CHAPITRE II
L'alarme des ministres paraît avoir été augmentée lorsqu'ils apprirent que les intentions du roi avaient été communiquées à Marlborougb, le dernier homme auquel un semblable secret eût été confié, si Guillaume n'avait été fermement décidé à abdiquer en faveur de la princesse de Danemark. Somers obtint une autre audience et recommença à discuter; mais le roi coupa court à ses raisonnements : « Nous ne nous entendrons pas, milord, mon parti est pris. — Alors, sire, reprit Somers, je demande à élre dispensé d'assister comme chancelier à l'acte fatal que médite Votre Majesté. C'est de mon roi que j'ai reçu ce sceau, et je le prie de me le retirer pendant qu'il est encore mon roi^ »
* Nous croyons que lord Macaulay ne nous eût pas su mauvais gré de transcrire ici la pièce ol'ficielle dont il s'est conlenlé d'analyser la substance. Guillaume avait écrit en français le brouillon du discours qu'il se proposait de prononcer pour prendre cûno;é de la Chambre des communes. L'original de ce document l'ut déposé au Muséum Brilannique par la princesse Amélie, iille de Georges III. Le voici avec son orthographe :
a Milords et Messieurs, je suis venu icy dans ce royaume au désir de cette nation pour la sauver de ruine, pour préserver vostre religion, vos lois et libertés. Pour ce subjet, j'ai esté obligé de soutenir une longue et trèS-onéreuse guerre pour ce royaume, laquelle, par la grâce de Dieu et la bravoure de cette nation, est à présent terminée par une bonne paix, dans laquelle vous pourriez vivre heureusement cl en repos si vous vouliez contribuer à votre propre seurelé, ainsi que je vous Pavois recommandé <à l'euverlure de celle cession. Mais je vois au contraire que vous avez si-peu de garde de mes advis, et que vous ne prenez que si peu de soin de votre seurelé, et que vous exposez à ruine éviilentc, vous destituant des seuls et uniques moiens qui pourroient servir voslre défense, il ne seroil pas juste que je fusse témoin de votre perle, ne pouvant rien faire de mon coslé pour l'éviter, estant hors d'élal de vous défendre et proléger, ce qui a élé le seul vœu que j'ai eu en venant en rc pays. Aussi je dois vous requérir de choisir et me nommer telles personnes que vous jugerez capables, auxquelles je puisse laisser l'administialion de mon gouvernement en mon ab.'^ence,
Dans ces circonstances, les ministres, quoique sans le moindre espoir de succès, se déterminèrent à faire tout ce qui était en leur pouvoir pour complaire aux désirs du roi. Un comité choisi avait été chargé par la Chambre des communes de rédiger un bill pour le licenciement des troupes au delà du chiffre de sept mille. Un des membres du parti de la Cour proposa de charger ce comité de revenir sur le nombre d'hommes. Vernon se conduisit très-bien pendant le débat. Montague parla même avec plus d'habileté et d'énergie que de coutume, mais en vain. Il était si loin de pouvoir rallier autour de lui une majorité comme celle qui l'avait soutenu dans le dernier parlement, qu'il ne pouvait pas même compter sur l'appui des hommes en place qui siégeaient dans le même conseil exécutif que lui. Thomas Pelham, qui, quelques mois seulement auparavant, avait été nommé Lord de la Trésorerie, essaya de lui répondre. « J'avoue, dit-il, que l'année dernière je pensais qu'une forte armée de terre était nécessaire; cette année, je la crois inutile; mais je nie qu'on puisse m'accuser, d'inconséquence. L'année dernière, la grande question de la succession d'Espagne n'était pas résolue et une guerre
vous iis«euraiit que, quoique je sois oblige à prt5scnl de me retirer Aors (lu roijanme, je conserverai toujours la mesme iiiclinalion pour son avant.ige et prospérité. Que qiiaïul je jtourres juger (|ue ma présence y seroit nécessaire pour voslre défense, et que je jugerés le pouvoir entreprendre avec succès, je serés donc posté à y revenir liasarder nia vie pour vostre seureté comme je l'ai fait par le passé ; priant le bon Dieu d(î bénir vos délibérations, et de vous inspirer ce qui est nécessaire pour le bien et la seurolé du royaume. »
Nous avons déjà cité ce docnnu'iU dans un essai d'histoire comparée qui fic:nre parmi les pièces jusliliialives ilc la quatrième édition de notre Histoire de Cbarles-Edouard. a. p.
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générale était sérieusement à craindre. Celte question est maintenant décidée de la manière la plus satisfaisante, et nous pouvons espérer plusieurs années de paix. » Un Wliig dont l'autorité et la réputation étaient plus grandes encore, le marquis de llartingdon, se sépara en cette occasion de la junte. Le courant était irrésistible. A la fin les voix qui essayèrent de parler en faveur du projet soumis à l'examen du Comité furent couvertes par les clameurs. Quand la question fut posée, une bruyante exclamation de Non se (it entendre et la majorité se soumit. Un vote n'eût servi qu'à démontrer sa faiblesse.
A cette époque il devint évident que les relations qui existaient entre le gouvernement exécutif et le Parlement étaient de nouveau ce qu'elles avaient été avant l'année 1695. L'histoire de notre politique de ce temps est étroitement liée à celle d'un seul homme. Jusqu'alors la carrière de Montagne avait été, plus que celle d'aucun des membres de la Chambre des communes, une suite non interrompue de succès. Mais maintenant la fortune avait tourné. Comme Whig, il avait été longtemps haï par les Tories, et la rapidité de son élévation, léclat de sa renommée, le bonheur constant qui semblait le suivre partout, lui avaient suscité un grand nombre d'ennemis parmi les W higs. C'était à tort qu'on le comparait aux favoris d'une époque antérieure, Carr et Villiers, hommes auxquels il ne ressemblait en rien, si ce n'est par la rapidité avec laquelle il était monté dune humble position à un rang élevé. Ces favoris n'avaient rendu aucun service à l'Etat, n'avaient montré aucune capacité pour la conduite des grandes affaires^
et, en dépit des murmures de toute la nation, par le simple efi'et de la partialité du souverain, ils avaient été appelés aux plus hautes dignités. Montague devait tout à son propre mérite et à l'opinion que le public avait de ce mérite. Il paraît n'avoir eu que peu de rapports avec son maître, et aucun qui ne fût purement officiel. 11 était, en réalité, un monument vivant de ce que la Révolution de 1688 avait fait pour le pays. La Révolution l'avait liouvé, sur les bords du Cam, jeune étudiant dans une des cellules scolastiqucs de l'Université, courbé sur les diagrammes qui démontraient les lois récemment découvertes de la force centripète et de la force centrifuge, copiant des vers, rêvant quelque riche rectorat ou une prébende à l'ombre d'une cathédrale. Le nouvel ordre de choses avait développé en lui de nouveaux talents et présenté à son imagination l'espoir de récompenses d'un genre bien différent d'un rectorat ou d'une prébende. Son éloquence lui avait conquis rattention de la législature; son habileté dans les affaires commerciales et fiscales lui avait valu la confiance de la Cité. Pendant quatre ans personne n'avait songé à lui disputer sa place à la tête de la majorité de la Chambre des communes, et il avait rendu chacune de ces années mémorable par de grandes victoires parlementaires et par de grands services publics. Il semblerait que ses succès auraient dû faire plaisir à la nation, mais surtout à l'assemblée dont il élait le principal ornement, et dont il était en réalité la créature. Les représentants du peuple auraient dû ètl*e charmés de voir que, dans le nouvel ordre de choses, leur approbation pouvait faire pour l'hounnc qu'ils se plaisaient à honorer tout
(I' que le plus puissant des Tiulors avait pu l'aire pour Lriccsler, ou le plus despotique des Sluarls pour Straf- I ford. Mais, quelque étrange que cela paraisse, les Comnuuies commencèrent bientôt à regarder d'un mauvais œil une grandeur qui était leur propre ouvrage. La faute en était en partie à Montague. Malgré toute son habileté, il n'eut pas la sagesse de détourner, par la douceur et la modération, cette malédiction fatale, compagne inséparable de la gloire et de la prospérité, que les anciens personnitièrent sous le nom de Némésis. Forte dans tous les débats politiques et dans les calculs d'arithmétique, sa tête était trop faible pour résister à l'ivresse du succès et de la renommée. Il devint fier, même jusqu'à l'insolence. Ses anciens compagnons, qui peu d'années auparavant avaient fait des jeux de mots et des rimes avec lui dans des greniers, qui avaient partagé avec lui ses dîners de petite pension, qui s'étaient assis avec lui au parterre des théâtres, et qui lui avaient prêté de l'argent poui' payer les comptes de sa lingère, reconnaissaient à peine leur ami Charles dans le grand homme qui ne pouvait oublier un instant qu'il était le premier Lord de la Trésorerie et le chancelier de l'Echiquier, qu'il avait été régent du royaume, qu'il avait fondé la Banque d'Angleterre et la nouvelle Compagnie des Indes orientales, rétabli la circulation monétaire, inventé les mandats de l'Échiquier, formulé le plan de l'amortissement général, et enfin que les Communes avaient déclaré, par un vote solennel, qu'il méritait toutes les faveurs qu'il avait reçues de la couronne. On disait que son admiration pour luimême et son mépris pour les autres se lisaient dans IV. n
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tous ses gestes, dans tous les tiails de son visai;e. La manière nicnie dont le babouin', ainsi que les pampblétaires hostiles aimaient à l'appeler, se pavanait dans les couloirs de la Chambre, essayant de se grandir ou de dissimuler sa petite taille en se rengorgeant et en se dressant sur la pointe des pieds, lui faisait des ennemis. Des paroles arrogantes et inconsidérées lui étaient imputées; peut-être en invenlait-on quelquesunes. On l'accusait de se vanter qu'il n'était rien qu'il ne pût faire adopter à la Chambre des communes, et qu'il pouvait disposer à son gré de la majorité; un grand nombre de libellistes l'attaquaient avec une haine plus que politique; on 1 accusait aussi de rapacité et de vénalité, jusqu'à prétendre qu'il vendait, pour trois ans d'émoluments, tous les emplois du département des linances. Le honteux sobri({uet de lilcher - lui fut donné. Son luxe, disait-on, n'était pas moins désordonné que son avarice. 11 y eut vers ce temps une tentative de soulèvement contre les chefs du parti whig et leui's alliés, les grands cnpitalisles de la Cité; ce fut un cri assez semblable à celui (jui éclata, soixante-dix ou quatre-vingts ans plus tard, contre les nababs anglais. De grandes richesses, soudainement acquises, ne sont pas toujours dépensées avec modération, dignité et bon goût; il n'est donc pas impossible que les histoires extravagantes dont les panq)hlétaires récréaient les loisirs des mécontents de la ])rovince aient eu quelque fondement. Montagne jouait un rôle important dans ces histoires; il troiivnil moven, disait-on, d'elle à la fois aussi
' Jiickanapcs.
- Filou.