‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 3)Chapitre 96 sur 147 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

pas consulté quelquo niamiel de géographie ou d'histoire dans lequel ils eussent pu trouver une description de Darien, et qu'ils ne se soient pas demandé s'il était probable que l'Espagne souffrirait qu'une colonie écossaise s'établit dans le cœur de ses possessions transatlantiques. Il était certain que l'Espagne fondait ses prétentions à la souveraineté de l'isthme sur des raisons spécieuses et même solides. Un Espagnol avait découvert le premier la côte de Darien. Un Espagnol avait bâti une ville et établi un gouvernement sur cette côte. Un Espagnol avait, non sans de grands travaux et de grands périls, traversé l'isthme, gravi sa plus hante montagne et découvert à ses pieds le vaste océan Pacifique, jusqu'alors inconnu aux Européens. L'épée à la main, il était entré dans les vagues jusqu'à la ceinture, et avait pris solennellement possession de la mer et de la côte au nom de la couronne de Castille. Il est vrai que la région que Paterson représentait comme un paradis avait été dénoncée, par les premiers colons espagnols, comme une terre de misère et de mort. L'air empoisonné qu'exhalaient les jungles et l'eau stagnante des marécages les avait forcés à aller s'établir dans le port voisin de Panama. Les Peaux-Rouges avaient eu la permission de vivre selon leurs goûts sur le sol pestiféré. Mais ce sol était encore considéré et pouvait fort bien être considéré par l'Espagne comme lui appartenant. Il y a toujours eu dans maintes contrées des terrains couverts de marais, des montagnes et des forêts où un gouvernement ne pense pas que ce soit la peine de faire des frais pour maintenir l'ordre, et où des tribus grossières jouissent, par une sorte de connivence,

d'une sauvage indépendance. Il n'était pas nécessaire, pour les membres de la Compagnie d'Ecosse trafiquant avec i'Afri(pie et les Indes, d'aller en chercher hien loin un exemple. Dans quelques districts des Highlands, situés tout au plus à cent milles d'Edimbourg, vivaient des clans (|ui s'étaient toujours aussi peu souciés de l'autorité du roi, du Parlement, du Conseil privé et de la Ilaute-Cour judiciaire, que les aborigènes de Darien se souciaient de l'autorité des vice-rois et des audicuciers espagnols. Cependant si le roi d'Espagne avait pris possession des cantons d'Appin et de Lochaber, on eût assurément considéré cet acte comme une outrageante violation du droit des gens. Elait-ce une violation du droit des gens moins outrageante de la part des Ecossais, s'ils s'emparaient d'une province située au centre même des possessions du roi d'Espagne, sous prétexte que cette province était dans le même état que le Lochaber et l'Appin l'avaient été de temps immémorial?

Telle était la flagrante injustice du projet de Paterson, et cependant il était encore moins injuste qu' impolitique. Si apatluipu^ que fût deveiuu^ l'Espagne, il était un point sur lequel elle était d'une susceptibilité extrême. Le moindre empiétement d'une puissance européenne, même sur les confins de ses possessions d'Amérique, suffisait pour troubler son repos et raviver ses nerfs paralysés. Il était singulièrement absurde de s'i naginer qu'elle souffrirait patienunent que les aventiuicrs d'un des royaumes les plus insignifiants de l'ancien monde vinssent former mi établissement dans le centre de son empire, à un jour de navigation de Por-

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tobello d'un côté et de Carthagène de l'autre. L'Espague leur eût probablement tout aussi bien permis de prendre possession de l'Escurial. Il était donc évident qu'avant même que la nouvelle Compagnie pût commencer ses opérations commerciales, il eût fallu faire la guerre à l'Espagne et remporter sur elle un triomphe complet. Quels étaient les moyens de la Compagnie pour entreprendre une semblable guerre , et quelles chances avait-elle de remporter un pareil triomphe? Les revenus ordinaires de l'Ecosse en temps de paix étaient de soixante à soixante-dix mille livres sterling par an. Les subsides extraordinaires accordés à la couronne pendant la guerre avec la France se montaient peut-être au double de cette somme. L'Espagne, il est vrai, n'était plus l'Espagne des grandes journées de Pavie et de Lépante ; mais, même dans sa décadence, elle possédait en Europe des ressources qui excédaient trente fois celles de l'Ecosse; en Amérique, où la lutte devait avoir lieu, la disproportion était encore plus forte. Les flottes et les arsenaux espagnols étaient sans contredit dans une condition misérable ; mais il y avait des flottes espagnoles, il y avait des arsenaux espagnols. Les galions qui faisaient voile chaque année entre Séville et le voisinage de Darien, et entre le voisinage de Darien et Séville étaient dans une condition tolérable et constituaient par eux-mêmes une force navale de quelque importance. L'Ecosse n'avait pas un seul vaisseau de ligne, pas un seul chantier où un vaisseau de hgne pût être construit. Une flotte suflisante pour vaincre colle de l'Espagne devait non -seulement être équipée, mais encore créée. Une force armée suf-

fisante pour défendre l' isthme contre les armées réunies des vice-royautés du fticxique et du Pérou devait être envoyée à plus de seize cents, lieues au delà de TOcéan. A combien se monteraient les frais probables d'une telle expédition ? Cromwell avait, sous son protectorat, enlevé aux Espagnols une île des Indes Occidentales ; mais pour en venir là, Cromwell, qui s'entendait cependant parfaitement à l'administration de la guerre, qui ne prodiguait rien et qui était admirablement secondé, avait été forcé de dépenser en une année, pour sa marine seule, vingt fois plus du revenu ordinaire de l'Ecosse ; or, depuis Cromwell, la guerre était devenue de plus en plus onéreuse.

11 était évident que l'Ecosse ne pouvait pas supporter à elle seule les frais d'une lutte avec l'ennemi que Paterson se disposait à provoquer. Et quelle assistance pouvait-elle obtenir du dehors ? Sans doute le vaste empire colonial et l'étroite politique coloniale de l'Espagne étaient vus d'un mauvais œil par plus d'une grande puissance maritime; mais il n'était pas de grande puissance maritime qui n'eût préféré voir l'isthme situé entre l'océan Atlantique et l'océan Pacifique dans les mains de l'Espagne plutôt que dans celles de la Compagnie de Darien. Louis XIV ne pouvait que redouter tout ce qui tendait à agrandir un Etat gouverné par Guillaume. Quant à la Hollande, le conmierce avec les Indes Orientales était pour elle comme la prunelle de ses yeux. C'était elle (jni avait surtout profité des découvertes de Gama, et il y avait lieu de croire que la Hollande ferait tout ce (|ui pourrait être fait par la ruse, et, si cela était nécessaire, jiar la violence, plutôt que de

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