hasarder à dire quels étaient exactement les sentiments de Guillaume ; mais ce qu'il savait, c'est que dans un cas essentiel la politique de l'Angleterre ne serait pas dirigée uniquement ni même principalement par les sentiments du roi. Les insulaires devaient et voulaient avoir leur gouvernement administré conformément à certaines maximes qu'ils considéraient comme sacrées, et parmi ces maximes aucune ne leur paraissait plus sacrée que celle-ci : c'est (jne tout accroissement du pouvoir de la France devait être envisagé avec une extrême jalousie.
Pomponne etTorcy répondirent que leur maître était on ne peut plus désireux d'éviter tout ce qui pourrait exciter la jalousie à laquelle Portland avait fait allusion. Mais était-ce de la France seulement qu'une nation aussi éclairée que la nation anglaise devait être jalouse? Avait-on oublié que la maison d'Autriche avait aspiré autrefois à la domination universelle, et serait-il sage aux princes et aux républi([ucs de l'Europe de concourir
à reconstituer la monarcliic gigantesque qui, au seizième siècle, avait menacé de les écraser tous'.'
Portland répondit qu'à cet égard il ne pouvait énieltrc qu'une opinion personnelle. Cependant il y avait déjà quelques années qu'il vivait parmi les Anglais, et il se flattait de connaître assez bien leur caractère. 11 ne pensait pas qu'aucune augmentation du pouvoir de l'empereur pût leur causer la moindie alarme. La mer était leur élément ; le trafic par mer était la grande source de leurs ridiesses : la suprématie sur mer, le grand objet de leur ambition. Ils ne craignaient pas l'empereur. Quelque vaste que lût l'étendue de ses Etals, il ne possédait pas une seule frégate, et les Anglais n'avaient peur ni de ses pandours ni de ses Croates. Mais la France avait une puissante marine, l-a balance du pouvoir maritime était l'objet de la sollicitude jalouse de l'Angleterre ; cette balance ne pouvait être compromise j)ar une union entre l'Espagne et l'Autricbe, mais elle le serait très-sérieusement par une union entre l'Espagne et la France.
Ponqjonne et Torcy déclarèrent (pie leur gouvernenement ferait tout ce qui serait i)Ossible pour calmer ces apprébcnsioiis. Il n'était nullement question, on ne désirait en aucune façon que la France et l'Espagne fussent réunies. Le Dauj>liin et son lils aîné, le duc de Bourgogne, se désistèrent de leurs droits. Les jeunes frères du duc de Bourgogne, Philippe, duc d'Anjou, et Charles, duc de 15erry, ne furent pas mentionnés ; mais Portland comprit parfaitement ce que cela voulait dire. L'alarme, dit-il, serait presque aussi grande en Angleterre, si l'Espagne devenait le partage d'un petit-fils de