CHAPITRE II
riclie que Crésus et aussi dissolu que Marc-Antoine: son haras et sa cave étaient sans prix; ses laquais euxmêmes faisaient fi du vin de Bordeaux. Lui et ses confédérés étaient représentés comme dépensant les sommes immenses dont ils avaient dépouillé le public en banquets à quatre services, comme ceux auxquels Lucullus aurait pu s'asseoir dans la salle d'Apollon. Un souper pour douze Wbigs enrichis par les tripotages débourse, les concussions réciproques et toutes sortes de spéculations, n'était pas cher à quatrcrvingts livres sterling ; le beau linge de table était renouvelé après chaque service; ceux qui voyaient les pyramides de fines volailles s'imaginaient que le festin avait été préparé pour cinquante épicuriens au moins. Six nids d'oiseaux seulement des îles Nicobar se trouvaient à Londres, et tous six, achetés à un prix énorme, fumaient en potage sur la table. Ces fables étaient dénuées de preuves et de vraisemblance; mais les pamphlétaires de Grub-Street ne pouvaient inventer de fable injurieuse pour Montague qui ne trouvât aussitôt créance dans la plupart des manoirs et des presbytères de l'Angleterre.
Il peut paraître étrange qu'un homme qui aimait passionnéfnent la littérature et qui récompensait magnifiquement le mérite littéraire ait été plus violemment injurié, en prose et en vers, qu'aucun autre homme d'Etatdc notre histoire. Il n'y a cependant aucune raison de s'en étonner : un Mécène puissant, libéral et éclairé, sera très-probablement honoré longtemps après sa mort; mais il est aussi très-probable que, pendant sa vie, ce protecteur du génie sera en butte aux plus outrageants libelles. En tout temps on comptera vingt mauvais écri-
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vains pour un qui aura du talent, et chacun d'eux croira avoir du talent. Un ministre qui néglige également tous les hommes do lettres ne hlesse l'amour-propre d'aucun d'eux; mais celui qui honore le pelit nombre de ceux qui le méritent inflige aux autres tous les supplices d'un espoir déçu, d'un orgueil offensé, d'une jalousie implacable. Toute la rage d'une niultilnde d'auteurs irrités, tant parraignillondu besoin que par celui delà vanité, se tourne conlre l'infortimé patron des lettres. Il est vrai qu'on se souviendra encore des reniercîmonls et des éloges de ceux qu'il a comblés de faveurs lorsque les injures de ceux qu'il a négligés seront oubliées; mais, pendant sa vie, la médisance fera probablement autant de bruit et trouvera autant de crédit que le panégyrique. Le nom de Mécène a été immortalisé par Horace et par Virgile. Ce nom, toujours populaire, désigne encore un homme d'Etat accompli, qui vit dans une étroite intimité avec les grands poètes et les hommes d'esprit de son temps, et leur prodigue ses bienfaits avec la générosité la plus délicate. Mais on peut bien supposer que si les vers d'Alpinus et de Fannius, de Bavius et de Maivius étaient parvenus jusqu'à nous, nous y verrions Mécène représenté comme l'être le plus sordide et le plus dépourvu dégoût, ou même comme un homme qui, par système, négligeait et jiersccutait toute supériorité intellectuelle. Il est certain (pie Montagne était ainsi ieprés('nf('' par les écrivassiers cont(>nq)()rains ; ils piétcndairnt dans leurs essais, dans leurs lettres, dans leurs dialogues et dans leurs ballades, qu'il ne faisait rien pour personne sans en être payé, soit en argent, soit par (pubpie honteiix service ; (pie non-seulement