CHAPITRE II
II ne récompensait pas le niôrilc, mais encore qu'il le haïssait partout où il le rencontrait ; qu'il employait les artifices les plus vils pour l'humilier ; qne ceux qu'il protégeait et enrichissait n'étaient pas des hommes reeommandables par leur talent et leur vertu, mais de misérables sycophantes qui ne se dislinouaient que par leurs honteuses débauches. Yoilà ce qu'on disait de Ihomme qui fit la fortune de Joseph Addison et d'Isaac Newton.
Rien n'avait plus contribué à diminuer l'influence de Montagne à la Chambre des communes qu'une mesure qu'il avait prise quelques semaines avant l'ouverture du Parlement. 11 paraîtrait que le résultat de l'élection générale lui avait donné de l'inquiétude, et qu'il avait cherché un port où il pût se mettre à l'abri contre l'orage qui semblait le menacer. Sur ces entrefaites, il apprit que la charge d'auditeur des comptes à la cour de l'Échiquier ' était devenue tout à coup vacante : celte charge était inamovible , les fonctions, qui n'étaient qu'une simple affaire de forme, en étaient faciles ; les bénéfices étaient iucertains, car ils montaient et baissaient avec les dépenses publiques, mais en temps de paix, et sous l'administration la plus économique, ils ne pouvaient guère monter à moins de quatre mille livres par an ; en temps de guérie, ils devaient, selon foule probabilité, excéder le double de celte somme. Montagne résolut de s'assurer une si belle place : cependant il ne pouvait la prendre tant qu'il avait le ministère du trésor public, car il eût été inconvenant et peut-être illégal
' Tlic auditorship of the Excheqiier.
(ju'il contrôlât ses propres comptes. Il la donna donc à son frère Christophe, qu'il avait récemment nommé un des commissaires de l'Excise. Comme on peut liien le supposer, de nobles et j)uissants compétiteurs n'avaient pas manqué d'aspirer à une pareille charge. Plus de vingt ans auparavant, Lceds avait obtenu de Charles II des lettres patentes qui en accordaient la survivance à Caermarthen. Godolpliin, disait-on, pouvait fonder ses prétentions sur une promesse que lui avait faite Guillaume ; mais Montagne soutenait, et soutenait, il semble, avec raison, que les lettres patentes de Charles comme la promesse de Guillaume n'étaient que le résultat d'un malentendu, et que le droit de nommer l'auditeur des comptes appartenait au conseil du Trésor, et non à la couronne. Il en vint à ses fins avec une audace et une célérité caractéristiques : la nouvelle que la place était vacante arriva à Londres un dimanche ; le mardi suivant le nouvel auditeur })rètait serment. Les ministres furent stupéfaits : le chancelier lui-même, qui était l'intime ami de Montagne, n'avait pas été consulté. Godolphin dévora en silence son ressentiment ; Caermarthen s'embarqua sur son merveilleux yacht, et se hâta de s'aller plaindre au roi, qui était alors cà Loo ; mais ce qui était fait ne pouvait être défait.
Ce coup hardi mit, dans l'acception la plus vulgaire du mot, la forlime de Montagne à l'abri du hasard, mais il accrut l'animosité de ses ennemis, et refroidit le zèle de ses partisans. Dans une lettre que 1 un de ses collègues, le secrétaire Vernon, écrivait le lendemain de la nomination, la charge d'auditeur des comptes est représentée connue un poste assuré et lucratif, « mais
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je pensais, continue Ycrnon, que M. Montagne aspirait trop haut pour s'abaisser à quelque chose de tellement an-dessous de la position qu'il occupe, et qu'il tenait moins au içain. » Ce sentiment était sans doute partagé par un grand nombre des amis du ministère ; il était évident (pie Montagne se préparait une retraite. Cette défection du capitaine, juste à la veille d'une campagne périlleuse, découragea naturellement toute l'armée. Il est digne de remarque quo, quatre-vingts ans plus tard, un autre grand chef parlementaire se vit placé dans une position tout h fait analogue. Le jeune AVilliam Pitt remplissait, en 1784, les mêmes fonctions que Montagne en 1698. En 1784, Pitt fut assailU par des difficultés politiques non moins grandes que celles que Montagne avait à combattre en 1698; Pitt, était aussi, en 1784, un homme beaucoup pkis pauvre que Montague ne l'était en 1698 ; en 1784, Pitt, comme Montague, avait à son entière disposition une sinécure lucrative à la cour de l'Échiquier. Il donna àun autre la charge qui l'aurait enrichi, et il s'y prit de façon à récompenser tout à la fois le mérite malbeureux et à alléger le pays d'un fardeau. Il fut récompensé de son désintéressement par les applaudissements enthousiastes de ses partisans, par le respect de ses antagonistes, et par la conliance que, à travers toutes les vicissitudes d'une carrière semée de tant d événements, et si désastreuse à la fin, le plus grand nombre des Anglais accorda à ses mérites et à son intégrité. Pour ce qui concerne les qualités intellectuelles d'un homme d'État, Montague n'était probablement pas inférieur à Pitt ; mais ce fut à sa magnanimité, à son courage indomp-
table, à son mépris des richesses et des vains honneurs, phis qu'à sa supériorité intellectuelle, que Pilt dut sa longue puissance; et ces vertus manquaient à Montagne '.
Les fautes de Montagne furent grandes, mais sou châtiment fut cruel. Ce châtiment dut être en vérité plus cruel que la mort elle-même pour un homme dont la vanité était si chatouilleuse et qui avait été gâté de bonne heure par de rapides succès et par une constante prospérité. Le Parlement n'avait pas encore siégé im mois, quand il devint évident (jue l'ascendant de Montagne touchait à sa (in. Il parlait toujours avec la même éloquence, mais ses discours ne provoquaient plus l'ancienne réponse. Tout ce qu'il proposait était malicieusement scruté. Le succès de son budget de l'année précédente avait surpassé son espérance. Les deux millions qu'il s'était chargé de trouver avaient été levés avec ime rapidité presque magique. Cependant, après avoir fait affluer les richesses de la Cité dans les coffres du Trésor avec une abondance qui n'avait pas de précédent, il se voyait bafoué connue si sdu plan eût échoué plus burlesquement encore que la Banque territoriale des Tories. Enhardie par son imj)0|)nlarilé, l'anciiMme Conqiagnie des Indes orientales présenta une pétition dans latjuelle elle demandait que l'Acte de la Société Générale, que l'influence et l'éloquence de Montagne avaient fait sanctionner par le dernier Parlement, fût en grande partie modilié. Ilowe prit l'alfairc en main. On proposa d'an-
* Nous croyons jioiivoir renvoyer le lecteur à la helie vie de PiU par lord Macaulay, dunl nous .ivoiis iiuhlii' la traduction dans le choix de ses œuvres diverses, I" série. a. p.