CHAPITRE II
paix après une guerre longue et sanguinaire, et de la liberté unie à l'ordre après des troubles civils qui avaient duré pendant deux générations, et mis en grand péril quelquefois l'ordre et quelquefois la liberté.
Tels étaient les fruits de l'élection générale de 1695. Les ministres s'étaient flattés que celle de 1698 leur serait également favorable, et que l'ancien Parlement revivrait dans le nouveau ; il n'était d'ailleurs pas étonnant qu'ils entretinssent une semblable esj>érance : depuis qu'ils avaient été appelés à la direction des affaires, tout avait changé, changé pour le mieux, et changé principalement grâce à leur politique sage et résolue, grâce à la fermeté avec laquelle leur parti les avait soutenus- La paix régnait au dehors comme au dedans ; les sentinelles avaient cessé de veiller auprès des phares du Dorsetshire et de Sussex ; les vaisseaux marchands quittaient sans crainte les eaux de la Tamise et de l'Avon ; les soldats avaient été licenciés par dizaines de mille ; les taxes avaient été diminuées ; la valeur de toutes les propriétés pubhques et privées avait augmente ; jamais le commerce n'avait été aussi prospère ni le crédit aussi solide. Dans toute l'étendue du royaume, les commerçants et les fermiers, les ouvriers et les laboureurs, soulagés au delà de toute espérance de la calamité journalière de l'argent rogné, saluaient avec bonheur l'apparition des nouveaux shillings et des demi-couronnes. On pouvait, certes, pardonner aux hommes d'Etat dont l'administration avait été si bienfaisante , de compter sur la reconnaissance. et la confiance qu'ils avaient si bien méritées ; mais il devint bientôt évident qu'ils n'avaicFjt que trop bien servi leur pays pour leur propre
intérêt. En 1695, les Anglais, pressés par le danger et l'.idversilé, avaient accepté le contiôle auquel f 'est la gloire des nations libres de se soumettre : le contrôle des esprits supérieurs. En 1698, la prospérité les avait rendus irritables, capricieux, difficiles à gouverner; le gouvernement fut attacjué avec une violence égale des côtés les plus divergents. L'opposition, composée de Tories dont un grand noiubre poussaient le Torysme jusqu'au Jacobitisnie, et de Whigs niéconlents dont quelques-uns poussaient le Whigisme jusqu'au Répul)licanisme, prit le nom de Parti de la nation', nom qui avait été populaire avant (|ue les mots de Whigs et de Tories fussent connus en Angleterre. La majorité de la dernière Chambre des communes, majorité qui avait sauvé l'Etat, fut surnommée le Parti, de la cour. La (jenlnj^ la petite noblesse tory, qui était puissante dans tous les comtés, avait ses griefs particuliers. Le patronage tout entier du gouvernement était, disait-on, entre les mains des Whigs ; les propriétaires fonciers, l'ancien parti des Cavaliers, n'avaient aucune part aux faveurs royales ; tous les offices publics, tous les bancs de justice, toutes les commissions de lieutenants étaient aux Tètes-rondes. Les recteurs et les vicaires torys n'étaient pas moins exaspérés; ils accusaient les hommes au pouvoir de protéger et de préférer systématiquement les Presbytériens, les Laliludinaires, les Ariens, les Sociniens, les Déistes et les Athées. Un théologien orthodoxe qui a\ait une haute opinion de la dignité ecclésiastique et de la vertu mystique des sacrement,
♦ Country-parly (parti patriole, parti national, parti iln pays.)
(|ui considérait le schisme comme uu aussi grand péché que le vol, et qui professait autant de respect pour ïkon Basilike^ que pour l'Evangile, n'avait pas plus de chance d'obtenir un évêché ou un doyenné qu'un Non- Conformiste papiste. De telles plaintes n'étaient pas de nature à obtenir la sympathie des Whigs mécontents, mais il y avait trois cris de guerre pour lesquels tous les ennemis du gouvernement, depuis Trench ard jusqu'à Seymour, étaient unanimes : Pas d'armées permanentes, pas de concessions des biens de la couronne, et pas de Hollandais ! Une multitude d'honnêtes francstenanciers et de bourgeois étaient assez faibles pour croire que, à moins que l'armée de terre, qui avait été déjà trop réduite pour la sûreté publique, ne fut complètement licenciée, la nation serait asservie; et, d'autre part, que si les domaines que le roi avait concédés étaient repris, tous les impôts directs pourraient être abolis. L'animosité envers les Hollandais se mêlait également à celle qu'inspiraient les armées permanentes et les aliénations du domaine royal, car une brigade de troupes hollandaises faisait partie de l'établissement militaire qu'on continuait à entretenir, et c'était envers des favoris hollandais que Guillaume s'était montré le plu* libéral des biens de la couronne.
Cependant les élections commencèrent d'une manière favorable au gouvernement. I.a première lutte importante eut lieu à Westminster. On ne doit pas oublier que Westminster était alors de beaucoup la plus grande ville du royaume ^ à l'exception de celle de Lon-
' Le ianieux manifesle allribué à Charles I"'' lui-même. .\. i-.
dres, située dans son voisinafie, et qu'elle renfermait une population trois fois plus considérable que celle de Bristol ou de Norwich, (jui venaient après comme étendue. Le droit de voter à Westminster appartenait aux propriétaires qui [)ayaient les contributions communales*, et il y en avait des milliers. On doit aussi remarquer que leur éducation politique était beancoup plus avancée que celle de la grande majorité des électeurs du royaume. Un bourgeois dans une ville de province, on un franc tenancier de 40 shillings '' dans un district agricole, ne savait guère, concernant les affaires publi- (jues, que ce qu'il en pouvait apprendre en lisant le journal au cabaret, ou entendant les 50 janvier, '29 mai et 5 novembre un sermon dans lequel les questions politiques étaient discutées avec plus de zèle religieux que de bon sens. Mais le bourgeois de AVestminster passait ses journées dans le voisinage du palais, des bureaux ministériels, des Cliambres du Parlement, des cours de justice. Le visage et la voix des ministres, des sénateurs et des juges lui étaient familiers. Dans les temps d'anxiété publique, il se promenait dans la grande salle pour recueillir les nouvelles. Quand une cause importante se jugeait, il entrait à la cour du Banc du Boi et enleudail Cowper discuter avec llarcourl et llolt faisant de la modération entre les deux. Quand il y avait un débat intéressant à la Cliand)re des comnumes, il pouvait au moins se glisser dans les couloirs ou dans la cour des requêtes et apprendre qui avait parlé, quels étaient les voliuits, et (piel était le cbiffro de la majo-
' Seul aiul K)l.
-A l'orli sliilliiiRs ticcoklci.
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ritô. Il vivait dans une région de calés, de boutiques de libraires, de clubs, depampblels, de journaux, de tbéàtrcs où des allusions piquantes aux questions les plus palpitantes du jour excitaient perpétuellement les applaudissements ou les sifflets ; c'était pour lui que, du haut de la chaire, les doctrines de la haute Eglise, de la basse Éghse, du Non-Jureur et du Non-Conformiste étaient expliquées, commentées et controversées tous les dimanches par les théologiens les plus savants et les plus éloquents des diverses croyances. A cette époque donc la classe des électeins métropolitains était décidément supérieure en intelligence et en instruction à celle des électeurs provinciaux.
Montagne et le secrétaire Vernon étaient les candidats ministériels pour Westminster ; leur antagoniste était sir Henry Coït, homme morose, lourd et opiniâtre, qui professait le patriotisme et fatiguait tout le monde avec ses invectives continuelles contre les armées permanentes et les hommes en place. On convoqua les électeurs en plein air, à peu de distance de la ville. Le premier Lord de la Trésorerie et le secrétaire d'Etat arrivèrent à la tète de trois mille hommes à cheval. Les [)artisans de Coït étaient presque toiis à pied. C'était le favori des taverniers, et il avait enrôlé un grand nombre de portefaix et de porteurs de chaises. Les deux partis, après s'être bien injuriés, en vinrent aux coups. Les adhérents des ministres furent victorieux, mirent en déroute leurs adversaires et repoussèrent Coït luimême à coups de bàlon dans un fossé bourbeux. Les votes furent recueillis dans la salle de Westminster. Le résultat ne fut pas un instant douteux ; Coït s'efforça IV. 14
de prolonger la lutte en faisant venir un votant par heure. Ou;ind il lut clair que cet artifice était cmplovc dans le but de gagner du temps, le scrutateur prit sur lui de fermer les registres et de déclarer que Monlague et Vernon étùent dûment élus.
A Guildhall, la Jnnte l'ut moins heureuse. Trois aldermen ministériels furent seuls réélus ; le quatrième membre, sir John Fleet, non-seulement était un Tory, mais était encore gouverneur de l'ancienne Compagnie des Indes orientales, et il s'était distingué par son opposition obstinée à la politique fmancière et commerciale du premier Lord de la Trésorerie. Pendant (pie Monlague avait la mortilication de voir que son influence dans la Cité était moins absolue qu'il ne l'avait imaginé, Wharton, malgré sa prééminence reconnue eu tactique électorale, subit une suite de défaites dans des bourgs et des comtés dont il avait espéré faire élire les membres. Il fut battu à Brackley, à Malmesbury et à Cockermouth. Il ne lui fut pas même possible de conserver ses places fortes do AVycondx' et d'Aylesbury. H fut battu encore dans l'Oxfordshire. Les francs-tenanciers du rMU'kinghamsliiro qui lui avaient été fidèles pendant plusieurs années, et qui en 1G85, lorsque le parti whig était au plus bas, l'avaient, en dépit de la fraude et de la tyrannie, non-seulement placé à la tcle du scrulin, mais encore avaient mis à sa disposition leurs seconds voles, rejelèrent maintenant un de ses candidals et ne se décidèrent (pi'à grand'peinc à réélire l'autre, qui était son pro|)re frère, à une très-faible majorité.
Les élections d'Exeter paraissent avoir été suivies à