‹ Histoire du règne de Guillaume IIIChapitre 10 sur 15 · EE · texte numérisé non relu

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ceptation. Pendant que les non-jureurs célébraïent leur victoire, son opinion subit encore un changement, mais il était trop tard. Il avait perdu par ses irrésolutions la faveur de Guillaume, et jusqu’à l'époque où Anne monta sur le trône, il ne put obtenir la mitre !. L’évêché de Bath et de Wells fut donné à Richard Kidder, homme d’une immense érudition et d'un caractère honorable, mais que l’on soupçonnait de pencher vers le presbytérianisme. Vers la même époque, Sharp accepta l’arehevêché d’York, que la mort de Lamplugh avait laissé vacant. C'était, de tous les ecclésiastiques qui avaient été zélés pour le Bill de Compréhension, le plus élevé en dignité. Il fut, parmi ceux qui eurent des serupules en acceptant les siéges des évêques dépossédés, celui dont la position était la moins élevée ?. 1]

Sherlock, doyen de Saint-Paul

Par suite de l'élévation de Tillotson au siége de Cantor= béry, le doyenné de Saint-Paul devint vacant. Lorsqu'on apprit le nom du nouveau doyen, ce fut une clameur telte que l’on n’en entendit jamais une semblable à l’occasion d'une nomination ecclésiastique. Ce n'étaient que cris de haine et sifllets de mépris auxquels venaient se mêler des applaudissements et des acclamations presque insultantes de bienvenue; car le nouveau doyen était William Sherlock.

L'histoire de sa conversion mérite d’être racontée en détail, car elle répand un grand jour sur le caractère des partis | qui divisaient alors l'Egliseet l'Etat. Sherlock était, sinon par son rang, au moins par son influence et sa réputation, le premier parmi les non-jureurs. Son autorité et son exemple avaiententraîné beaucoup de ses collègues, qui d’abord avaient hésité, à résigner leurs bénéfices. Vint le jour de la suspension; vint ensuite celui de la dépossession : sa fermeté ne fut

Defense du droit qu'ont Leurs Majestés de nommer aux siégés des évéques dépossédés, 20 mai 1691 ; London Gazette, 27 avril et 15 juin 1694: Narcissus Luttrell's Diary, mars 1691. On trouve dans les Manuscrits de Tanner deux lettres adressées à Beveridge par des Jacobites : la première est modérée et convenable, mais l'autre estremplie d'injures et dépasse, à cet égard, tout ce que les Jacobites avaient l'habitude de faire. On trouve la première dans la Vie de Ken, par un laïque.

?* On ne voit pas très-clairement si le scrupule de Sharp fut un scrupule

de conscience ou un scrupule de délicatesse, Voir sa Vie par son fils,

pas ébranlée. I semblait que le témoignage de sa conscience et la contemplation du monde invisible étaient pour lui une compensation suflisante aux pertes qu'il avait faites. Forcé de s'éloigner de la chaire où son éloquence avait fait les délices de la population polie et savante du Temple, il écrivit son Célèbre Traité de la mort, que pendant longtemps on reneontra avec L'Entier devoir de l'homme dans la bibliothèque de tout Arminien sérieux. On ne fut pas longtemps, cependant, sans soupçonner que sa résolution. pourrait bien changer. Il déclara qu’il ne s’associerait jamais à un schisme ; il conseillait à ceux qui le consultaient de ne pas quitter leur église paroissiale. Trouvant enfin que la loi qui l'avait privé de sa cure ne lui interdisait pas de faire le service divin, il se mit à oflicier à Saint-Dunstan et y pria pour le roi Guillaume et la reine Marie. D’après le commandement apostolique, disait-il, on doit faire les prières pour tous ceux qui sont au pouvoir. Or Guillaume et Marie sont visiblement au pouvoir. Ses amis jacobites blämèrent avec force son inconséquence. « Si vous admettez, disait-il, que dans ce passage l’Apôtre parle de l'autorité de fait, comment pouvez-vous admettre que dans d’autres passages il parle seulement de l'autorité légitime ? Comment peut-il vous être permis de désigner comme roi, dans une prière solennelle que vous adressez à Dieu, celui auquel vous ne pouvez promettre d’obéir sans commettre un crime ? » Il n’y avait rien à répondre à ces raisonnements, et Sherloëk ne tarda pas lui-même à s’en apercevoir. Mais la conclusion qu'il en tira fut diamétralement opposée à celle que l’on attendait. Il hésita cependant jusqu'au moment où son esprit fut éclairé d’une lumière nouvelle. Cette lumière, il la trouva là où il ne devait espérer que rencontrer les ténèbres les plus épaisses. Sous le règne de Jacques I®r, le docteur Jean Overall, évêque d’Exeter, avait écrit un traité soigneusement élaboré, touchant les droits des autorités civiles etecclésiastiques. Ce traité avait été solennellement approuvé par les synodes de Canterbury et d’York et pouvait être considéré comme une exposition faisant autorité de la doctrine de l'Eglise d'Angleterre. Une copie manuscrite de ce traité se trouvait en la possession de Sancroft : il Ja livra à l’impression aussitôt après la Révolution. Il espérait, sans doute, que cette publication nuirait au nouveau gouvernement : son es-

pérance fut cruellement trompée. Ce livre contenait bien, en termes aussi forts que ceux dont il. aurait pu se servir lujmême, une condamnation formelle de toute résistance, mais il contenait aussi un passage qui lui avait échappé et qui était décisif contre lui et ses collègues schismatiques. Overall et les deux synodes qui avaient approuvé sa doctrine, enseignaient qu’un gouvernement, lorsqu'il était définitivement établi, devait être considéré comme établi par Dieu, et que tout chrétien lui devait obéissance; ce gouvernement auraitil pris naissance dans le rébellion ‘. Sherlock lut et fut convaincu. L'Eglise, sa mère vénérable, avait parlé, et lui, comme un enfant docile, n’avait plus qu'à se-soumettre. Le gouvernement qui était né de la révolution devait être considéré comme un gouvernement établi, surtout depuis la bataille de la Boyne et la fuite de Jacques, et on lui devait une obéissance passive jusqu’au moment où il serait renversé par une autre révolution et remplacé par un autre gouvernement que l’on pourrait considérer comme un gouvernement établi. Sherlock prêta serment et publia immédiatement, en justification de sa conduite, un écrit ayant pour titre : « Exposition du cas d’allégeance aux souverains Pouvoirs ?. » Cet ouvrage produisit une sensation immense. Le poëme de la Biche et la Panthère de Dryden n'avait pas soulevé une tempête pareille. La lettre d'Halifax à un Dissident n'avait pas donné lieu à un aussi grand nombre de réponses. Les répliques au Docteur, — défenses pour le Docteur, — pasquinades contre

* Voir le Livre de la Convocation d'Overall, chap. XXVILL. Rien de plus clair que ce passage, ou de mieux approprié à la circonstance.

«Lorsque des rois ambitieux ou des sujets rebelles ont réalisé leurs desseins impies, et ont établi parmi le peuple un de ces gouvernements viciés dans leur origiue, bien que leur autorité ait été injusiement établie, ou qu’elle ait été arrachée par la vivlence au légitime possesseur, elle n'en est pas moins l'autorité venant de Dieu, et la méchancelé de ceux qui la détiennent ne lui Ôle rien de ses effets. Lors donc que de semblables gouvernements sont établis, ils doivent être respectés et obéis, et tout le monde, prêtres comme laïques, doit s'y soumelire, non-seulement par crainte mais aussi par conscience. »

Vient ensuite la règle qui est ainsi formulée :

« Celui-là erre grandement qui prétend que, lorsque des gouvérnements nouveaux, ayant commencé par la rébellion, sont établis d’une manière définitive, leur autorité ne vient pas de Dieu, et que l’on peut se révoller contre elle. »

* «The Case of Allegiance to Sovereign Powers stated, »

le Docteur, — qui furent publiées à cette occasion, sufliraient pour remplir unebibliothèque. Les clameurs redoublèrént lorsque l’on.apprit que le nouveau converti avait non-seulement recouvyré la place de Maître du Temple, mais encore qu'il avait accepté le Doyennéde Saint-Paul devenu vacant par suite de la dépossession de Sancroft ctdc la promotion deTillotson. La fureur des Non-Jureurs s’éleva presque jusqu’à la frénésie. N’était-ce pas assez, disait-on, d'abandonner la véritable Eglise à l'heure du péril et lorsqu’ elle ét était en proie à l'afliction, fallait-il encore la calomnier? Il était facile de comprendre le motif pour lequel un hypocrite lâche et ambitieux avait réfusé. de prêter serment à l’usurpateur tant qu'il avait été incertain si le roi légitime ne recouvrerait pas sa couronne, pour se bâter ensuite de le faire après la bataille de Boyne. De pareilles hésitationis n'étaient pas choses nouvelles au milieu des discordes civiles. Mais ce qui-était nouveau, c'était de voir ce transfuge chercher à rendre l'Eglise d'Angleterre. complice de son infamic en proûlamant que c'était d elle qu il avait appris qu’il fallait se tourner contre les faibles qui avaient Île droit pour eux et ramper vis-à-vis des forts qui commettaient l’iniquité.

Etait-ce là la doctrine de l'Eglise? Avait-elle, pendant les

mauvais jours, agi d’après de tels principes? Avait-elle abandonné le Roi martyr dans la prison ou sur l'échafaud ? Avaitelle commandé à ses enfants l’obéissance au Parlement Croupion ou au Lord Protecteur? Cependant le gouvernement du Croupion comme celui du Protecteur n'avaient pas moins de . titres à être considérés comme pouvoirs établis que le gouvernement de Guillaume et de Marie. La bataille de Worcester n’avait-elle pas été aussi funeste aux espérances de la maison de Stuart que la bataille de la Boyne? Les chances en faveur d'une Restauration ne paraissaient-elies pas aussi faibles en 1657 qu'elles pouvaient le paraître en 1691 à un homme judicieux. Malgré ces invectives et ces railleries, le Traité d’Ovcrall comme les votes des deux synodes qui l'approuvaient,

n'en existaient pas moins, et il était plus facile d’injurier Sherlock que de prouver. que l’on devait considérer comme non avenus ét le traité et les votes des deux syuodes. Un écrivain soutenait.que par gouvernement entièrement établi il . fallait entendre un gouvernement dont le titre était incontesté.

Ainsi, disait-il, le gouvernement des Provinces-Unices devint

266 REGNE DE GUILLAUME IIL un gouvernément établi du moment qu'il fut reconnu par

l'Espagne, et si cétte reconnaissance n’eût pas eu lieu, ël naurait jamais pu, jusqu’à la consommation des siècles, être considéré comme tel. Un autre casuiste était moins exigeant : il déclarait qu'un gouvernement, illégitime à son origine, pouvait après un siècle être reconnu comme légitime. Ainsi, le 12 février 1789, mais pas un jour plus tôt, les Anglais pou= vaient prêter serment de fidélité à un gouvernement issu de la Révolution. On mettait l'histoire du. peuple de Dieu aù pillage pour y trouver des précédents. Lorsque Ehud poignarda Eglon, le gouvernernent de ce dernier était-il un gouverne ment établi? En était-il dè même du gouvernement de Jéhu, lorsque ce dernier fut tué paf Joram? Maïs le précédent le plus décisif était celui qu'offrait l’histoire d’Athalie. Il est certain

que les mécontents trouvaiént là une ample matière à des allusions singuliérement heureuses et piquantes : un royaume dont s’est emparé un usürpateur que les liens du sang rapprochaient du trône : le prince légitime longtemps dépossédé : une partie de la caste sacerdotale, persistant pendant de nombreuses années et malgré les malheurs des temps, dans la fidélité de la maison royale, enfin une contre-révolution opérée par le Grand Prêtre à la tête des Lévites. Qui oserait blämer, demandait-on, le pontife héroïque qui rétablit l'héritier de David ? Cependant le gouvernement d'Athalie n’étaitil pas aussi solidement établi que celui du prince d'Orange? Des centaines de pages écrites à cette époque sur les droits de Jonas et sur l'entreprisé haïdie de Jéhoiada reposent maintenant, recouvertes de poussière, dans les antiques armoires des bibliothèques de Cambridge et d'Oxford. Tandis que Shérlock était attaqué avec tant de violence par ses anciens amis, il n’était pas non plus épargné par ses anciens adversaires. Quelques Whigs ardents, parmi lesquels on remarquait Julien Johnson, déclaraient que le Jacobitisme étaitune doctrine respectable en comparaison de celle que l'on avait découverte dans le Traité du Df Overall. Qu’une obéissance passive fût due aux rois, c'était là une doctrine aussi absurde qué pernicieuse. Cépendant on ne pouvait refuser le respect au courage et à la constance d'hommes qui pensaient qu'ils devaient, quoi qu’il pût en arriver, continuer à être fidèles à célui qui tes avait opprimés, bien qu’il fût malheureux, privé

de sa couronne et banni. Mais la doctrine que Sherlock avait apprise d'Overall n’était qu'un mélarige-de bassesse et de méchanceté, puisqu'elle enseignait, que ce n’était pas parce qu'une cause était injuste qu’on devait l'abandonner, mais parce que la fortune -ne lui avait pas été favorable, Que Jacques eût été un tyran ou le père de son peuple, c'était, suivant cette doctrine, une circonsfance dont on ne devait pas tenir compte. Si Jacques avait gagné la bataille de la Boyne, nous aurions été obligés, en notre qualité de chrétiens, d° ‘être ses esclaves : comme il l’a perdue, nous devons toujours,-en notre qualité de chrétiens, être ses ennemis, D’autres Whigs félicitaient le prosélyte d’être enfin arrivé, n'importe par quelle route, à une conclusion sage et pratique ; cependant ils ne pouvaient s'empêcher de tourner en dérision l’histoire de sa conversion, Il était, disaient-ils, un homme remarquable par son savoir et ses talents. Il avait pendant longtemps et avec le plus grand soin étudié cette question du serment. Il avait beaucoup écrit sur ce sujet. On lui avait-accordé plusieurs mois avant sa Suspension, afin qu'il püt lire, prier et méditer : il en avait été de même avant sa dépossession. Il s'était formé une opinion par laquelle il avait déclaré qu’il était prêt à souffrir le martyre. Cette opinion, il l'avait enséignée à d’autres : cependant il y avait renoncé, parce qu'il avait dé couvert que quatre-vingis ans auparav ant elle avait été, non pas réfutée, mais déclarée erronée par les décisions dogmatiques des deux synodes. C'était.en réalité renoncer à la liberté de son jugement individuel et accorder aux synodes de Cantorbéry et d'York une infaillibilité que l'Eglise d'Angleterre ne voulait pas même accorder aux Conciles œcuyméniques. Si, ajoutait-on d’une manière ironique, quelques lignes d’un manuscrit trouvé dans un coin de la bibliothèque de Eambeth peuvent, dans une matière qui intéresse à un si haut point le bien de l'Etat, changer subitement les idées que nous avons du juste et de l'injuste, il serait bien à désirer que tous les documents de cette nature fussent recherchés et livrés à l’impression : ce serait le seul moyen de donner la tranquillité d’espritaux chrétiens humbles de cœur; car tant qu'il n’en sera pas ainsi, on peut, comme le docteur Sherlock qui refusa, l'année dérnière, de prêter serment, être exposé à commettre des péchés lorsqu’ on croit accomplir son devoir, En réälité, on doit

croire que le Livre de la Convocation fournit seulement à Sher-

lock un prétexte pour mettre à exécution ce qu’il avait résolu

de faire. Sa raison et son intérêt l'avaient sans doute con-

vaincu que ses passions et ses préjugés l'avaient compléte-

ment induit en erreur. Il voulut se rétracter, et il préféra at-

tribuer son changement d'opinion à la découverte qu’il venait

de faire, plutôt que de reconnaitre qu'il s'était trompé. Oncroit

généralement que sa rétractation fut l'effet des larmes, des

obsessions et des reproches de sa femme. L'esprit de: la dame

était hautain : elle faisait sentir son autorité à toute la famille,

et clle se souciait bien plus de sa maison, de ses voitures, dé

l'abondance de sa table et de l'avenir de ses enfants, que de l'o-

rigine patriaïcale des gouvernements ou du sens du mot Abdi-

cation. On disait qu'elle n’avait, ni jour ni nuit, laissé derepos à sou mari jusqu'à ce qu’il eût triomphé dé ses scrupules. On

vantaitmalicieusementsa puissance deséduction etd’intimida-

tion dans deslettres, des fables, des chansons et des dialogues

sans nombre. Elle était Xantippe répandant de l’eau sur la

tête de Socrate. Elle était Dalilah coupantles cheveux à Sam-

son. Elle était Eve forçant Adam à goûter au fruit défendu. Elle

était la femme de Job, suppliant son mari assis dans les cen-

dres et ràclant ses plaies avec un tesson, non de maudire

et de mourir, mais de jurer et de vivre. Pendant que les fai-

seurs de ballades célébraient la victoire de mistress Sherlock,

une autre classe d’adversaires se mit à attaquer la réputation

théologique de son. époux. Jusqu'au moment où il prêta ser-

ment, on l'avait considéré comme le plus orthodoxe des théo-

logiens. Ses écrits furent dès lors soumis à une critique malvéillante et captieuse qui aurait trouvé des hérésies dans le

Sermon sur la Montagne. Pour comble de malheur, ïl eut l’imprudence de publier, au miliéu du déchaînement que ses tergiversations politiques avaient excité contre lui, ses pensées sur lé mystère de la Trinité. Il est probable qu'à une autre époque son ouvrage aurait été accueilli par les ecclésiastiques de bonne foi comme une réponse triomphante aux Sociniens et aux Sabeélliens. Malheureusement, dans son zèle contre les Socinieus et les Sabelliens, il s'était servi d'expressions que l’on pouvait considérer comme inclinant au trithéisme. Des juges de bonne foi se seraient rappelés que, dans cette matière, la route est si étroite et si bordée d'é-

CHAPITRE LIE 269 cueils des deux côtés, qu'il est difficile, lorsqu'on veut éviter une erreur, de ne pas tomber dans une autre. Mais Sherlock ne pouvait pas espérer rencontrer des juges de bonne foi parmi les Jacobites. Ses anciens amis prétendirent qu’il avait encouru toutes les peines terribles qui sont portées, dans le symbole d'Athanase, contre ceux qui divisent la substance divine. On écrivit d'énormes in-quarto pour prouver qu'il reconnaissait l'existence de trois Dieux distincts, et la ville fut amusée par les plaisanteries en anglais et-en latin que quelques. mécontents facétieux firent sur son hétérodoxie. «Nous donnons notre foi à un roi, » disait l’un deces plaisants, «et nous avons un Dieu pour témoin de nos promesses. Aussi, lorsque nous voyons que le docteur a plusieurs Dieux au nom desquels il peut jurer, nous ne trouvons pas étonnant qu'il prête serment d’allégeance à plus d’un roit.» 11

* La liste de toutes les pièces que j'ai lues rélativement à l'apostasie de Sherlock, fatiguerait le lécteur; j'en citerai seulement quelques-unes de ditférentes natures. Parkinson's Examination of D' Slhierlock’s care of allegiance, 1691; Añsicer to Dr Sherlock’s care of alkgiance, 0 a London Apprentice, 1691 ; The Reasons of the New Convert's taking the vaths to the présent Government, 1691 ; Utrum Horum? or God's ways of disponing of Kingdoms, and some Clergymen's ways of disposing of them,:1691; Sherlock and Xantippe, 1691 ; Saint Paul's Triumph in his sufferings for Christ, by Matthew Bryan, 44 D; Dederat Ecelesiæ sub cruce gementi; À Word ta a Wavering Levite ; The Trimming court Divine ; Proteus ecclesiaslicus or observations on Dr Sh—s late care of ailegiance; The Weasil uncased; À Whip for the Weasil; The Anti-Weasils. On trouve de nombreuses allusions à Sherlock et à sa femme dans les écrits licencieux de Tom Brown, Tem Dursey et Ned Ward. Voir Life of James, 11, 318. Des-lettres fort cul'ieuses concernant l’apostasie de Sherlock se trouvent aussi dans les Maauscrits de Tanner. Voici maintenant quelques échantillons des vers qui . furent faits à l’occasion du cas d’Allégiance. .

« Lorsque Eve eut goûté au fruit défendu, elle se hâta d'aller trouver son époux, et lui denna un petit coup sous le menton : Cher ami, dit-elle, viens goûter à ce fruit; il fera plaisir à ton palais, Ce n’est pas un péché d’en manger. |

--« Lorsque le bon homme Job, sans chemise et avec des boutons sur toute Ja face, élait assis sur son fumier, son épouse lui murmurait à l'oreille: Jure, cher époux, jure si tu-m'aimes ; cela allégcra les tourments,

« 11 douta d'abord; c'est pourquoi il pria le ciel de lui enseigner la bonne voie; s’il devait obéir à Jemmy ou à Guillaume; c’est ce que personne ne peut nier. os |

« Le passage de La Boyue fut ce qui le délermina : Devant les décrets

Trabhison de quelques-uns dés serviteurs de Guillaume,

Si Sherlock avait connu les dangers qui menaçaient le gouvernement auquel il s'était soumis, il aurait peut-être hé: sité à le reconnaître comme un gouvernement établi. Le coms plot de Preston venait à peine d'être découvert qu'il se forma une nouvelle trame d’uné nature toute différente, trame qui avait desramifications dans l’armée, dans la flotte, dans la Trés sorerie et jusque dans la propre chambre à coucher du roi. On ne connaît pas éncore parfaiteme".t ee mystère d'iniquité, bien que, pendant cinq générations successives, les voiles. dontäl s'enveloppa se soient peu à peu déchirées, Il ne sera connu entièrement que par ceux qui viendront après nous, lorsque la découverte de correspondances, ou .de journaux qui repo= sent maintenant. ensevelis sous la poussièra qu'un siècle et demi a accumulée sur ces documents, viendra mettre en lumière certains points restés obscurs jusqu’à présent. Cependant, les matériaux que nous possédons permettent dès maintenant d'en faire un exposé que l’on ne. pourra lire sans éprouver un sentiment de honte et de dégoût #.

Nous avons vu que, dans le printemps de 1690, Shrewsbury, irrité de voir que ses conseils étaient rejetés, etque ceux des Tories, ses rivaux, étaient écoutés, se laissa aller, dans un moment fatal, à entrer én correspondance avec la famille bannie. Nous avons vu aussi par quelles cruelles souffrances de corps et d’esprit, il expia ses fautes, Il avait quitté la cour, torturé par les remords et par la maladie quien était la. suite; mais il avait, laissé derrière lui des hommes qui, avec des principes aussi relâchés que les siens, avaient un cœur plus ferme et ne se laissaient pas aussi facilement abbattre. Au commencement de l’année 1691, quelques-uns de ces hommes commencèrent à avoir de secrètes Communica:

de la Providence, la-règle dut se taire, et il pensait qu'en changeant d'opinion il ne faisait rien de mal; c'est ce que personne ne peut niebsis rs « Mais cela ne peut s’accorder avec l’Ecriture, on peut le voir dans le 8e et le 4e chapitres d’Osée: ils ont élabli des rois, mais ce n’est pas pour moi; c’est ce que personne ne peut nier.» L- * Ma principale autorité, dans celte partie de mon histoire, est la Wie de Jacques, surtout le passage excessivement imporlant qui commence à la page 444 el finit à la page 450 du He volume, Vs”

tions avee Saint-Germain. Quelque indigne que soit ectte manière d'agir, il n'y a rien là cependant qui doive surprendre. Ces hommes agissaient conformément à leur nature.:fls vi-: vaient à une époque pleine de trouble. L'avenir se dérobait sous un voile épais. L'esprit le plus sagace et le plus expérimenté ne pouvait rien prévoir trois mois à l'avance. Sans doute un homme de cœur et décidé à faire.son devoir n'aurait pas élé embañrassé. L'incertitude du lendemain aurait pu le rendre inquiet, mais parjure, jamais. Bien qu'il eût été, relativement à ses intérêts, plongé dans des ténèbres profondes, il aurait trouvé un: guide assuré dans son dévouement à ses devoirs. Malheureusement les cœurs vertueux et les hommes d'honneur étaient rares parmi les courtisans de cette époque. Whitehall avait élé pendant trente ans une pépinière de tous les vices privés et publics, et il fourmillait de politiques à double face, au cœur bas et n'ayant en vue que leur propre intérêt. Ces hommes agissaient maintenant comme devaient agir des hommes immoraux au milieu d’une. crise dont personne ne pouvait prévoir l'i issue, Quelques-uns d’entre eux pouvaient avoir une légère préférence pour Guillaume; d’autres, aû contraire, avaient une légère préférence pour ‘Jacques ; ais ce n'était plus par des sentiments de cette nature que de tels hommes se laissaient conduire. S'il avait paru certain que Guillaume dût se maintenir, ils auraient tous été pour Güillaume; ils auraient, au contraire, été tous pour Jacques, si la Restauration avait eu les chances pour elle. Mais que faire, lorsque Jacques et Guillaume semblaient avoir autant de chances l'un que l'autre? Il y avait dans l'un et l'autre parti des hommes honnêtes qui auraient répondu, les uns, qu'il fallait rester fidèles au roi légitime et à l'Eglise véritable, et mourir comme Laud, si cela était nécessaire, les autres, que l’où devait se dévouer aux libertés de l'Angleterre, à la foi protestante, et, au besoin, leur sacrifier sa vie, comme l'avait fait Sidney. Mais, pour le plus grand nombre des nobles et des püissants, le dévouement aux principes était une chose parfaitement inintelligible. IIS n'avaient qu'un but, celui de se sauvegarder, quoi qu'il arrivât. C’est pourquoiils prêtaient ouvertement serment de fidélité à l'un des deux rois, et engageaient secrètement Içur parole à l'autre. Ils ne se lassaient

pas d'obtenir des commissions, des brevets de pairs, des concessions de terre de la Couronne, le tout scellé du‘grand sceau de Guillaume ; et ils avaient en même temps dans leurs tiroirs secrets des promesses de pardon écrites de la propre main de Jacques.

Parmi les hommes qui se rendirent coupables de ces infamies, Russell, Godolphin et Mariborough tiennént le pre-’ mier rang. Il était impossible de trouver trois hommes qui différassent autant sous le rapport du cœur et- de l'esprit. C'est ce qui donne à la perfidie de-chacun d’eux un caractère particulier. La trahison de Russell doit en partie être attribuée à son esprit inquiet et brouillon; eelle de Godolphin. eut surtout pour cause sa timidité; quant à la trahison de Marlborough, elle-fut celle d'un homme doué d'un pe su périeur, et en proie à une ambition démesurée.

Russell.

‘On comprend diflicilement le mécontentement de Lord - Russell. Il venait d'accepter le commandement des forces navales réunies de l'Angleterre et de la Hollande, avec le titre d'amiral de la flotte. IL était trésorier de la marine. Il avait une pension de. trdis mille livres sterling par an. Il avait reçu, à titre de don, une propriété de la Couronne, située près de Charing-Cross ! et qui valait dix-huit mille livres. Ses gains indirects doivent avoir. été immenses, Cependant il n'était pas encore satisfait. En réalité, bien qu'il possédàt un couragé indomptable, qu'à de grands talents pour la guerre et l'administration il joignit un certain patriotisme qui, même aux plus mauvaises époques de sa vie, jeta parfois quelques lueurs, il n’était qu'un homme méchant, insolent, avide et sans foi. Il s'était mis. dans l'esprit que les grands services qu'il avait rendus à l'époque de la Révolution n'avaient pas été suffisamment récompensés. Il lui semblait que tout ce qui était donné aux autres était un vol qu’on lui faisait. Il existe encore une lettre qu'il écrivait à cette époque à Guillaume. Elle ne contient que vanteries, reproches et dédaigneuses railleries. Après avoir protesté d’une manière ironique de sa loyauté

+ Devenu un des quartiers les plus populeux de Londres,

. CHAPITRE ELL. Le 273

et de sa soumission, l’amiral éntre en matière en demandant la permission de confier au papier les injustices qui lui ont été faites, car ilsent bien que sa timidité ne lui permettrait jamais de les exposer de vive voix. Les griefs dont il avait à se plaindre étaient intolérables: — d’autres reçoivent des concessions-d'immenses domaines : quant à lui c’est à peine s’il à pu obtenir quelque chose. Les autres peuvent procurer des avantages à leurs partisans ; quant à lui, on ne tient aucun compte de ses recommandations. Les revenus que lui procurent les dons qu'il doit à la munificence royale peuvent, à . la vérité, paraître considérables, mais il.a des parents pauvres, et te gouvernement, au lien de leur venir en aide, lés a, fort peu gracieusement, laissés à sa charge. Il a une sœur à qui il faut faire une pension, autrement il lui est impossible de donner des dots à ses filles. Il a un fière qui, faute d’obtenir une place, s'est trouvé dans la triste nécessité d’épouser une vieillé femme pour son argent. Russell continue en se plaignant amèrement que les Whigs soient tenus à l'écart et que la Révolution ait agrandi et enrichi des hommes qui ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour Fétouffer. — Il y a tout lieu de croire que ces dernières plaintes étaient sincères. Car, après son intérêt, ce que Russell aïmaïit le mieux, c'était celui de son parti; et, même à l’époque où il inclinait le plus à devenir Jacobite, il n'eut jamais la plus petite velléité de se faire Tory. Se trouvant dans les dispositions d’esprit que cette lettre indique, il n'eut pas beaucoup de peine à prêter l'oreille aux ouvertures de David Lloyd qui, à cette époque, était un des émissaires les plus capables et les plus actifs au moyen desquels ‘se faisaient les communications entre la France et l'Angleterre. Lloyd apporta à Jacques l'assurance que Russell était disposé à. faire avec la flotte.ce qu’une génération auparavant, Monk avait fait avec l’armée 1. Jusqu'à quel point ces assurances étaient-elles fondées? C'est là une question sur laquelle les hommes qui connaissaient le mieux Russell et qui étaient le mieux informés de sa conduite ont toujours été en doute. On doit croire que pendant plusieurs mois, Russell ne sut pas bien lui-même ce " Le désirait,

* Russell à Guillaume dans l’Appendice de Dalrymple u, Liv, vit. Voir aussi les Mémoires de sir Johs Leake. : part ’

Son intérêt était d’être en bons rapports avec les deux rois aussi longtemps que possible. Mais sa nature irritable et impérieuse le poussait continuellement à avoir des querelles avec l’un et avec l’autre. Pendant une semaine, sa colère était. excitée par une sèche réponse de Guillaume. La semaine suivante, une absurde proclamation de Jacques le mettait dans le même-état, Par bonheur, le jour le plus impartant de sa vie, celui dont le reflet s'étend-sur toutes les années qui suivirent, Russell était mal disposé pour le roi banni.

”Godolphin,

no n'avait pas et du reste ne prétendait pas avoir de motifs de plaintes contre le gouvernement qu'il servait. Il était premier commissaire de la Trésorerie, On l'avait protégé, on lui avait témoigné la plus entière confiance, on le comblait de caresses. C'était à un tel point que la faveur dont il jouissait avait excité des murmures. Etait-il convenable, disaient les Whigs indignés, qu'un homme qui avait occupé un poste éminent pendant toute la durée du dernier règne, qui avait siégé avec un jésuite, qui s'était assis à la table de la Trésorerie avec deux papistes, qui avait accompagné à l'autel une femme idolâtre, se trouvât parmi les principaux ministres d'un roi dont tous les titres au trône prenaient leur source dans la Déclaration des Droits, Mais ces clameurs n'avaient produit aucun effet sur l'esprit de Guillaume ; et parmi tous ses serviteurs anglais, aucun ne paraît avoir eu, à celte époque, une aussi large part dans sa confiance que Godolphin.

. Néanmoins, les Jacobites ne désespérèrent pas. Un des plus zélés d’entre eux, un gentiliemme du nom de Bulkeley, qui avait été jadis dans des termes d'une.étroite amitié avec Godolphin,- voulut voir ce que l'on pouvait en attendre, Il se rendit à la Trésorerie et chercha à entrainer le premier Lord dans une conversation politique. Ce n'était pas chose facile, ear Godolphin était un homme qui ne se livrait pas facilement. Sa réserve était proverbiale, et il fut surtout renommé pour la dextérité avec laquelle il sut toujours échapper à un entretien politique en le détournant sur des objets aussi peu importants que des combats de coqs ou la généalogie d'un cheval de course. La visite se passa sans qu'il fit entendre

CHAPITRE Ii. | 270 uné parole qui montrât qu'il se souvenait de JAaPRee du roi Jacques.

Bulkeley, céréndant, n'était pis homirhe à s'en tenir là; $ il fit une seconde visite et ramena la Conversation sur cé qui lui tenait au cœur. Godolphin lui demanda alors des nouvelles de son vieux maître et de sa maîtresse, mais il le fit d’un ton. triste, comme s’il désespérait de pouvoir jamais se réconcilier avec eux. Bulkeley l’assura que le roi Jacqies était disposé à oublier entièrement le passé. Puis-je dire à Sa Majesté, demanda-t-il, que vous chercherez à mériter sa faveur ? À ces mois Godolphin se leva, dit quelques mots des ennuis de sa place et de son désir d'en étre débarrassé, puis mit fin à l'entretien. -

Bulkeley revint uné troisième fois à la charge. Sur ces entrefaites, Godolphin avait appris des choses qui avaient ébranlé sa confiance dans la stabilité du gouvernement qu'il servait ; il: se mit à pense”, pour employer son langage familier, qu ’ilavait trop mis d'argent du côté de la Révolution, et qu’it était temps de parier aussi pour l’autre côté. Il comprit que les subterfuges. avaient fait leur temps, et qu'il fallait parler franchement ; il parla et sé déclara un fidèle serviteur du roi Jacques. « Je saisirai, dit-il, la première occasion qui s’offrira pour résigner mes fonctions ; mais jusque-là je suis lié par més serments; je ne dois pas trahir la confiance que l’on a en moi. » Pour rehausser la valeur du sacrifice qu’il se proposait de faire, il. montra une lettré confidentielle et très-amicale de Guillaume, qu'il venait derecevoir. — « Vous voyez, dit-il, quelle confiance le prince d'Orange a en mof : il me dit qu’il ne peut rien faire sans. moi, et que je Suis de tous les Anglais celui pour lequel il a l'amitié la plus grande. Cependant tout cela n'est rien en comparaison des devoirs que j'ai à remplir vis- à-vis de mon roi légitime. »

Si le premier Lord de la Trésorerie avait réellement les scrupules qui l'empéchaient de trahir la confiance qu’on lui accordaïit, il ne tarda pas à les écarter, et il le fit si bien que, pendant six ans, il mangea le pain de l’un de ses maîtres, pendant qu'il envoyait ‘secrètement à l’autre des protestations d’attachement et des promesses de service.

La vérité est que Godolphin était sous l'influence d’un esprit bien plus puissant et bien plus dépravé que le sien.

I avait fait connaître ses perplexités à Marlborough,. avec lequel il était depuis longtemps lié d'amitié, autant du moins que l’amitié peut exister entre des hommes aussi dépourvus de principes, et auquel, en OuHSs ilétait attaché par d'étroits liens domestiques:

“Marlbôrough. :

Marlborough se trouvait dans une situation entièrement différente de celle des autres serviteurs de Guillaume. Lloyd pouvait faire des ouvertures à Russell, et Bulkeley à Godolphin. Mais tous ies agents de la cour bannié se tenaient à l'écart du traître de Salisbury. Cette nuit pleine de. honte semblait avoir séparé à jamais le transfuge parjure du prince dont il avait occasionné la ruine. Jacques lui-même, alors qu'il était réduit à la dernière extrémité, lorsque son armée était en pleine retraite, lorsque tout son royaume s'était soulevé contre lui, avait déclaré que jamais, jamais, jamais, il ne pardonnerait à Churchill. Ce nom était surtout en horreur parmi les Jacobites, et dans les pamphlets en-prose et en vers qui sortaient tous les jours de leurs presses secrètes, Churchill était de tous les traîtres de l’époque celui auquel on décernait ka palme de linfamie. Dans l'ordre de choses né de la Révolution, it était un des hommes importants de l’Angleterre, ayant, dans l'Etat comme dans l’armée, une position -éminente. Il avait été fait comte. Il avait une large part dans l'administration militaire. On pensait à l'ambassade hollandaise que les émoluments directs ou indirects qu'il tirait de ses commandements et des charges qu'il tenait de la couronne, montaient à 12,000 livres sterling. IL semblait qu'il n'avait rien à attendre d'une contre-révolution, qu'un grenier en Hollande ou l’échafaud à Tower-Hill ‘. On devait donc penser qu'il servirait son maître fidèlement, sinon avec la fidélité de Nottingham qui était la fidélité d un honnête homme, sinon avec la fidélité de Portland qui était la fidélité de l’aftection, du moins avec la fidélité non moins inébranfable du désespoir.

. Ceux qui pensaient ainsi connaissaient bien peu Marlborough. Plein de confiance dans les moyens qu’il possédait

C'est à Tower-Hill qu'on exécutait les traîtres,

pour tromper, il résolut, puisque les agents jacobites ne le cherchaient pas, de les chercher lui-même. En conséquence, il fit demander une entrevue au colonel Edouard Sackville. Ce message étonna Sackville, qui n’en fut nullement charmé. C'était un franc Cavalier de la vieille école. À l’époque du complot papiste, il avait été persécuté pour avoir courageusement dit ce qu’il pensait de Titus Oates et de Bedloe ; or il en pensait ce que tout le monde en pense aujourd’hui . Depuis la Révolution, il avait exposé sa tête pour Jacques, avait été traqué par des agents munis de mandats d’arrêts lancés contre lui, et avait été déclaré traître dans une proclamation dont Marlborough était un des rédacteurs ?. Ce ne fut pas sans répugnance que le franc royaliste franchit le seuil abhorré de la demeure du transfuge. L’effort qu’il fut obligé de faire reçut sa récompense. Sackville eut l’édifiantspectacle d’un repentir tel qu’il n’en a jamais été vu de semblable. « Voulezvous, » dit Marlborough, « intercéder pour moi auprès du roi? Voulez-vous lui dire ce que je souffre? Mes crimes m’apparaissent maintenant sous leur véritable jour, et je recule d'horreur lorsque je les contemple. Leur pensée m’obsède nuit et jour, Je m'assieds à table, mais je ne puis manger; je me jette sur mon lit, je ne puis dormir. Je suis prêt à tout sacrifier, à tout braver, à ruiner ma propre fortune, si je puis par là délivrer mon âme tourmentée des angoisses qui l’obsèdent. » A en croire les apparences, ce grand criminel était un pécheur aussi repentant que David ou que Pierre. Sackville rapporta à ses amis ce qui s'était passé. Tout ce qu'ils purent décider, c'est que si cet architraître qui, devant le mépris publie, avait conservé un maintien aussi froid et aussi calme que celui qu'il portait sur les champs de bataille, commençait à éprouver des remords, il serait absurde de vouloir, à cause de son indignité, rejeter les inestimables services qu'il était en position de rendre à la bonne cause. Il faisait partie du Conseil royal; il avait dans l’armée un commandement supérieur ; on lui avait récemment confié et on lui confierait sans doute encore la direction d'importantes opérations militaires. Il était vrai que jamais homme ne s’était rendu cou-

* Common’s Journals, 21, 24 mars 1693 ; Grey's Debates ; Observator. * London Gazette, 21 juillet 1690.

hi, 24

218 REGNE DE GUILLAUME Il.

pable d'un crime aussi énorme; mais il était vrai aussi qu'aucun homme n'avait de tels moyens pour le réparér. S'il était sincère, il pourrait sans doute mériter le pardon qu'il désirait si ardemment. Mais était-il sincère? N'avait-il pas fait, la veille même dé son crime, d'aussi éclatantes protestations de loyauté? Il fallait donc le mettré à l'épreuve. C'ést ce que firent Sackville et Lloyd, On lui demanda les renseigne ments les plus étendus sur la force et la distribution de toutes les divisions de l’armée anglaise. Marlborough les donna. On lui demanda de faire connaître le plan qui avait été adopté pour la prochaine campagtie : il le fit connaître. Les meneurs jacobites vérifièrent avec le plus grand soin s’il n’y avait pas d’inexactitude dans les renseignements qu'il donnait : ils n’en trouvèrent aucun. On pensa que s’il faisait connaîtré ce qui se passait dans le sein même de la secrétairie d'Etat, on aufait éncore une preuve plus forte de sa fidélité. Il lé fit : il révéla qu'urie dénonciation avait été faite contre un zélé royaliste et qu'on préparait contre un autre un mandat d'arrêt. Les avis qu’il transmit sauvèrent plusieurs des mé contents de la prison, sinon de la potence. Il était impossiblé que l’on tint toujours rigueur à ce pécheur repentant qui rendait de si grands services. |

Lui, cependant, dans les conversations secrètes qu'il avait avec ses nouveaux alliés, ne s’en faisait aucun mérite. Il né demandait pas, disait-il, de confidences. Comment pouvait-il, après les scélératesses qu'il avait commises contre le meilleur des rois, espérer que l’on eût jamais confiance en lui. C'était assez pour un misérable de sa sorte qu’on lui permit de réparer, au péril de sa vie, le crime qu’il avait commis contre son gracieux maître, qu'il avait sans doute làchément offensé, mais qu'il n'avait jamais cessé d'aimer. Il était probable que l'été prochain il aurait le commandement de l'armée anglaise qui devait agir dahs les Flandres. Désirait-on qu'il l’'amenât tout entière dans le camp-français ? Si tel était lé bon plaisir du roi, il prendrait ses mesures en conséquencé. Cependant il pensait qu'en résumé on ferait mieux d'attendre la prochaine session dü Parlement. It donna alors l'idée d’un plan qu'il mit plus tard à exécution, et qui devait avoir pour effet de faire expulser Fusurpateur par le Parlement et par l’armée, En attendant, il espérait que Jacques ordonnerait à

Godolphin de ne pas quitter la Trésorerie. Un simple particulier ne pouvait faire que peu de chose pour la bonne cause. Au contraire, celui qui était le directeur des finances nationales et le dépositaire des plus graves secrets d'Etat, pourrait rendre d’éminents services.

Le prétendu repentir de Marlborough en imposa tellement à ceux qui à Londres avaient en main les affaires de Jacques, qu’ils envoyèrent Lloyd porter en France la bonne nouvelle que le plus dépravé de tous les rebelles avait été merveilleusement transformé en un loyal sujet. Cette nouvelle remplit Jacques de joie et d'espérance. S'il avait été un homme sage, elle ne lui aurait inspiré que de la méfiance et du dégoût. Il était absurde de supposer qu’un homme qui aurait eu réellement honte d'un acte de perfidie et qui en éprouverait le remords, chercherait à soulager sa conscience en commettant un acte tout aussi odieux, tout aussi honteux. Marlborough offrait de réparer son crime d'une manière si infâme que cela suflisait pour montrer que son repentir n'était pas sincère. La vérité était que lorsqu'il disait aux Jacobites que l’idée de son crime lui avait fait perdre l'appétit et le sommeil, il se moquait d'eux. La perte d’une demiguinée aurait plus fait à cet égard que toutes les terreurs d'une mauvaise conscience. Les offres qu'il fit ne prouvent qu'une chose, c’est que son premier crime n'eut pas pour cause un zèle malentendu pour les imtérêts de sa patrie et de sa religion, mais qu’il était la. conséquence de cette profonde et incurable corruption dont tout son être était infecté. Mais Jacques, autant par stupidité que par égoïsme, ne put

jamais voir de l’immoralité dans un acte qui devait tourner à:

son profit. Conspirer contre lui, le trahir, violer le serment qu'on lui avait fait, c’étaient là des crimes pour lesquels il n'y avait, ni dans cette vie ni dans l’autre, de châtiments trop sévères. Il n’en était plus de même lorsqu'il s'agissait de ses ennemis : on pouvait les tuer et leur manquer de parole. Non-seulement cela était permis, mais encore c'était chose louable. La désertion de Marlborough à Salisbury avait été le plus grand de tous les crimes, car elle avait perdu sa cause : mais une semblable désertion dans la Flandre ne devait être qu'un exploit honorable, car elle pouvait amener sa restauration,

me

Le repentant Marlborough fut informé par ses amis jacobites qu’il était pardonné. La nouvelle fut la bienvenue : cependant il fallut encore quelque chose pour rendre à son esprit la paix qu'il avait perdue. Ne pouvait-il donc espérer, avoir deux lignes de la main du roi, contenant une promesse de pardon? Ce n'était certainement pas pour lui qu'il faisait cette demande. Mais il était convaincu. que s’il possédait un semblable écrit, il pourrait ramener dans la bonne.voie quelques personnes de la plus haute distinction qui se soumet- {aient à l’usurpateur uniquement parce qu’elles pensaient qu'elles n'avaient aucun pardon à attendre du roi légitime. Elles reviendraient bien vite à leur devoir, dès qu'elles verraient que l’on avait si généreusement pardonné au pire de tous les criminels, du moment où il s'était répenti. La promesse jut écrite, envoyée et mise en lieu sûr. Marlborough avait maintenant atteint le but qu'il se proposait, et ce but était le même que celui de Russell et de Godolphin. Mais il voulait autre chose, et cette chose ni Russell ni Godolphin n’y auraient jamais pensé. Il y a, comme nous le verrons plus loin, de fortes raisons de croire, que cette homme habile, brave et immoral, avait formé un plan digne de son esprit fertile et hardi, un plan où se montre la profonde perversité de son âme, un plan qui, s’il n'avait pas échoué par suite de certaines circonstances extraordinaires, aurait eu pour effet de ruiner Guillaume sans profit pour Jacques et aurait rendu l’heureux traître maître de l'Angleterre et arbitre de l’Europe.

Guillaume retourne sur le Continent.

Les choses en étaient à ce point, lorsque, en mai 1691, Guillaume, après un court et laborieux séjour en Angleterre repartit pour le continent, où la campagne allait s'ouvrir. Il amena avec lui Marlborough dont il appréciait la haute capacité. Il n'avait pas le plus léger soupçon de ses récentes négaociations avec Saint-Germain. On tint à La Haye plusieurs conseils où l’on s’occupa des affaires politiques et des opérations de la campagne qui allait s'ouvrir : la supériorité de cet Anglais accompli y fut remarquée par les hommes d'Etat et les militaires les plus distingués des Provinces-Unies. Longtemps après, Heinsius racontait encore une conversation qui eut lieu à cette époque entre Guillaume et le prince de Vau-

demont un des meilleurs généraux au service de la HoHande. Vaudemont donnait des éloges à plusieurs officiers anglais, entre autres à Talmash et à Mackay, mais il déclarait que Marlborough était infiniment supérieur à tous les autres. « Il a, disait-il, toutes les qualités d'un général. Cela se voit dans toute sa personne. Il ne peut manquer de faire quelque chose de grand. » — « Je crois aussi, mon cousin, répondit Guillaume, que mylord justifiera tout ce que vous avez dit de lui. »

Les opérations militaires ne commencèrent pas immédiatement. Guillaume passa le peu de temps qui lui restait dans sa résidence favorite de Loo. Marlborough y passa deux ou trois jours, puis il fut envoyé en Flandre avec ordre de rassembler les forces anglaises, de former un camp dans le voisinage de Bruxelles et de faire en sorte que tout fût prêt pour le moment où le roi arriverait.

Une occasion s’offrait à Marlborough de montrer la sincérilé de ses protestations. Elles lui avaient fait obtenir son pardon d’un homme qui disait de lui-même, qu’il avait lé cœur aussi dur que lemarbre d’une cheminée ; et pourtant, son crime était tel qu'il aurait pu exciter un ressentiment mortel même dans les natures les plus disposées à l’indulgence. Il reçut de Saint- Germain un message qui réclamait l’accomplissement immédiat de la promesse qu'il avait faite de déserter à la tête de ses troupes. On lui disait que c'était le plus grand service qu’il pouvait rendre à l4 couronne. Il avait engagé sa parole, et son gracieux maitre, qui lui avait pardonné toutes ses erreurs passées attendait avec confiance qu'il la dégageàt. L'hypocrite Marlborough éluda cette demande avec une habileté qui peint l’homme. Il s’excusait, en termes pleins de respect et de dévouement, de ne pouvoir obéir immédiatement aux ordres du roi. La promesse qu'il avait faite, n'avait pas sans doute été bien comprise. Il avait dû y avoir quelque méprise de la part de ceux qui avaient servi d’intermédiaires.

Amener simplement un ou deux régiments ferait plus de mal que de bien. Quant à entraîner une armée tout entière, c'était là une affaire qui demandait du temps et des ménagements 1. Pendant que Jacquès murmurait contre ces excuses, et qu'il se repentait de s'être si facilement laisser apaiser, Guillaume

+ Life of James, 11, 449.

arriva au quartier général des troupes alliées et pr le cammandement en chef.

Campagne de 1691 dans la Flandre.

Les opérations militaires en Flandre recommencèrent dans le commencement de juin, et se terminèrent à la fin de septembre. Il n'y eut aucune action importante, Les deux armées ne firent que des marches et des eonire-marches: tantôtelles se rapprochaient, tantôt elless'éloignaient.Pendant quelque temps, l'espace qui séparaitleurs têtes de colonnes n’a vait pas uneétendue d'une lieue, Mais ni Guillaume ni Luxembourg ne voulaient combattre sans avoir chacun l'avantage de son côté. Cet avantage, aucun d’eux ne le donna à l’autre. Peu importante sous le rapport militaire, cette campagne présente une particularité remarquable. Depuis plus de cent ans notre pays n'avait envoyé aucune force militaire considérable pour faire la guerre sur le continent. Notre aristoeratie avait cessé d'être-une classe militaire. Les nobles de France, d'Allemagne, de Hollande étaient généralement soldats. Il aurait été probablement difficile de rencontrer, dans le cercle brillant qui entourait Louis à Versailles, un seul marquis ou vicomte qui n’eût pas assisté à quelque siége ou à quelque bataille, Mais l'immense majorité de nos pairs, bharonnets et opulents esquires n'avait jamais servi que dans la milice, et tout leur service militaire s'était borné à réprimer quelqu émeutes ou à maintenir l’ordre dans la rue au Lane tége royal. La génération qui avait combattu à Edgehill et à Lansdowneavaitpresqueentièrement disparu, Sous Charles IE, les guerres avaient été presque entièrement maritimes, C’est pourquoi, pendant son règne, il était de mode de servir sur

mer plutôt que sur terre, Maintes fois il arriva que nos flottes, :

lorsqu'elles partaient pour combattre les Hollandais, avaient à leur bord tant d'hommes du monde que les parcs et les

théâtres en étaient déserts. Ce fut seulement en 1691 que, pour

la première fois depuis l'époque où Henri VIII avait fait le siége de Boulogne, une armée anglaise, commandée par un roi anglais, parut sur le continent: un camp qui en même temps “était une cour, devait avoir un irrésistible attrait pour de jeunes patriciens naturellement intrépides, et de plus, désireux d'oblenir près des dames cette espèce de £ avçur qu'elles

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accordent aux hommes qui se distinguent par leur bravoure. Partir comme volontaire pour la Flandre devint une fureur parmi les beaux gentilshommes qui passaient leur vie au café Saint-James à houcler leurs énormes perruques et à échanger des prises d'un tabac parfumé. Une foule d'équipages magnifiques répandaient l'animation dans le quartier général de Guillaume. Les banquets y succédaient aux banquets. Car si toute cette jeunesse, aussi distinguée par la naissance que par le courage, voulait bien affronter le feu d'une batterie, elle n’était pas disposée pour cela à renoncer au luxe qui l’entourait à Soho-Square. Shadwell ne tarda pas à mettre sur la scène tous ces petits-maîtres vaillants et épicuriens. Il traça le caractère d’un fat courageux, mais prodigue et-efféminé, qui égaya toute la ville. Ce fat est prêt à croiser l'épée avec les meilleurs soldats des troupes françaises de la maison du rois mais il se désole lorsqu'il apprend qu'il lui sera diffloile pendant l'été d'avoir son champagne frappé. Il amène avec lui, cuisiniers, confiseurs, blanchisseuses, une voiture d'argenterie, une garde-robe d'habits brodés et garnis de dentelles; enfin, pour sa tente, un somptueux ameublement dont les modèles ont été fournis par un comité de belles ladies *.

Pendant que les armées ennemies ne faisaient en Flandre que se surveiller, les hostilités étaient poussées avec plus de vigueur sur d’autres parties de l'Europe. Les Français eurent. quelques avantages en Catalogne et en Piémont. Les Purces, leurs alliés, qui menaçaient dans l’orient lés Etats de Pempereur, furent défaïts dans une grande bataille par Louis de Bade. Mais il ne se passa nulle part d'événements plus importants qu'en Irlande.

Guerre en Irlande,

Depuis le mois d'octobre 1690 jusqu'au mois de mars 1691, il n’y eut dans ce royaume aucune opération militaire importante. Le territoire de l’île fut, pendant l'hiver et le printemps, inégalement divisé entre les races qui s’y faisaient la guerre. Tout l’Ulster, la plus grande partie du Leinster et le tiers environ du Munster, s'étaient soumis aux Anglais. Le Connaught tout entier, la plus grande partie du Munster et dux ou trois comtés du Leinster étaient oceupés par les

Shadwell’s Volunteers (les Volontaires).

Irlandais. Les différents point occupés par les troupes de Guillaume constituaient une ligne de frontières qui se dirigeait vers le nord-est, depuis Castlehaven jusqu'à Mallow, puis s’étendait, en inclinant vers l’est, jusqu’à Cashel. De Cashel, cette ligne s’étendait jusqu'à Mullingar; elle allait ensuite de Mullingar à Longford, de. Longford à Cavan, puis elle cotoyait le lac Erne; enfin à Ballyshannon, elle aboutissait de nouveau à l'Océan !.

‘ Etat de la partie anglaise de l'Irlande.

Il y avait, jusqu'à un certain point, de l’ordre dans la partie occupée par les Anglais. Deux Lords-Justiciers, Copingsby et Porter, assistés d’un Conseil Privé, représentaient le roi Guillaume au château de Dublin. On avait nommé des juges, des shériffs et des juges de paix, et, après une longue interruption, les ässises furent tenues dans plusieurs comtés. Les colons formaient une puissante milice; ils étaient commandés par des officiers tenant leurs commissions de la Couronne. La milice de la capitale était composée de 2,500 hommes d'infanterie, deux corps de cavalerie et deux corps de dragons. Les hommes qui les composaient étaient tous protestants ; ils étaient bien armés et bien vêtus ?. Le 4 novembre, jour anniversaire de la naissance de Guillaume, et le 5 du même mois, jour anniversaire de son débarquement à Torbay, toutes ces forces se montrèrent dans toute la pompe de le guerre. Les habitants du pays, vaincus et désarmés, assistèrent, en dissimulant la colère et les douleurs qu’ils ressentaient, au triomphe de la caste qu'ils avaient pu piller et opprimer impunément cinq mois auparavant. Les Lords-Justiciers vinrent en grand appareil à la cathédrale de Saint-Patrice. Les cloches sonnaient, des feux de joie étaient allumés et des tonneaux d'’ale et de vin étaient mis en perce dans les rues. On tira un feu d'artifice à College-Green, et un grand nombre de nobles et de fonctionnaires se réunirent dans un banquet qui eut lieu au château. Au second service, les trompettes sonnèrent, et Ulster, roi d'armes, proclama en

1 Story's Continuation; Proclamation du 21 février 1690-1; London Gazelte, 12 mars, | » Story’s Continuañon.

latin, en français et en anglais, Guillaume et Marie, par la grâce de .Dieu, roi et reine de la Grande-Bretagne, de la France et de l'Irlande :.

Dans la partie de l'ile où la race saxonne était dominante, le commerce et l’industrie avaient déjà commencé à renaître. Les jetons de cuivre portant l'efligic du roi Jacques avaient cédé la place à la monnaie d'argent. Les habitants qui s’étaient réfugiés en Angleterre revinrent en foule. Par leur intelligence, leur ordre, leur activité, ils réparèrent bientôt, en partie du moins, les désastres causés par deux années de trouble et de pillage. Des bâtiments marchands traversaient continuellement le canal de Saint-Georges. Les recettes de la douane de Cork à Londonderry s’élevèrent en six mois à 67,500 livres sterling, somme que l’on aurait considérée comme extraordinaire dans les années les plus prospères?.

Les Irlandais qui habitaient dans les limites du territoire occupé par les Anglais étaient tous hostiles à la domination de l'Angleterre. Ils avaient, en conséquence, été soumis à un système rigoureux de police ; résultat lamentable mais naturel d'un extrême danger et d’une hostilité extrême. Il était défendu à un papiste de posséder une épée ou un fusil. Il ne lui était pas permis de s'éloigner de plus de trois milles de sa paroisse, sauf les jours de marché qu'il pouvait aller dans la ville où se tenait le marché. Afin de l'empêcher de donner des informations ou des secours à ses frères de l’ouest qui habitaient l’autre moitié de l’île, il était tenu de demeurer à dix milles au moins de la frontière. Dans la crainte que sa maison ne devint un lieu de rendez-vous pour les mécontents, on lui interdisait de vendre des liqueurs en détail. Il était dit dans une proclamation que si des maraudeurs portaient atteinte à la propriété d’un protestant, tous les voisins papistes seraient forcés dé l’indemniser de sa perte. Une autre faisait connaître que l’on traiterait comme espion tout papiste qui serait trouvé à Dublin sans y être domicilié au moins depuis trois mois. Toute réunion de

* Story's Impartial History; London Gazette, 17 novembre 1690.

* Story's Impartial History. L'année 1684 avait été considérée comme une annèe d'une prospérilé remarquable, et les revenus de la douane s’étaient élevés à un chiffre extraordinaire. Cependant les recettes de cette année ne furent, pour toute l'Irlande, que de 127,000 livres sterling Voir Clarendon’s Memoirs, | |

papistes de plus de cinq personnes, sous quelque prétexte que ce fût, était interdite à Dublin et dans le voisinage de cette ville. Sans la protection du gouvernement, il n’y avait aucune sûreté pour un membre de l'Eglise de Rome, et le gouvernement refusait sa protection à tout catholique qui avait un fils dans l’armée irlandaise !, | En dépit de toutes ces précautions et malgré toute cette sévérité, le Celte savait trouver le moyen de se venger. Les maisons et les granges étaient fréquemment incendiées ; les soldats étaient fréquemment assassinés. 1] était à peu près impossible d’avoir des témoins contre les malfaiteurs, qui avaient pour eux toutes les sympathies de la population. C’est ce qui fit que dans certaines circonstances, il arriva au gouvernement de recourir à des actes de violence qui semblaient plutôt convenir à une administration turque qu’à une administration anglaise, Un de ces actes devint le thème favori des pamphlétaires jacobites et donna lieu, à Wesminster, à une sérieuse enquête parlementaire. Six mousquetaires furent trouvés massacrés à quelques milles seulement de Dublin. Les habitants du village où le crime avait été commis, hommes, femmes et enfants furent amenés comme un troupeau de moutons au château où siégeait le Conseil-Privé, Le . courage fit défaut à l’un des assassins, nommé Gañfney. Il consentit à être témoin, fut interrogé par le Conseil, avoua son crime et nomma quelques-uns de ses complices. Il fut ramené en prison où un prêtre obtint de le visiter pendant quelques minutes. Ce qui se passa pendant ces quelques minutes apparut lorsque pour la seconde fais il fut amené devant le Conseil. Il eut l'effronterie de nier qu'il eût avoué quoi que ce soit ou accusé quelqu'un. Ceux qui l’entendaient étaient indignés de son impudence. Plusieurs d’entre eux avaient mis par écrit ses précédents aveux. Les Lords-Justiciers s’écrièrent : « Vous êtes un coquin; vous êtes un scélérat;. vous serez pendu. Où est le Grand-Prévôt? » Le Grand-Prévôt vint : « Prenez cet homme, » dit Coningsby, montrant Gafney, « prenez cet homme et pendez-le ?. » Il n’y avait pas une potence prête, mais on se servit de l'affût

‘ Storys’ History and Continuation; London Gaxette, 29 septembre 1690, 8 janvier, 12 mars 1690-1.

* Voir le Lord's Journals, 2 ct 4 mars 1692-3 et le Commons’ Journals,

d’un canon, et le prisonnier fut immédiatément pendu, sans jugement, sans même un ordre écrit pour l'exécution, et cela lorsqu'il y avait un tribunal qui siégeait à quelques centaines de toises. Quelques années après, la Chambre des Communes d'Angleterre déclara, après uñe longue discussion, que l’exécution de Gafney était arbitraire etillégale; mais elle déclara en même temps que la faute de Coningsby était atténuée par lés circonstancés au milieu désquelles il s'était trouvé placé, et qu'il ne pouvait ÿ avoir liéu à une äccüsation contre lui. Les Saxons n’avaiént pas seulement à rédouter l'hostilité implacable des Irlandais. Leurs alliés leur étaient aussi nui« siblés que leürs ilotes. On avait été forcé de faire venir des troupes étrangères et on paÿait cher te secours qu'’élles donnaient. Guillaume lui-même, qui réunissait en lui tous les pouvoirs civils et militaires, avait eù de la peine à mainténir la discipline dans une arméé doft les soldats appartenaient à des nations différentes et composée en grande partie dé mercënaires habitués à vivré en pays conquis. Les pouvoirs qui avaient été concentrés dans sa personne se trouvaiént maintenant divisés et subdivisés. Les deux Lords-Justiéiérs considéraient l'administration de la justice Comme leur 4ppartenant exclusivement et abandonnaient entièrement le éémmandement de l’armée à Ginkell, qui était général en chef. Ginkell maintenait un ordre éxeellent parmi les auxiliaires hollandais qui étaient placés sous son commandement immédiat. Malheureusement il ne jouissait pas de la même autorité sur les Anglais et sur les Danois ; or, pendant tout l'hiver la paye de ses troupes étant arriérée, les soldats s’indemnisaient sur les habitants et se procuraiént ce qui leur était nécessaire en commettant des éxcès et des exactions : il était du resté difficile de punir avec sévérité des hommés qui, ayant les armes à la maif, ne consentaient pas à mourir de faim. Enfin, l'argent

16 décembre et 49 janvier 1693-4. Cet acte est déplorable, cependant on doit remarquer que le récit que nous en avoñs, à été fail pâr lés ennemis politiques des Lords-Justiciers, et qu'ils y ont ajouté des circonstances que la Chambre des Communes aconsidéréesévidemmentcomme calomnieuses.J’ai tout lieu de pensér que c’est avéc raison. Voir le Galienus Redivivus. Le récit, que le colonel Fitzgerald, conseiller privé et Lémoin oculaire, envoya Le écrit et sous la foi du serment à la Chambre des Lords, me semble tout

fait digne de confiance. Il est extraordinaire que Story, quoiqu'il fasse mention du meurtre des soldats, ne dise rien de Gafney.

et les vivres arrivèrent au printemps en abondance. La paye fut mise au courant : on distribua d’abondantes rations et on put ainsi exercer une discipline plus sévère. Mais trop des traces des mauvaises habitudes contractées par les soldats se firent apercevoir jusqu'à la fin de la guerre t.

Etat de la partie de l’Irlanderestée soumise à Jacques.

On ne pouvait guère dire que dans la partie de l'Irlande qui reconnaissait Jacques comme son roi, il y eût des lois, des propriétés, un gouvernement. Les catholiques de l’Ulster et du Leinster, poussant devant eux ce que les ravages de deux terribles années leur avaient laissé de bestiaux, s'étaient enfuis dans l'Ouest par dizaine de milles. Cette augmentation du nombre des consommateurs dans la partie Celtique ne fut pas accompagnée d’une augmentation proportionnelle des objets de consommation. Les choses nécessaires à la vie se trouvèrent rares."£es nobles et les généraux pouvaient à peine se procurer €@ qui en Angleterre constituait l'ordinaire d’un bourgeois ou d’un simple fermier. Il n'y avait pour monnaie que des morceaux de métaux inférieurs auxquels on donnait le nom de couronnes et de shillings. Les prix nominaux devinrent excessivement élevés. Un quart? d'ale coûtait 2 livres 6 pence, un quart d'eau-de-vie 3 livres. Limerick et Galway étaient les seules villes de quelque importance qui se trouvaient sur les côtes de l'Ouest : l'oppression qui pesait sur les marchands qui résidaient dans ces villes était telle que beaucoup préférèrent se réfugier en Angleterre avec ce qui leur restait de marchandises. Là du moins, un . papiste, bien qu'il eût à supporter beaucoup de vexations et . d'humiliations, pouvait mettre le prix qu’il voulait aux choses qu’il vendait, et il était toujours assuré de recevoir ce prix en argent. Les commerçants qui demeurèrent dans cette malheureuse contrée furent ruinés. Des coquins qui prétendaient avoir reçu la commission de faire les approvisionnements nécessaires au service public se faisaient ouvrir de force les magasins où se trouvaient quelques marchandises : en retour de ses ballots de drap et de ses barriques de sucre, le

\ Burnet, II, 66, Leslie’s answer to King.

* Mesuré d’un litre,

propriétaire recevait quelques fragments de vieilles casseroles ou de vieux chaudrons dont n'aurait pas voulu un mendiant de Londres ou de Paris. Aussitôt qu'un navire marchand arrivait dans la baie de Galway ou dans le Shannon, il était immédiatement envahi par les pillards. On débarquait la cargaison, et son propriétaire était forcé de recevoir en payement des peaux de vache, de la laine, du suif, et encore en telle quantité que daignait lui en denner la bande qui l'avait pillé. Il en résultait que, tandis que toutes les denrées étrangères arrivaient continuellement dans les ports de Londonderry, Carrickfergus, Dublin, Waterford et Cork, tous les marins évitaient Limerick et Galway comme nids de pirates. |

La différence entre le fantassin irlandais et l’Irlandais maraudeur ou le rapparee, n’avait jamais été très-marquée. Elle avait alors totalement disparu. On laissait une grande partie de l’armée se débander pour vivre par la maraude, et une continuelle guerre de pillage régnait dans les contrées limitrophes des possessions de Guillaume et de Jacques. Tous les jours des bandes de pillards, qui parfois n’avaient pour cuirasses que la paille nattée dont ils s’entouraient, se jetaicnt sur le territoire anglais, pill#ent, brûlaient, saccagcaient tout, et se hâtaient de regagner ensuite leur propre territoire. Il n’était pas facile de se mettre à l'abri de ces excursions, car les paysans qui habitaient les contrées soumises à ces dévastations sympathisaient avec les maraudeurs. Pour les malheureux qui n'avaient pour habitation que des cabanes construites avec de la boue, c'était une bonne action de piller les greniers d’un hérétique, de mettre le feu à son habitation et de lui voler ses vaches. Toute bande engagée dans cette expédition était toujours sûre, malgré toutes les proclamations des Lords Justiciers, de rencantrer des amis qui lui indiqueraient l'habitation où l’on trouverait le meilleur butin, les routes les plus courtes et le meilleur endroit

* Macariæ Excidium ; Fumeron à Louvois, 31 janvier (10 février) 1691. Il faut remarquer que Kelly, l’auteur du Macariæ Excidium, et Fumeron, l’intendant français, sont des témoins que l’on ne peut récuser. Ils se trouvaient tous les deux dans la ville de Limerick. Il n’y a, du reste aucune raison de douter de l’impartialité du Français : quant à l’Irlandais Kelly, il est favorable à ses compatriotes.

ll. 29

290 RÈGNE DE GUILLAUME Ii.

pou se cacher. Leë Anglais sé plaignaient dé la difficulté que l’on avait de mettre “la main sur un maraudeur. Quelquefois, lorsqu'il était surpris par le danger, il se cachaït dans les longues herbes des tourbières ; il était alors aussi difficile de le trouvér qué de trouver un lièvre au gîte. D'autres fois fl se jetait dans l’eau; et y restait comme une loutre, né sortant que la bouche et lès narines. Il arrivait souvent qu’une bande entière de ces bandits se transformait en un clin d'œil en laboureurs inoffensifs. Châque homme démontait son fusil, cachait le rouét dans Ses vêtements, bouchait le canon ave du liége, la lumière avec une plume, ét jetait l'arme dans l'étang le plus voisin. On ne voyait plus alors que de pauvres campagnards ne portant qu'un bâton, et dont l'humble regard et la démarche raripañte montraient bien que leur esprit était plié à là servitudé. Lorsque le péril avait disparu, lorsque le signal était donné, chaque homme courait à l'endroit où il avait caché son arme, et les pillards se mettaient immédiatement en marché contre les habitations de quelque protestant. Une bandé pénétrait jusqu'à Clonmel, une autre jusque dans lé voisinage de Maryborough, une troisième s'établit dans üne espèce d'ilot de terre ferme, couvert de forêts et retiré au milieu des immenses marais d’Alle, d'où elle pillait le comté de Wicklow, et portait la terreur jusque dans les faubourgs de Dublin. Toutes ces expéditions n'étaient pas heureuses; il arrivait parfois à ces bandes de maraudeurs d’être surprises par des corps de . milices ou des détachements des garnisons anglaises, et de ne pouvoir ni combattre, ni déserter, ni recourir aux déguisements ordinaires. Dans ce cas, on pendait immédiatement, aux premiers arbres qui se trouvaient, et sans autre forme de procès, tous ceux qui étaient pris !.

" Dissensions qui éxistaient à Limerick parmi les Irlandais. ‘Pendant toute la durée de l'hiver, il n’y eut pas au quartier général de l’armée irlandaise d'autorité capable de se

faire obéir dans la circonférence d'ün mille. Tyrconnel était absent et se à la coùr de France. Il avait

. Story s Imparlial History and Continuation ; London. Gagelte, décembre, jauvier, février, mars, 1690-14

laissé le gouvernement suprême aux mains d’un Conseil de régence, composé de douze personnes. Le commandement nominal de l’armée était confié à Berwick; mais Berwick, qui montra plus tard qu'il était un homme de courage et de capacité, était jeune et inexpérimenté. Personne, pas même lui-même, ne se doutait de ce qu'il pouvait faire, ct il se soumettait d'une manière absolue à la tutelle d'un Conseil de guerre, nommé par le Lord Lieutenant. Le Conseil de régence, pas plus que le Conseil de guerre, ne jouissait. d'aucune popularité à Limerick. Les Irlandais se plaignaient qu’on eût confié la plus grande partie de l'administration à des étrangers. | |

Il n'y avait qu'un eri contre un oflicier nommé Thomas Maxwell: il était certain que e’était un Ecossais, mais on n'était pas sûr qu’il füt catholique : de plus il n'avait pas caché l'aversion qu'il éprouvait pour le Parlement celtique qui avait aboli l’Acte d'établissement et voté l’Acte d'attainder ?, Les mécontents, excités par des intrigants parmi lesquels Henri Luttrell, homme rusé et dépourvu de principes, semble avoir été un des plus actifs, en vinrent bientôt à une rébellion ouverte. On tint un grand meeting, où assistèrent bon nombre d'ofliciers de l’armée, des pairs, des avogats de distinction et des prélats catholiques. On décida que le gouvernement établi par le Lord Lieutenant était contraire à la constitution. L’Irlande, disait-on, ne pouvait être légalement gouvernée.en l’absence du Roi, que par un Lord Lieutenant, par un Lord Député ou par des Lords Justiciers, Le Roi était absent. Le Lord Lieutenant était absent. Il n’y avait pas de Lords Députés, IL n'y avait pas de Lords Justiciers. L'acte par lequel Tyrconnel avait délégué son autorité à un conseil composé de ses créateurs, était radicalement nul, La nation était par conséquent laissée sans chef légitime, et elle pouvait, sans manquer à la fidélité qu’elle devait à la couronne, pourvoir temporairement à sa propre sûreté. Une députation fut envoyée à Berwick

* Ilest étonnant que D’Avaux, qui apprécie ordinairement très-bien les hommes, ait eu une très-mincé opinion deBerwirck. Il dit, dans une leltre à Louvois, en date du 15 (25) octobre 1689 : « Je ne peux m'empêcher de vous dire qu’il est brave de sa personne, à ce que l’on dit, mais que c’est un aussi méchant officier qu’il en ayt, et She n’a pas le sens commun, »

* Leslie’s Answer to King; Macariæ Excidium. ‘

pour%informer qu'il s'était attribué un pouvoir auquel il n'avait aucun droit, mais que cependant le peuple et l’armée continueraient de le considérer comme leur chef s’il voulait gouverner en prenant les avis d’un conseil véritablement Irlandais. Berwick répondit avec indignation qu'il était fort étoriné de voir des militaires prendre sur eux de se réunir et de délibérer sans l'autorisation de leur général. On lui répliqua qu’il ne s'agissait pas de général et que si Sa Grâce ne voulait pas prendre l’administration aux conditions qu’on lui faisait, on trouverait facilement un autre chef. Berwick céda, quoiqu'à contre-cœur, et continua à n’être qu’une poupée dans de nouvelles mains t.

Céux qui avaient effectué cette révolution jugèrent prudent d'envoyer en France une députation chargée de justifier ce qu'ils avaient fait. L'évêque catholique de Cork et les deux Luttrell en faisaient partie. Il se trouva.que le vaisseau sur lequel ils étaient embarqués portait en même temps un passager dont la présence ne pouvait leur être agréable en aucune manière. Ce passager était Maxwell, leur ennemi. Ils supposèrent avec raison qu'il allait comme eux à Saint-Germain, mais qu'il y allait pour accomplir une mission entièrement différente de la leur. La vérité était que Berwick avait envoyé Maxwell pour surveiïller leurs démarches et traverser leurs desseins. Henri Luttrell, le moins scrupuleux des hommes, proposa de couper court à cette difliculté en jetant l'Ecossais à la mer, mais l’évêque, qui était un homme de conscience, et Simon Luttrell, qui était un homme d’honneur, firent des objections contre cet expédient ?.

Cependant, à Limerick, l’autorité suprême était comme suspendue. Berwick, comprenant bien qu il n'avait aucun . pouvoir réel, négligeait entièrement les affaires et n'était occupé que des rares plaisirs que lui offrait le triste lieu où il était relégué. Quant aux chefs irlandais, il n'y en avait parmi eux auéun’qui par son importance ou par ses talents pôt s'imposer aux autres. Pendant quelque temps, Sarsfeld prit la direction des affaires; mais Sarsfield, éminemment brave et actif sur le champ de bataille, entendait peu de chose

* Macariæ Lxcidium.

* Macariæ Excidium; Vie de nes Il, 422; Méroires de Derrick.

à l'administration de la guerre et ne connaissait rien aux affaires civiles. Ceux qui auraient été le plus disposés à soutenir son autorité, étaient forcés de reconnaître que sa nature, trop indulgente et trop peu portée au soupçon, le rendait incapable d'occuper un poste pour lequel on ne pouvait être ni trop sévère ni trop soupçonneux. Il croyait tout ce qu’on lui disait. Il signait toutes les pièces qui lui étaient présentées. Les commissaires, encouragés par son indulgence, pillaient et volaient avec plus d’imprudence que jamais. Tous les jours, accompagnés d'hommes armés de piques et de mousquets, ils faisaient de nouvelles expéditions afin de saïsir, en apparence pour le service public, mais en réalité pour eux-mêmes, des laines, des toiles, des cuirs, des suifs, des objets de ménage et des ustensiles aratoires. Ils visitaient les caves, les greniers, les gardè-robes et ne craignaient même pas de porter des mains sacriléges sur r la os priété des prêtres et des prélats t,

Relour de Tyrconnel en Irlande.

Au commencement du printemps, le retour de Tyreonnel mit fin au gouvernement, si toutefois on peut sé servir de cette expression, dont Berwick était le chef nominal. Les Luttrell avaient, au nom de leurs concitoyens, supplié Jatques, dé ne pas soumettre un peuple si loyal à un vice-roi aussi odieux et aussi incapable. Tyrconnel, disaient-ïls, était vieux; il était infirme ; il avait besoin de repos ; il n’entendait rien à la guerre; il était lent; il était partial; il était rapaces; il était détesté enfin par toute la nation qui n'avait en lui aucune confiance. Les Irlandais, abandonnés par lui, avaient fait une brillante résistance et avaient forcé à la retraite l’armée victorieuse du prince d'Orange. Ils espéraient reprendre bientôt la campagne au nombre de 30,000 hommes, et ils adjuraient leur roi de leur envoyer un général en état de commander une armée aussi considérable. Tyrconnel et Maxwell, de leur côté, représentaient les délégués comme des mutins, des démagogues, des traîtres et pressaient Jacques d'envoyer Henri Luttrell à la Bastille tenir compagnie à Montjoy. Jacques, qui au milicu Ac ces plaintes et de ces récriminations

‘ Macariæ Excidium.

ne savait auquel entendre, fut pendant longtemps incertain sur ce qu’il devait faire : enfin, ayec la sagesse qui le ca- . ractérisait, il se tira d'embarras en leur donnant à tous de bonnes paroles et en les renvoyant vider leur querelle en Irlande. Sur ces entrefaites, Berwick fut rappelé en France 1.

Tyrconnel fut reçu à Limerick, même par ses ennemis, avec le respect qui était dû au représentant du roi. Quoique ces derniers le détestassent cordialement, ils ne pouvaient cependant contester en aucune manière la-validité de ses pouvoirs. Ils soutenaient bien qu'ils avaient eu le droit, pendant son absence, d'annuler les mesures inconstitutionnelles qu'il avait prises, mais ils-reconnaissaient en même femps que, lui présent, il était leur gouverneur légal. Il n’était pas du reste totalement dépourvu des moyens de se les concilier. Il apportait de bonnes paroles, quelques promesses, un brevet de pair pour Sarsfeld, un peu d'argent de bon aloi et des vêtements dont on avait encore plus besoin que d'argent. Ces nouveaux vêtements n'étaient pas, sans doute, d'une qualité supérieure. Mais les généraux avaient eu, pendant longtemps, des vêtements troués au coude, et-dans tout autre pays on aurait pensé que l'habillement que portaient les simples soldats n'était pas même bon pour recouvrir un mannequin à effrayer les moineaux. Maintenant au moins, et ‘C'était pour la première fois depuis longtemps, chaque soldat pouvait se vanter d’avoir des culottes et des brogues. Le Lord Lieutenant avait aussi été autorisé à annoncer qu'il serait bientôt suivi d’une flotte chargée de provisions et d'équipements militaires. Cette nouvelle fut la bienvenue pour des troupes qui depuis longtemps étaient sans pain et n'avaient à boire que de l’eau ?.

Pendant plusieurs semaines, on attendit avee la plus grande impatience les secours qui avaient été annoncés. Tyrconnel fut à la fin forcé de se renfermer chez lui, car Jorsqu’il se montrait en public, les soldats couraient après lui'et lui demandaient à manger. L'armée s'était jusqu'alors exclusivement, nourrie de bœuf et de mouton qu’elle mangeait à moitié cuits, sans sel et sans légumes. Le bœuf et le

* James’ Life, 11, 422, 423; Mémoires de Beruwick. * Life of James, 1, 433, 451; Story’s Continuation,

mouton étaient devenus rares, et.les soldats en étaient réduits à manger du cheval, lorsqu'on aperçut, à l'embouchure du Shannon, la flotte que l’on attendait t.

- Arrivée à Limerick d’une floite française. — Saint-Ruth.

En général français distingué se trouvait ayec son élatmajor à bord de la flotte. Il apportait avec lui une commission qui le nommait général en chef de l’armée irlandaise, La commission ne disait pas expressément qu'il devait être indépendant de l'autorité du vice-roi; mais Jacques lui avait donné l’assurance que Tyrconnel avait reçu des instructions secrètes qui lui ordonnaient de ne se mêler en rien de la conduite de la guerre. Saint-Ruth était accompagné d’un autre officier général, nommé d'Usson. La flotte française amenait, en outre, des armes, des munitions et une quantité assez considérable de blé et de farine. Le courage des Irlandais s’exalta. Un Te Deum.fut chanté avec une dévotion fervente dans la cathédrale de Limerick ?.

Tyrconnel n'avait fait aucun préparatif pour la campagne qui allait s'ouvrir, Mais Saint-Ruth, aussitôt qu'il fut débarqué, s’appliqua sérieusement à regagner le temps perdu. Saint-Ruth était un homme de courage, d'activité et de résolution, mais il était dur et impérieux. Il passait pour avoir élé le plus impitoyable persécuteur des huguenots pendant les Dragonnades, et cela lui avait donné une certaine célébrité dans son propre pays. Les Whigs anglais affirmaient : qu’en France on l'avait surnommé le Bourreau, Jls disaient aussi qu'à Rome les cardinaux eux-mêmes n'avaient pas caché l'horreur que leur inspiraient les cruautés qu'il avait commises, et que la reine Christine, qui cependant n'avait pas le droit de se montrer délicate à cet égard, s'était détournée de lui avec dégoût. Il venait d'exercer un commandement en Savoie. Les régiments: irlandais, au service de la France, avaient fait partie de son corps d'armée ef s'étaient parfaitement comportés. C’est ce qui avait fait penser qu'il avait un talent particulier pour conduire les soldats de cette

. * Life of James, LU, 438; Light to the Blind ; Fumeron to Louvois, 2? avril (2 mai) 1691. | * Macariæ Excidium ; Mémoires de Berwick; Life of James, 1], 451,452,

Le

nation. Mais il y avait une grande différence entre les Irlandais bien habillés, bien ärmés et-bien disciplinés auxquels il était habitué, et les maraudeurs déguenillés qu’il rencontrait par bandes dans les ruelles de Limerick. Accoutumé au luxe. et à la discipline qui régnaient dans les garnisons et dans le camp français, il éprouvait un sentiment de dégoût en voyant que, dans le pays où il avait été envoyé, un régiment d’infanterie n’était qu'un ramassis de populace, aussi nue, aussi sale et aussi désordonnée que l’étaient les mendiants qu’il avait pu voir sur le continent à là porte des couvents, ou poursuivant une diligence à la montée d’une côte. Bien qu'il prit peu de peine pour cacher le mépris que lui inspiraient ces étranges soldats, il s’imposa cependant la rude tâche de les discipliner. Jour ét nuit il était à cheval, galo-' pant continuellement de Limerick à Athlone, d’Athlone à l'extrémité nord du lac Tea, ét du lac Tea revenant à Limerick ?. 1

Les Anglais entrent en campagne.

Du reste, il n’avait pas-de temps à perdre. Il était à peine arrivé depuis quelques jours qu’il apprit que du côté de ses adversaires tout était prêt pour l’action. Avant la fin de mai, la plus grande partie des troupes anglaises se trouva concentrée dans le voisinage] de Mullingar. Ginkell commandait en chef: il avait sous ses ordres Talmash et Mackay qui, à cette époque, étaient, après Marlborough, les deux meilleurs offciers de l’armée anglaise. Le marquis de Ruvigny, le chef héréditaire des réfugiés et le frère aîné du brave Caillemot, tué à la Boyne, avait rejoint l’armée avec le grade de major-général. Le Lord Justicier, Conningsby, bien qu’il ne fût pas un soldat de profession, avait quitté Dublin et s'était rendu au camp pour enflammer le zèle des soldats. Tout, dans ce Camp, montrait que l’on avait su mettre à profit l'argent voté par le Parlement anglais. Les uniformes étaient neufs et leur écarlate était resplendissant; l'artillerie était telle que l’on n’en avait jamais vu une semblable en Irlande ?.

* Macariæ Excidium ; Burnet, I, 78; The Mercurius Reformalus, 5 juin

* An exact Journal of the uiciorious progress of Their Majestie's. forces

Prise de Ballymore.

Le 6 juin Ginkell abandonna Mullingar : le 7 il arriva à Ballymore.-Il y avait à Ballymore une ancienne forteresse construite sur une péninsule qu’environnaient presque de tous côtés des espèces de marécages. Sarsfeld venait de réparer les fortifications de cette forteresse, et elle était défendue par un peu plus d’un millier d'hommes. Les Anglais placèrent immédiatement leurs canons, et, au bout de quelques heures, ils eurent la satisfaction de voir les assiégés courant comme des lapins de refuge en refuge. Le gouverneur qui d’abord avait tenu un langage altier, demanda bientôt à se rendre à discrétion. Cela lui fut accordé. Toute la garnison fut dirigée sur Dublin. Les vainqueurs n'avaient perdu que huit hommes !. Ginkell employa quelques jours à remettre en état les défenses de Ballymore: Il venait à peine de terminer ces travaux qu'il fut rejoint par les auxiliairés,* danois sous le commandement du duc de Wirlemberg. L’armée entière se dirigea vers l’ouest, et.le 19 juin elle arriva sous les murs d’Athlone ?,

. Siége et prise d’Athlone.

Athlone était peut-être, au point de vue militaire, Ja plus importante position de l’île. Rosen, qui comprenait bien la guerre, avait toujours assuré que c'était à que les Irlandais pourraient soutenir la lutte avec le-plus d'avantage contre les Anglais 3, La ville, qu'entouraient des remparts de terre, était partie dans le Leinster, partie dans le Connaught. Le quartier anglais se trouvait dans le Leinster : quelques mois auparavant, les Irlandais l'avaient incendié, et ses maisons neuves et bien construites n’étaient plus qu’un monceau de ruines. Le quartier celtique, situé dans le Connaught, était vieux et mal bâti 4. Le cours, rapide et profond du Shannon, qui sert

under the command of general Ginkell this summer in Ireland, 1691 ; Stcry's Continuation ; Mackay's Memoirs.

‘ London Gazette, 18, 2 juin 1691; Story's Continuation ; Life of James, I, 452. L'auteur de la Vie accuse le gouverneur de trahison ou de lâcheté,

* London Gazetle, 22, 25 juin, 2 juillet 16 1691; Story's Continuation; Exact Journal.

* Life of James, 11, 373, 376, 377.

‘ Macariæ Excidium, Je dois faire observer que ce passage est un de ceux

298 REGNE DE GUIELAUME IILI..

de limite aux deux comtés, traversait par conséquent Athlone. Ses eaux faisaient marcher deux énormes moulins construits sur un pont de pierre qui reliait entre elles les deux rives. À l'extrémité du pont et dans la partie du Connaught, s'élevait un château qui avait été bâti, disait-on, par le roi Jean. Les murs de ce château avaient, le long de la rivière, une étendue de 200 pieds; les tours avaient 70 pieds de haut, Un gué se trouvait en avant du pont, à une distance de cinquante ou soixante yards !, +

‘Les Anglais établirent leurs batteries dans la nuit du 19 au 20,.et te 20, au matin, le feu commenca. A cinq heures de l'après-midi, on donna l'assaut. Ce fut-un brave réfugié français qui, une grenade à la maiu, monta le premier à la brèche, Il tomba, et il exhala son dernier souflle en encourageant ses compatriotes à siuvre son exemple. Tels- étaient les braves que la bigoterie de Louis avait envoyés renforcer les armées de ses ennemis les plus acharnés, et cela encore, au moment où lui-même en avait le plus grand besoin, L'exemple qui avait été donné ne fut pas perdu. Les grenades se mirent à pleuvoir de tous côtés. Les assaillants se précipitèrent à l’assaut par centaines. Les Irlandais cédèrent et se mirent à repasser le pont. Mais la foule devint si grande qu'il y eut, dans ce passage étroit, des fuyards qui furent écrasés ; d'autres furent forcés de se jeter, par-dessus les parapets, dans le fleuve dont les eaux se brisaient avec violence sur les roues des moulins. Ainsi, en quelques heures, Ginkell s’était rendu maître du quartier anglais d’Athlone : ce succès ne lui avait coûté que 20 hommes tués et 40 blessés ?.

qui me font croire que le texte latin doit être le texte original, Le latin dit : « Oppidum ad Salaminium amnis latus reécentibus ac somptuosioribus ædificiis attollebatur ; antiquis et ipsa vetustate incultius quod in Paphia insiructum erat. » La version anglaise dit seulement : La partie de la ville du côté de Salaminia élait mieux bâtie que celle du côté de Paphia. Ainsi, il y a dans ce texte latin des indications qui n’ont pu être données que par une personne ayant connu Athlone avant la guerre. Quant à la version ang'aise, elle est aussi mauvaise que possible. Il est inutile de dire que le côté de Paphia est le Connaught, et que le Leinster est le côté de Salaminia.

* J'ai consulté différents plans d’Athlone de cette époque. On en trouvera ‘an dans la Continuation de Story. |

* Diary of the siege of Athlone, by an Engineer of the army, a witness of the action; licensed, July, 10, 1691; Story's Continuation; London Gaselle, ? juillet 1691 ; Fumeron à Louvois, 28 juin (8 juillet) 1691. Le compte

-Mais ce qui leur restait à faire était bien autrement diffe cile. Le cours impétueux du Shannon le séparait de la ville irlandaise. Le pont était si étroit, qué quelques-hommes ré solus pouvaient le défendre contre une armée tout entière. H était commahdé par les cänons de là citadelle, et les moulins construits sur le pont étaient occupés par de forts détachements. Du côté du Connaught, des ouvrages protégeaient la partie du rivage qui se trouvait à l'endroit où la rivière était guéable. Malgré les murmures d’ün parti puissant, le Lord Lieutenant avait forcé Saint-Ruth à confier à Maxwell la dé: fense dé ces ouvrages. Maxwell était revenu de France encore plus impopulaire qu'au toment de son départ. Le bruit cou: rait qu'à Versailles il avait parlé avec. mépris de la nation irlandaise, et que c'était pour ce motif que Sarsfield l'avait insulté publiquement, il n'y avait que quelques jours !. Les Anglais employèrent là journée du 21 juin à établir leurs batteries sur le rivage situé du côté du Leinster. Le 22, là canonnade commença aù point du jour, et se continua toute la journée et la nuit suivante. Le lendemain au matin, une aile tout entière du château était par terre; les habitations couvertes de chaume de là ville celtique étaient réduites en cendres, et un dés moulins avait été incendié avec les 60 soldats qui lé défendaient ?, | :

Les Irlandais n’en continuèrent pas moins à défendre résolûment le pont. Pendant plusieurs jours, cet étroit passage fut le théâtre dé combats acharnés, où l’on se prenait corps à corps. Les assaillants gagnaient du terrain, mais ils le ga-

gnaient pouce à pouce. L'espérance d’un prompt secours

rendu de éette ‘attaque, tel qu’il ést donné dans la Vie de Jacques, n’est qu'un roman absurde, il ne semble pas avoir été tiré des Mémoires originaux du Roi. ne ,

* Macariæ Excidium. Je trouve encore ici une preuve évidente que le téxte anglais de ce éurieux ouvrage n’est qu’une méchante traduction du texte latin. Le texte anglais dit seulement: « Lysandre (Sarsfield) l’accusa quelques jours auparavant en présence du généraf, »etil ne dit pas de quelle nature était l'accusation. Le latin est plus explicite : « Acriter Lysander, paucos ante dies, coram prefecto Caprarium illi exprobaverat nescio quid, quod in aula Syriaca in Cyprinum opprobrium effinxisse dicebatur, » Le traducteur anglais, en omettänt les mots les plus importants, et en se servant de l’aoriste au lieu du plus-que-parfait, a rendu tout ce passage entièrement iuintelligible. . |

* Story's Continuation; Macariæ Excidium; Daniel Macneal to sir Arthur Rawdon, ?8 juin 1691, dans les Rawdon Papers.

soutenait le courage des assiégés. Saint-Ruthavait enfin terminé les préparatifs, et, en apprenant le danger où se trouvait Athlone, il s'était décidé à se mettre immédiatement en campagne, à la tête d’une armée supérieure en nombre, mais inférieure sous tous les autres rapports à l’armée de Ginkell. Le général français semble avoir pensé que le pont et le gué pouvaient être facilement défendus jusqu'au moment où les pluies d'automne et les maladies qu'elles occasionnaient forceraient l’ennemi à se retirer. C'est pourquoi il se contenta d'envoyer, à plusieurs reprises, des détachements pour renforcer la garnison. Il confia la défense de la place à d'Usson, qui était son lieutenant; quant à lui, il établit son quartier général à deux ou trois milles de la ville. 31 manifesta son étonnement qu’un général aussi expérimenté que Ginkell eût osé persister dans une entreprise qui avait si peu de chances de réussite. « Son maître, » disait-il, « doit le faire pendre pour avoiressayé de prendre Athlone; et le mien doit me faire pendre, moi, si je perds cette ville *.

. Du reste, Saint-Ruth ne faisait pas tout ce qu'il voulait. Il avait été extrêmement mortifié de voir qu’il ne possédait pas l’autorité sur laquelle, d'après les promesses qui lui avaient été faites à Saint-Germain, il se croyait en droit de pouvoir compter. Le Lord Lieutenant se trouvait dans le camp. Depuis quelques semaines surtout, ses infirmités de corps et d'esprit avaient visiblement augmenté. Tyrconnel, qui autrefois avait été renommé pour sa vigueur et son agilité, pouvait à peine se trainer d'un pas chancelant de son fâuteuil à son lit : image frappante de la décadence où son esprit était tombé. Lui qui naguère marchait résolûment à son but, sans se laisser arrêter ni par la pitié, ni par la crainte, ni par la conscience, ni par la honte, était maintenant lent et irrésolu. Cependant ce vieillard, tout brisé qu'il était, et bien que ses forces physiques et intellectuelles lui fissent défaut, n’en était pas moins cramponné au pouvoir. Il avait reçu des ordres particuliers qui lui défendaient de se mêler de la conduite de la guerre, Il n’en tenait aucun compte. Il s’attribuait toute l'autorité d’un souverain ; il dé-

‘London Gaxetle, 1691; Story's Continuation; Macariæ Excidium ; Light to the Blind.

ployait, én se montrant aux troupes, le même faste que s’il eût été leur chef suprême, et il affectait de traiter Saint-Ruth comme son lieutenant. Cette intervention du vice-roi dans les affaires de la guerre n'avait pas tardé à exciter l'indignation du parti puissant qui, dans l’armée, le haïissait depuis longtemps. Plusieurs ofliciers avaient signé un acte dans lequel ils déclaraient qu’il n’avait en campagne aucun droit à leur obéissance. Il y en eut parmi ces derniers qui lui firent de grossières insultes. On lui dit en face que s’il persistait à rester là où sa présence n’était pas nécessaire, ou lui couperait les cordes de son pavillon. De son côté, Tyrconnel envoyait ses émissaires dans tous les bivouacs et cherchait à exciter les simples soldats contre le général français !. Tyrconnel et Saint-Ruth ne s’entendaient que sur un seul point : tous les deux ils redoutaient et détestaient Sarsfield. Non-seulement Sarsfield jouissait d’une grande popularité parmi ses compatriotes, mais encore il était le centre d’un certain nombre de fanatiques qui lui étaient aussi dévoués que les assassinsismaéhtes avaient pu l'être au Vieux de la Montagne. On savait que l’un d’entre eux, un colonel, s’était servi d'un langage qui, dans la- bouche d’un officier d’un rang aussi élevé, était bien fait pour donner des inquiétudes. « Le roi, avait-il dit, n’est rien pour moi. J'obéis à Sarsfield. Que Sarsfeld me dise de tuer qui il voudra dans Parmée, je le ferai. » Sarsfield était, sans doute, trop homme . d'honneur pour être capable d’abuser de l'immense pouvoir qu’il possédait sur l'esprit de ceux qui lui avaient voué cette espèce de culte. Il n’en est pas moins vrai cependant que le vice-roi et le général en chef devaient, jusqu’à un certain point, être troublés, lorsqu'ils pensaient que l’honneur de Sarsfield étaient la seule garantie qu'ils eussent : contre la révolte et l’assassinat. Il en résultait que, dans ce. moment critique où les destinées de l'Irlande allaient se décider, les services du meilleur de ses soldats n'étaient pas utilisés; qu’on y recourait qu'avec méfiance, et que ses conseils n'étaient accueillis qu'avec un sourire ironique ou un air de superbe mépris ?.

* Macariæ Excidium ; Light to the Blind.

* Life of James, 11, 460; Life of William, 1702.

ll, 26

Un immense désastre bien‘imprévu vint mettre fin à toutes ces dissensions. Le 30 juin, Ginkeli réunit un conseil de gucrré. Le fourrage commençait à manquer, et les assiégeants se trouväient dans la nécessité ou de traverser la rivière ou d'effectuer leur retraite. On reconnut qu'il était à peu près impossible de tenter le passage par le pont qui n'était plus qu'une ruine. On proposa d'essayer du gué. Le duc de Wirtemberg, Talmash et Rüvigny furent de cet avis. Ginkéll finit par s’y ranger, quoiqu’à contre-cœur !. |

Il fut décidé que l’on attaquerait le jour même pendant l'après-dinée. Les Irlandais, pérsuadés que les Anglais étaient Surle pointde faire teuf retraite, ne se gardaient plus avec soin. Les soldats étaient inocéupés : beaucoup sommeillaient. D'Usson était à table. Saint-Ruth était dans sa tente occupé à écrire à son maître une lettre remplie de récriminations contré Tyrconnel. Cépendant quinze Cents grenadiers ayant €hacun un rameau vert Suf Son chapeau s’assemblaient sur la rivé du Shannon située du côté du Leinster. Beaucoupd'’entre eux sé souvenaient, sans doute, qu'il y av#t un an et à pareil jour ils avaient, sur les rives de la Boyne et sous le commandement du roi Guillaume, placé aussi-des rameaux verts sur leurs chapeaux. Des guinées leur avaient été distribuées en abondance : mais l'ardeur dont ils étaient animés n'était pas de celle qui s’achète’avec de l'or. Les bataillons se tenaient prêts afin de soutenir l'attaque, Mackay commandait. Bien qu'il n’approuvät pas ce plan, il l’exécuta cependant avec autänt de zèle et de résolution que s’il em avait été l’auteur. Le duc de Wirtemberg, Taimash et d’autres braves officiers n'avaient pas été désignés pour faire partie de cetteexpédition : ils voulurent y prendre part comme volontaires, et leur présence excita le plus grand enthousiasme parmi les soldats.

Il était six heures. Les cloches de l’église donnèrent le signal. Le prinée Georgés de Hesse-Darmstadt.et Gustave Hamilton, le brave chef des Enniskilleners, descendirent les premiers dans le Shannon. Les grenadiers formant une colonne ayant vingt hommes de front entrèrent énsuite dans le fleuve en jetant des cris d’acclamation : ils avaiént de l’eau jusqu’à la

‘ Story's Continuation ; Mackay's Memoirs; Exact-Journal ; Diary of the siege of Athlone, |

cravate. Le dué de Wirtemberg était porté sur leurs épaules. Le courant était rapide et profond ; cependant en quelques minutes la tête de la colonne atteignait la terre ferme. Talmash fut le cinquième qui mit le pied sur la rive du Connaught. Les Irlandais pris à l'improviste firent à la hâte une décharge dont les coups n'étaient pas même dirigés et prirent la fuite en laissant prisonnier Maxwell qui les commandait, Une canonnade de dix jours avait mis en pièces les ouvrages derrière lesquels ilsétaient retranchés : les vainqueurs franchirent ces débris et s’élancèrent sur la rive. Mackay entendit ses hommes maugréer et jurer d'être ainsi retardés par tous les décombres. « Mes enfants, » s’écria au milieu du tumulte le vieux puritain, « vous êtes de braves garçons, mais ne jurez pas. Nous devons plutôt remercier Dieu des preuves de bonté qu'il nous a données que de proférer son nom inutilement. » La victoire était complète. On mit des planches sur les arches brisées du pont et.on établit sur le fleuve un pont de bateaux, sans que les Irlandais épouvantés cherchassent à s’y opposer. Ainsi, avec une perte seulement de vingt hommes tués et trente ’ blessés, l'armée anglaise parvint en quelques minutes à pénétrer dans le Connaught

| Retraite de l’armée irlandaise,

Aux premiers cris d'alarme, d'Usson se précipita vers la rivière : mais il fut rencontré par le torrent des fuyards. Il fut emporté, foulé aux pieds et manqua de perdre la vie. On le rapporta au camp dans un état tel qu'on fut obligé de le saigner. « Prise ! s’écriait Saint-Ruth désespéré, cela n’est pas possible. Une ville prise sous mes yeux, quand: j'arrive pour leur porter secours. » Cruellement mortifié, il profita de la nuit pour plier bagages et faire la retraite dans la direction de Galway. A la pointe du jour les Anglais virent, des ruines du château du roi Jean, l'armée irlandaise qui traversait le pays désolé qui s'étend depuis le Shannon jusqu'à la Suck. Avant midi l’arrière-garde avait disparu ?,

* Story's Continuation; Macariæ Excidium; Burnet, IL, 78, 79: London Gazette, 6, 13 juillet 1691; Fumeron à Louvois, 30 juin (10 juillet) 1691 : Diary of the siege of Athlone; Exact Account. | : . ? Story's Continuation; Vie de Jacques, IT, 455 ; Fumeron à Louvois, 30 juin (10 juillet) 1691 ; London Gagetle, 18 juillet. | :

Déjà, avant la perte d’Athlone, le camp celtique avait:été en proie aux dissensions. Il était facile de supposer qu'après un aussi grand désastre, on n’entendrait plus que des plaintes et des récriminations. Les clameurs des ennemis du Lord Lieutenant se firent plus que jamais entendre. C’étaient lui et ses créatures qui avaient entraîné le royaume sur le bord de l’abîme. Il se mélait de ce qu'il ne comprenait pas; il rejetait les plans de ceux qui étaient les véritables soldats; il voulait confier le poste le plus important à.son instrument, à son espion, à ce scélérat de Maxwell, qui n'était ni un Irlandais de naissance, ni un Catholique sincère, mais un étourdi pour le moins, et très-probablement un traître. Maxwell, on l’aflirmait, avait laissé les soldats sans munitions. Lorsqu'on s'était adressé à lui pour avoir de la poudre et des balles, il avait demandé si l’on voulait tirer sur des alouettes; il avait dit aux soldats, juste au moment où l’attaque allait commencer, de faire la soupe et de prendre leur repas, car on ne devait rien faire ce jour-là. Lorsqu’il.s'était rendu prisonnier, il avait prononcé des paroles qui montraient bien qu'il s’entendait avec les vainqueurs. Les rares amis du Lord Lieutenant parlaient d’une manière entièrement différente. Selon eux, Tyrconnel et Maxwell avaient indiqué des précautions qui auraient rendu toute surprise impossible. C'était le général français qui, ne voulant écouter personne, avait négligé de prendre ces précautions. On prétendait que ce dernier avait dit brutalement à Maxwell, que s’il avait peur, il ferait mieux de résigner son commandement. Ce dernier avait bravement fait son devoir; il avait tenu ferme pendant que ses soldats prenaient la fuite. C’est

pourquoi il était tombé dans les mains des ennemis, et maintenant ceux qui étaient cause de sa captivité, profitaient du moment où il n’était pas là pour le calomnier!. Il est difficile, lorsqu'il s’agit de temps aussi éloignés, de décider de quel côté est la vérité. Le cri contre Tyrconnel fut si général,

‘ Le récit, tel qu’il est fait par les ennemis de Tyrconnel, se trouve dans le Macariæ Excidium et dans une lettre-écrite par Félix O’Neill à la comtesse d’Antrim, à la date du 10 juillet 1691. La lettre fut trouvée sur le corps de Félix O’Neill après la bataille d’Aghrim. Elle est imprimée dans “Jes Rawdon Papers. L'autre récit se trouve dans les Mémoires de Berwick et dans le Light to the Blind (La Lumière pour les Aveugles).

qu’il céda, ctseretira très-mécontent à Limerick. D'Usson, qui n’était pas encore remis de$ blessures que lui avaient faites ses propres soldats dans leur déroute, se retira à Galway !.

* Saint-Ruth se décide à livrer bataille.

Saint-Ruth, qui se trouvait maintenant en possession non contestée du commandement suprême, inclinait à risquer les chances d’une bataille. La majorité des officiers irlandais, Sarsfeld à leur tête, étaient d’un avis différent. Il ne fallait pas se dissimuler, disaient-ils, que, sous le rapport de la discipline, l’armée de Ginkell était de beaucoup supérieure à la leur. Le plus sage parti à prendre était évidemment de conduire la guerre de manière que la différence entre des soldats disciplinés et des soldats indisciplinés se fit aperccevoir aussi peu que possible. Il était bien connu que de nouvelles recrues pouvaient très-bien combattre dans une gucrre d’escarmouches ou derrière des remparts; mais on voyait aussi qu’elles avaient très-peu de chance lorsqu'il s'agissait pour elles de tenir tête, dans une bataille rangée, à des troupes aguerries. « Concentrons, disait-il, la plus grande partie de notre infanterie derrière les remparts de Limerick et de Galway. Que le reste de l’infanterie, réunie à la cavalerie, se jette sur l’arrière-garde de l'ennemi, l'inquiète et cherche à l’isoler. S'il s'avance dans le Connaught, jetonsnous sur le Leinster. S'il attaque Galway, qui peut trèsbien être défendu, faisons une pointe sur Dublin, qui est absolument sans défense ?. » Saint-Ruth se serait peut-être rangé à cet avis, s’il n’avait pas été égaré par ses passions. Il éprouvait un violent chagrin de l'humiliante défaite qu'il avait essuyée. En vue de son camp, l’armée anglaise avait traversé une rivière rapide, et avait pris d'assaut une ville fortifiée. Il sentait bien que si le blâme ne s'adressait pas seulement à lui, il en avait cependant sa part. En un mot, il n'avait pas fait tout ce qu'il pouvait. Louis, qui, depuis de longues années, avait l'habitude d’être servi par des généraux qui ne laissaient rien à la fortune de tout ce qu’ils pouvaient lui enlever, n'aurait jamais admis comme une excuse. suflisante qu'il vint lui dire qu'il ne s'était pas attendu à ce

* Macariæ Excidium ; Vie de Jacques, 11, 456; Lighé to the Blind. * Hacariæ Excidium,

que l'ennemi ferait une attaque si soudaine et si hardie, D'un autre côté, le Lord Lieutenant ferait certainement un rapport très-défavorable, et tout ce que le Lord Lieutenant dirait, trouverait dans Jacques un écho. Il pouvait s’attendre à une dure réprimande, à une lettre de rappel. Mais retourner à Versailles Comme un coupable, s'approcher du grand roi, et, en proie à toutes les angoisses de la terreur et de l'humiliation, le voir hausser les épaules, froncer le sourcil et lui tourner le dos; être envoyé, loin de la cour et des camps, languir dans quelque endroit obscur, c'était ce qu’il n'aurait pu supporter, et c'était cependant ce qu’il devait craindre. Il n'y avait qu’une issue : combattre et remporter la victoire ou se faire tuer. Se trouvant dans cette disposition d'esprit, Saint-Ruth plaça son camp à environ 30 milles d'Athlone, sur la route de Galway, près des ruines du château d'Aghrim, et résolut d'attendre l'approche de l’armée anglaise.

Sa manière d’être changea entièrement. Il avait jusqu'alors traité les soldats irlandais âvec une sévérité méprisante. Il devint un autre homme du moment où il prit la résolution de confier sa vie et sa réputation à la valeur de eette race méprisée. Pendant les derniers jours qui lui restaient, il s’efforça de gagner par son indulgence et par ses caresses le cœur de tous ceux auxquels il commandait ‘. Il eut recours en même temps aux excitations morales Jes plus puissantes. Il était un catholique zélé, et la sévérité avec laquelle il avait traité les protestants de son propre pays, doit, sans doute, être surtout attribuée à la haine qu’il ressentait pour leurs doctrines. Il chercha à donner à la guerre le caractère d'une Croisade. Il se servit .du clergé pour exciter le-courage de ses soldats. Il mit tout en œuvre pour exciter dans le camp la ferveur religieuse. Dans chaque régiment les prêtres ne cessaient de prier, prêcher, confesser et communier. Pendant que les soldats juraient sur lhostie de ne pas abandonner leurs drapeaux, lc général adréssait à ses ofliciers un de ces appels qui font faire des actions héroïques aux natures les plus molles et les plus efféminées. « Ils combattaient, » leur disait-il, « pour leur-religion, leur liberté et leur DoNDeUr, & 7" ra |

# Story's Continuation.

. Des événements malheureux, qui avaient eu un immense retentissement, avaient. imprimé une tache sur le caractère national. Partout on parlait avee dédain des soldats irlandais. S'ils désiraient rétablir l'honneur de leur pays, l'oecasion s'offrait : c'était iei le lieu #. |

Il semble avoir choisi avee beaueoup de discernement le lieu où il voulait voir se décider les destinées de l’Irlande. Son armée était massée sur la pente d'une montagne entourée presque de tous côtés par des marais. Il avait été facile, au moyen de quelques palissades, de construire tout le long de ces marais un parapet servant à protéger le front de l'armée. |

Le 11 juillet, Ginkell, ayant laissé une garnison dans Athlone, dont il avait réparé les fortifieations, porta son quartier général à Bällinasloë, à quatre milles environ d'Aghrim, et alla lui-même reconnaitre la position des Ilandais. À son retour, ayant fait distribuer les munitions, il ordonna que chacun préparât son mousquet et sa baïonnette pour le combat, et que, le lendelnain de grand matin, chaque soldat se mit sous les armes sans attendre l'appel du tambour. Deux régiments devaient rester pour garder le camp. Le reste de l'armée, débarrassé de ses bagages, marcherait à l’ ennemi.

Bataille d’Aghrim,

Le lendemain matin, sur le coup de six heures, les ee se portèrent sur Aghrim. Ils eurent d’abord quelques r'etards, occasionnés par un brouillard épais qui enveloppa jusqu'à midi l’humide valiée de la Suck, Il faHut ensuite déloger les Irlandais de quelques postes intérieurs, ce qui occasionna encore de nouveaux retards. L'après-midi était déjà très-avancée lorsque les deux armées se trouvèrent rangées en face l’une de l’autre, n'étant séparées que par la tourbière et le parapet qui avait été construit. Les Anglais étaient au nombre de 20,000 ; on comptait 25,000 Irlandais. Ginkell se consulta un instant avec ses principaux officiers. Devait-il attaquer immédiatement? ou fallait-il, au contraire, attendre jusqu'au lendemain matin? Mackay voulut

# Burnet, 11, 79; Story's Continuation,

que l'on attaquât immédiatement : ce fut son opinion qui prévalut. À cinq heures la bataille commença. L'infanterie anglaise se porta sur les ouvrages des lrlandais en conser- vant son ordre autant que cela était possible sur un terrain inégal et où à chaque pas on enfonçait profondément dans la boue. Mais ces ouvrages étaient défendus avec un courage tel qu’il arracha des paroles d’éloge, éloge disgracieux, à la vérité, aux hommes qui étaient le plus prévenus contre la race celtique ‘. Les assaillants furent repoussés à plusicurs reprises ; chaque fois ils retournèrent à la charge. Une fois, leurs rangs furent rompus, et ils furent poursuivis à travers le marais. Talmash les rallia et força ceux qui les poursuivaient à se retirer. Il y avait deux heures que le combat continuait. Le soir s’approchaïit, et les Irlandais conservaient toujours l'avantage. Ginkell pensait déjà à la retraite. Les espérances de Saint-Ruth s’exaltèrent : « La journée est à nous, mes enfants, » s’écriait-il en agitant son chapeau; «nous les pousserons avant peu jusque sous les murs de Dublin. » Cependant la fortune. était sur le point de l’abandonner.

Mackay et Ruvigny, avec la cavalerie anglaise et huguenote, avaient réussi à traverser la tourbière à un endroit où deux cavaliers pouvaient à peine marcher de front. Saint- Ruth se mit d’abord à rire lorsqu'il vit les Bleus, à la file les uns des autres, s’efforcer de traverser ce marais sous un feu qui, à chaque instant, faisait tomber à terre quelque élégant chapeau décoré de son panache. « À quoi pensent-ils donc, » dit-il; et ensuite, il jure que « c'était une pitié de voir tant de beaux garçons se précipiter ainsi à une mort certaine. » « Laissez-les traverser, cependant, » s’écriait-il, « plus ils seront, plus nous en tuerons. » Bientôt il les vit placer des fascines sur les fondrières. Ils établirent ainsi un chemin large et praticable ; toute la cavalerie s’y précipita escadren par 'escadron, et gagna enfin l’endroit où le terrain était solide. L'armée irlandaise ne tarda pas à être tournée. Au moment où le général français volait à son secours, un bouiet

. 4 Ils maintinrent leur position plus longtémps qu’ils n'étaient accoutumés de le faire, dit Burnet. Ils se comportèrent comme des hommes d’une autre nation, dit Story. On n'avait jamais vu les Irlandais combattre avec autant de courage, dit la Gazetle de Londres,

de canon lui emporta la tête. Ceux qui se trouvaient près de lui pensèrent qu’il serait dangereux que cela fût connu. Son corps fut enveloppé dans un manteau, transporté hors du champ de bataille et déposé en terre sainte au milieu des ruines de l'antique monastère de Loughrea. Jusqu'au moment où la bataille cessa, personne dans les deux armées ne sut qu’il n’était plus. JL peut avoir été prudent d’avoir caché sa mort aux simples soldats; mais ce fut une véritable folie que de ne pas la faire connaître à ses lieutenants. Le moment décisif de la bataille était arrivé, et il n’y avait plus personne pour la diriger. Sarsfield commandait la réserve, et il lui avait été enjoint par Saint-Ruth de ne pas bouger qu'il n’en eût reçu l’ordre. Aucun ordre ne vint. Mackay et Ruvigny. avec leurs cavaliers, se jetèrent sur le flanc des Irlandais. Talmash et son infanterie se remirent à les attaquer de front ; ils se jetèrent sur eux avec une détermination opiniâtre. Le parapet fut emporté. | Les Irlandais disputaient chaque pied de terrain, mais leurs efforts devenaient de plus en plus faibles. Enfin, ils furent rompus et se mirent à fuir en désordre. Alors commença un horrible carnage. Les vainqueurs étaient dans des dispositions sauvages. On avait répandu le bruit que quelques Anglais qui, pendant la première partie de la bataille, s’étaient rendus prisonniers, avaient été massacrés. On ne fit que 400 prisonniers. Le nombre des tués fut, eu égard au nombre des combattants, plus considérable que dans aucune des batailles de. cette époque. Si la nuit n’était pas arrivée, quit sans lune et qu’une pluie de brouillards rendait encore plus obscure, il ne se serait peut être pas échappé un seul homme. L’obscurité permit à Sarsfeld de couvrir la retraite avec quelques escadrons qui n'avaient pas été entamés. Les vainqueurs eurent 600 hommes tués et un millier de blessés. Les Anglais couchèrent sur le champ de bataille. Le jour suivant, ils enterrèrent leurs compagnons d'armes et s’avancèrent ensuite vers l'Ouest. On laissa les vaincus sans sépulture. C'était un spectacle épouvantable. On compta 4,000 cadavres irlandais sur le champ de bataille. Ici, dans un enclos, il y en avait 150 ; là, dans un autre, 120. Le massacre n'eut pas lieu seulement sur le champ de bataille. Un témoin oculaire nous raconte que du sommet de la monta-

gne où était placé le camp celtique, il vit toute la contrée environnante, à une distance de près de quatre milles, blanchie par les corps nus de ceux qui avaient été tués. La plaine ressemblait, dit-il, à un immense pâturage couvert de troupeaux de moutons. Du reste, comme cela arrive ordinairement en pareil cas, les chiffres donnés par les témoins oculaires ne s'accordent pas entre eux :-il paraît probable cependant que le nombre des Irlandais tués ne fut pas moindre de 7,000. Bientôt, une multitude de chiens arriva pour se repaître de tout le earnage. Ces bêtes devinrent si féroces et prirent un tel goût pour la chair humaine que pendant longtemps il aurait été dangereux pour un homme seul de passer sur cette route !. ; |

L'armée battue avait perdu toute l'apparence d’une armée et ressemblait à une troupe de campagnards revenant d'une foire où ils s'étaient bien battus et regagnant leur logis. Une partie des fuyards se dirigea vere Galway, l’autre partie chercha à gagner Limerick, Les routes qui conduisaient à ces deux villes étaient couvertes d'armes jetées par les Irlandais. Ginkell ofirit six pence pour chaque mousquet. En peu de temps, on en réunit la charge d'un si grand nombre de voitures qu'il ne donna plus que deux pence : il en rentra cependant encore un grañd nombre ?.

Reddition de Galway.

Les vainqueurs se dirigèrent d’abord vers Galway. D'Usson y commandait et avait sept régiments sous ses ordres. Le massacre d’Aghrim leur avait fait perdre beaucoup de monde ; ils étaient entièrement désorganisés et démoralisés,

® Story's Continuation; London Gazette, 20, 93 juillet 1691; Mémoires de Berwick; Vie de Jacques, I, 456; Burnet, Î1, 79; Macariæ Excidium ; Light to the Blind; Leître écrite du camp anglais à Sir Arthur Rawdon, dans les Rawdon Papers ; Historyof Willianthe Third, 1702. Lesécrits que j'ai consultés diffèrent absolument les uns des autres, L'esprit de parti ne peut être l'unique cause ou une des causes principales de ces différences: car les deux récits qui diffèrent le plus sont ceux que l’on renconire, l'un dans la Vie de Jacques, et l’autre dans les Mémoires de son fils.

De ces deux faits : la mort de Saint-Ruth cet l'absence de d’Usson du champ de bataille, je tire cette conséquence : c’est qu'il n'existe pas au Miaistère de la Guerre, en France, de dépêche contenant un récit détaillé de cêtie bataille. |

? Story's Ceñtinuation.

: CHAPITRE IfI. . | 311

La dernière espérance dé la garnison et des habitants catholiques était que Baldearg O’Donnell viendrait à leur secours. On disait qu'il serait le libérateur dé la race. Mais Baldearg O'Donnell n'était en aucune manière dupe de la superstis . tieuse vénération dont il était l’objet. Tant qu'il put y avoir quelque doute sur l'issue de la lutte engagée entre la race anglaise et la race irlandaise, il se tint à l'écart. Le jour de Ja bataille, il était resté avec son armée indisciplinée à üne cèrfaine distance, et aussitôt qu'il avait appris la dérouté de ses compatriotes il avait pris la fuite vers les montagnes de Mayo, pillant et brûlant tout sur son passage. Puis il avait fait faire à Ginkell des offres de service et de soumis: sion. Ginkell saisit avec joie l'occasion qui s’offrait à lui de dissoudre cette formidable bande de maraudeurs et de faire tourner à son profit l'influence que le nom d’une dynastie celtique exerçait toujours sur les Celtes. La négociation n’était cependant pas: sans difficultés. D'abord cet aventurier errant ne demandait rien moins qu’un comté. Après s'être laissé marchander, il consentit enfin à vendre l'amour de son peuple êt ses prétentions à la dignité royale pour une pension annuelle de cinq cents livres. Cela ne suffit pas pour rompre le charme qui attachait à Jui ses compagnons. Un certain nombre d’enthousiastes consentirent à combattre sous O’Donnell contre ceux qui parlaient leur langue et avaient Ja même religion. Il se réanit à une division de l’armée anglaise à la tête d’un petit corps de ces hommes qui lui étaient dévoués, et rendit dans certaines circonstances d'utiles services à Guillaume !. |

Lorsqu'il fat connu qu'il n’y avait aucun secours à attendre de ce héros dont la venue avait été prédite par tant de Voyants, les Irlandais enfermés dans Galway perdirent tout courage. D’Usson avait répondu avèc hauteur aux premières sommations des aSsiégeants. Il comprit bientôt que toute résistance était impossible et se hâta de capituler, On permit à la garnison de se rendre à Limerick avec les honneurs de la guerre. On accorda une amnistie pleine et entière à tous les citoyens, et il fut stipulé que dans l'intérieur de la ville les

* Story’s Continuation; Macariæ Excidium; Vie de Jacques, Il, 464; London Gaxette, 80 juillet, 17 août 1691 ; Light 10 the Blind, :

prêtres catholiques pourraient, en particulier, accomplir les cérémonies de leur culte. Les portes furent ouvertes à ces conditions. Ginkell fut reçu avec tes marques d’un profond respect par le maire et les aldermen, et il fut complimenté par le Recorder qui lui fit un discours d'apparat. D'Usson, à la tête de 23,000 hommes, se retira à Limerick sans étre inquiété 1. |

A Limerick, le dernier asile de la race vaincue, l'autorité de Tyrconnel était absolue. Il n’y avait plus maintenant de général qui pût prétendre que sa commission le rendait indépendant du Lord Lieutenant. Du reste, ce dernier n’était plus aussi impopulaire qu'il l'avait été quinze jours auparavant. Depuis la bataille, un changement s'était fait dans l'opinion publique. On ne pouvait en aucune manière rendre le Vice-Roi responsable de ce grand désastre. Son opinion avait toujours été que l'on ne devait pas courir les risques d'une bataille rangée, et il pouvait dire, avec une certaine apparence de vérité, qu'en ne suivant pas ses conseils, on ayait causé la ruine de l'Irlande?.

Se préparant à défendre Limerick, Tyrconnel fit réparer les fortifications, et envoya des détachements battre la campagne, afin de ramasser les provisions qui étaient nécessaires. Toute la contrée à plusieurs milles à la ronde fut ravagée par ces détachements, qui firent ainsi rentrer dans la vike une immense quantité d’approvisionnements en bétail et en fourrage. La ville renfermait en outre une grande quantité de biscuits qui avaient été apportés de France. L'infanterie qui se trouvait dans Limerick même se montait à près de quinze mille hommes. La cavalerie et les dragons, environ trois ou quatre mille hommes, occupaient la rive du Shannon attenante au comté de Clare. Les communications entre le camp où se trouvaient la cavalerie et les dragons, et la ville, se faisaient au moyen d'un pont appelé Thomond Bridge. Ce pont était protégé par un fort. Ces moyens de défense n'étaient pas à dédaigner ; mais la prise

3 Story’s Continuation; a ; Life of James, 11, 459 ; London Gazette, 30 juiklet, 3 août 1691. L |

* 1] Uintce langage dans une lettre qu'il écrivit à Louis XIV, en date du 5 (15) du mois d'août. Gelte lettre, dont l'écriture n’est pas facile à déchiffrer, se trouve en France au Ministère de la Gucrre.

d'Athlone et le massacre d'Aghrim avaient abattu le courage de l’armée. Ceux qui conservaient l'espoir qu’il arriverait à Ginkell ce qui était arrivé à Guillaume, qui, arrêté l’année précédente par les murs de Limerick, s'était vu forcé à la retraite, étaient en petit nombre. A leur tête se trouvaient Sarsfield et un brave officier écossais du nom de Wauchop. D'un autre côté, plusieurs chefs irlandais déclaraient hautement qu’il était temps de songer à capituler. Henri Luttrell, dont l'esprit pervers aimait par-dessus tout les voies ténébreuses; entra secrètement en négociation avec les Anglais. On intercepta une de ses lettres, et il fut mis en arrestation. Mais il y en avait beaucoup parmi ceux qui blämaient sa perfidie, qui pensaient, comme lui, que toute résistance était impossible. Tyrconnel était convaincu lui-même que tout était perdu. Sa seule espérance était de pouvoir prolonger la résistance jusqu'au moment où il recevrait de Saint-Germain : l'autorisation de traiter. Il écrivit pour demander cette autorisation, et il parvint, bien qu'avec beaucoup de peine, à obtenir de ses compatriotes la promesse faite sous la foi du serment, qu'ils ne capituleraient pas tant que la réponse de Jacques ne serait pas arrivée !. se |

Mort de Tyrconnel.

Quelques jours après avoir reçu ce serment; Tyrconnel n'était plus. Le 11 août il dina avec d’'Usson. Le diner fut gai. Le Lord Lieutenant semblait s'être débarrassé du poids qui avait accablé son corps et son esprit ; il but, il plaisanta ; il était redevenu ce Dick Talbot qui avait joué aux dés avec Grammont, et avait été son compagnon de débauche. Il venait à peine de se lever de table, qu’il fut frappé d’une attaque d’apoplexie, qui le priva de l'usage de ses sens. Il expira le 30. Il fut enterré dans la cathédrale ; mais ni une inscription, ni la tradition n’ont conservé le souvenir de la place où furent ensevelis les restes de ce corps qui, à une autre époque, aurait pu servir de modèle à un statuaire ?.

: Macariæ Excidium; Lafe of James, I], 461, 469. - * Macariæ Excidium; Life of James, I, 459, 462; London Gaxette, 31 août 1691; Light of the Blind; D'Usson et Tessé à Barbésieux, 13 (23) août.

li, 21

514 Lu v E GUILLAUME III.

Aussitôt qi le Lord Lieutenant eut cessé d'exister, Plowden, qui avait été supérinténdant des finances d'Iriande, (ant qu il y avait eu en Irlande des finances à surveiller, produisit une Commission scellée du Grand-Sceau de Jacques. Cette Commission nomma Plowden lui-même, Fitton et Nagle, Lords Justiciers, dans le cas où Tyrconnel viendrait à mourir. Lorsqu'on connut Ces noms, des: murmures se firent entendre de toutes parts; car Plowden et Fitton étaient des Saxons. Dureste, cette Commission ne pouvait produire aucun effet. Elle était accompagnée d'instructions qui défendaient aux Lords Justiciers de se méler.en quoi que ce soit des opérations de la guerre, et la guerre était la seule chose qu'il y eût à faire sur cet étroit espace de:terre pi était tout ce ui restait des Etats du roiacqu ni

ar conséquent, dans les m dE

Le jour où x Tyrconnel mourut, \Enranngaris de le n arriva en vue de Limerick. Ginkell 6 établit son camp à le 1paravant, Guillaume avaît

placé le sien. Les Anglais ouvrirent le feu sur la ville. Leurs . batteries, bien diférentes de celles dont Guillaume s'était servi, ; étaient composées de canons et de mortiers; elles ne ‘discontinuèrent pas de tirer jour et nuit. Bientôt le feu fut aux quâtre coins de la ville. Partout les murailles abat | ne se fracas. Toutes les rues furent réduites en -ce refaites, + ( elques vaisseaux de guerre ang montèrent le She ret pus l'ancre à environ Al

nombre à l'armée jrs La ne

Sible que la défense püt être D ugée jusqu 'au des pluies d'automne forceraient, pour la seconde ais à se retirer. Ginkell se détermina à frappe

« Story/s eudhons D'Uss et T “Tessé à Barbésieux, 15 es) août 1691. Il existe une lettre de Nagl Mersen, en date du {5 a9 üt, qu n’a pas été publiée. Cefte lettre par M. Se dans une noie.

sur le Macariæ Excidium:

Macarie Etcidium; Story's Continuation.

un coup hardi. I n’y avait pas de point plus important et qui parût mieux défendu que le pout de Thomond, qui ser-

wait aux communications. entre la ville et le camp où se

trouvait la cavalerie. Le plan du général hollandais était de couper toute communication entre Finfanterie établie dans la ville et la cavalerie campée au dehors. Ce plan fut exécuté avec autant de vigueur que d’habileté. Il réussit complétement. Ginkell jeta un pont de bateaux sur la rivière, la traversa à la tête d’un corps de troupes nombreux, et, poussant devant lui quinze cents dragons qui firent à peine mine de résister, il se jeta sur les quartiers occupés par la cavalerie irlandaise. Gette cavalerie soutint fort mal, dans cette journée, la réputation qu'elle s'était acquise sur la Boyne. Il faut dire que cette réputation n'avait été obtenue qu'en perdant les meilleurs régiments qui avaient été

presque entièremen détruits. On avait bien trouvé des re-

crues, mais il n’était pas facile de réparer la perte de 1,500 soldats excellents. Le camp fut abandonné sans résisance aucune. Une faible partie de la cavalerie se réfugia dans la ville; l’autre partie s'enfuit vers les montagnes,

poussant devant elle tout le bétail que, dans ce moment de

confusion, elle avait pu ramasser. On trouva dans les mabœuf, de l’eau-de-vie en quantité et un grand nombre de harnais. La plaine marécageuse qui borde le Shannon fut couverte de fusils et de grenades qui avaient été jetés par les fuyards f. | Les vainqueurs retournèrent en triomphe à leur camp. Mais Ginkell n’était pas satisfait de l'avantage qu’il venait d'obtenir ; il était décidé à couper toutes les communications

entre Limerick et le comté de Clare. C’est pourquoi, quel-

a Le

ques jours après, il traversa de nouveau la rivière à la tête

de plusieurs régiments, et attaqua le fort qui protégeait le pont de Thomond. En peu d'instants ce fort fut emporté d'assaut. Les soldats qui y tenaient garnison se mirent à fuir en désordre vers la ville. Un ofiicier français qui était

‘ Story's Continuation; London Gazette, 28 septembre 1691; Life g James, 11, 463; Diary of the Siege of Limerick, 1692; Light to the Blind. Dans un comple rendu-de ce Siége, qui se trouve aux Archives du Ministère de la Guerre, en France, il est dit que la cavalerie irlandaise se com-

porta encore plus mal que l'infanierie,

Amen — —

major de place, et qui commandait à la porte de Thomond, craignant que les vainqueurs n’entrassent en même temps que les fuyards, fit lever le pont-levis qui était du côté de la ville. Un certain nombre d’Irlandais se précipita dans le fleuve et y trouva la mort. D’autres demandèrent merci, en faisant, avec leur mouchoir de poche, signe qu'ils se rendaient. Mais les vainqueurs étaient devenus furieux, et la rage des soldats ne put être immédiatement arrêtée. On ne fit de prisonniers que lorsque les cadavres, entassés les uns sur les autres, s'élevèrent au-dessus des parapets. La garnison des forts était composée de près de huit cents hommes. Cent vingt seulement parvinrent à se sauver dans la ville. L | Les Irlandais désirent capituler.

Ce désastre manqua d’occasionner une révolte générale dans la cité assiégée. Les Irlandais demandaient à grands cris la mort du major de place qui avait fait lever le pontlevis en face de leurs compatriotes qui étaient en fuite. Les chefs durent promettre qu'il serait traduit devant une cour martiale. Heureusement pour lui, il avait reçu une blessure mortelle en faisant fermer la porte de Thomond ; il échappa, en mourant de la mort d’un soldat, à cette multitude furieuse ?. Les cris pour la capitulation devinrent si unanimes et si répétés, que les généraux ne purent y résister. D'Usson informa son gouvernement que le combat qui avait eu lieu sur le pont avait tellement abattu le courage de la garnison, qu'il devenait impossible de prolonger la résistance. On

* Story's Continuation ; Macariæ Excidium;R. Douglas au sir A. Rawdon, 28 seplembre 1691, dans les Rawdon Papers ; London Gaxette, 8 octobre; Diary of the Sicge of Limerick ; Light to the Blind; Account of the Siege of Limerick dans les Archives du Ministère de la Guerre, en France. On doit mentionner, rien que pour son absurdité, le compte rendu de cette affaire qui se trouve dans la Vie de Jacques, II, 464. L'auteur nous dit que 700 Ir- Jandais résistèrent pendant quelque temps à des forces bien supérieures, et il se répand en. grandes louanges sur leur héroïsme. Il ne savait pas, ou il n’a pas jugé à propos de le dire, que ces 700 hommes se trouvaient dans un fort. Qu'une garnison se défende pendant quelques heures contre des forces qui lui sont supérieures, il n’y a là rien d’extraordinaire. On bâlit des “ù pour qu'ils soient défendus par un petit nombre contre un plus

rand. 1e L Account of the Siege of Limerick, dans les Archives du Ministère de la Guerre, en France; Story's Continuation.

* D'Usson à Barbésieux, 4 (14) octobre 16914.

pourrait sans doute ne pas s’en rapporter à d'Usson : car ce général, comme tous les autres Français qui avaient un commandement en Irlande, était sans doute fatigué de cette espèce d'exil, et impatient de revoir Paris. Mais Sarsfeld lui-même avait perdu courage. Jusqu'à cette époque il avait été pour la résistance à outrance; maintenant il ne conseñtait pas seulement à trailer, il était encore impatient de le faire ‘. Il lui semblait que la ville était condamnée. On n’avait à espérer aucun secours ni de l'intérieur, ni de l’extérieur. Le-Saxon avait, dans toutes les parties de l’île, placé son pied sur le cou des indigènes. Sligo était tombé.-Les îles sauvages qui empêchent les vagues formidables de l’Atlantique d’entrer dans la baie de Galway avaient elles-mêmes reconnu l'autorité de Guillaume. Les hommes de Kerry, c’est-à-dire ceux qui passaient pour être les plus courageux et les plus ingouvernables de toute la population aborigène, s'étaient maintenus, sans. doute, pendant longtemps, mais enfin ils avaient été mis en déroute et forcés de se réfugier dans leurs montagnes et dans leurs forêts ?. En admettant maintenant qu'une flotte française dût arriver sur les :côtes du. Munster, cette flotte trouverait l'embouchure du Shannon gardée par des vaisseaux anglais. Les approvisionnements qui se trouvaient dans Limerick commençaient à diminuer. Si le Siége se prolongeait, la ville serait, selon toute probabilité, prise d'assaut ou réduite à se rendre à la suite d’un blocus. Et si Ginkell entrait par la brèche, ou si, supplié par une multitude mourant de faim, il dictait lui-même ses COn+ ditions, ne devait-on pas redouter une tyrannie encore plus inexorable que celle de Cromwell? Ne valait-il pas mieux, — tandis que les vainqueurs pouvaient encore craindre quelque chose de la rage ou du désespoir des vaincus, tandis que l’armée pouvait, derrière les murs de la dernière forteresse irlandaise, faire encore quelque semblant de résistance, — ne valait-il pas mieux chercher à connaître les conditions que l’on pourrait obtenir?

Négociations entre les chefs irlandais et les assiégeants. Dans la soirée du jour qui suivit le combat de Thomond-

‘ Macariæ Excidium. - * Stury's Continuation ; Diary of the Siege of Limerick,

Gate, les tambours de Limerick battirent la -chamade- Du haut. de l’une des tours, Wauchop appela les assiégeants et pria Ruvigny d'accorder une entrevue à Sarsficld. Ces deux nobles caractères, dont l'un, le Français, supportait l'exil ‘ par suite de son attachement à une religion, et dont l’autre, l'Irlandais, allait lui-même devenir un exilé par suite aussi de son, attachement pour une autre religion, durent se rencontrer avec des sentiments mutuels de respect et de sympathie ‘. Ginkell, auquel Ruvigny raconta ce qui s'était passé, consentit volontiers à un armistice. Car, bien qu'il eût constamment obtenu des succès, il n’était pas encore pleinement rassuré sur l'issue définitive. Sans doute les chances étaient grandes de son côté. Cependant, il était possible que l'on ne réussit pas à prendre la ville d'assaut, comme cela était déjà arrivé douze mois auparavant. Si le siége était converti en blocus, les mêmes maladies qui avaient été fatales à l’armée de Schomberg, qui avaient forcé Guillaume à -la retraite et qui avaient été plus fortes que le génie et l’énergie de Marlborough, vengeraient le carnage d’Aghrim. Récemment, déjà, il était tombé beaucoup de pluie. Dans l'espace de quelques jours, toutes les plaines pouvaient être changées en un immense étang d'eau stagnante. On serait alors forcé de placer les troupes dans des positions moins insalubres que les bords du Shannon et de leur donner des abris plus chauds que des tentes. Dans ce cas l’ennemi serait Sauvé jusqu’au printemps. Au printemps, une flotte française

pourrait aborder en Irlande : de Donegal au Kerry les populations indigènes se soulèveraient, et ja guerre, qui était sur le point de s’éteindre, se rallumerait avec plus de force que jamais. On entra donc en négociation avec un désir sincère des deux côtés d'arriver à une transaction. Les chefs de l'armée irlandaise se consultèrent entre eux : on tint plusieurs conseils auxquels on appela des prélats catholiques et d’éminents jurisconsultes, On soumit d'abord aux évêques une question préliminaire qui tourmentait certaines consciences délicates. Le dernier Lord Lieutenant avait persuadé aux, officiers de la garnison de s’engager par serment à ne pas

* London Gazette, 8 octobre 1691; Story's Continuation; Diary of the Siege of Limerick.

rendre la place tant qu’ils n'auraient pas reçu une réponse de Jacques à la leitre- qu'ils lui avaient écrite : ils lui faisaient connaître dans cette lettre la situation dans laquelle ils se trouvaient. Les évêques pensèrent que depuis longtemps.ce serment ne liait plus personne. Il avait été fait à l'époque où les communications avec la France étaient libres et lorsqu'on pensait que dans trois semaines on aurait la réponse du roi. Plus du double de ce temps s'était déjà écoulé. L'ennemi gardait avec soin toutes les issues par où on: pouvait pénétrer dans la ville. Les fidèles sujets de Sa Majesté, en se défendant jusqu'au moment où il était devenu impossible au roi de leur faire connaître son bon plaisir, avaient accompli leur promesse autant que cela dépendait d'eux !.

On s’occupa ensuite des conditions qui devaient être demandées. On envoya au camp des assiégeants un écrit contenant des propositions que les hommes d'Etat de notre époque considéreraient comme raisonnables, mais qui parurent extravagantes aux protestants anglais du dix-septième siècle, à ceux même qui avaient le plus de libéralisme et d'humanité. On demandait que l'oubli couvrit tout ce qui avait été fait, qu'une entière liberté de culte fût accordée à la population indigène, que chaque paroisse eût son prêtre, enfin que les catholiques irlandais fussent admissibles à tous les emplois civils et militaires et qu'ils pussent jouir de tous les priviléges municipaux ?.

Ginkell connaissait peu les lois et les sentiments des Anglais, mais il avait près de lui des personnes en état de le diriger, C’étaient ces mêmes personnes qui, une semaine auparavant, l'avaient empêché de faire mourir sur la roue un maraudeur irlandais. Ce furent elles qui lui suggérèrent la réponse qu'il fit aux propositions de l'ennemi. « Je suis ici un étranger, dit Ginkell, j'ignore la constitution de ‘ce royaume : cependant je suis sûr que ce que vous demandez est contraire aux principes de cette constitution. C’est pourquoi je ne puis honorablement vous l’aecorder. » Il ordonna immédiatement de construire une nouvelle. batterie et d’y

1 Vie de Jacques, 464, 465.

* Siory's Continuation.

placer des canons et des mortiers. Mais ces préparatifs ne tardèrent pas à être interrompus par.suite d'un nouveau message qui arriva de la ville. Les Irlandais le priaient, puisqu'il ne pouvait consentir à ce qu'ils lui demandaient, de vouloir bien leur dire ce qu'il pourrait leur accorder. Ginkell recourut aux personnes qui le conseillaient habituellement, et après avoir conféré avec elles, il renvoya un écrit contenant les bases d’un traité, qui, selon lui, pourrait être approuvé par le gouvernement qu'il servait. Ce qu'il offrait était, sans doute, bien au-dessous de ce que les Irlandais désiraient, mais c'était tout ce qu'ils pouvaient espérer eu égard à la situation où ils se trouvaient et aux sentiments qui dominaient. alors dans la .nation anglaise. Les Irlandais firent connaître immédiatement qu'ils acceptaient. On convint qu'il y aurait sur-le-champ un armistice, non-seulement sur térre, mais aussi pour les ports et les baies du Munster etqu’il serait permis à une flotte française, destinée aux transports, de remonter le Shannon et d'en sortir sans être inquiétée. On décida que le traité ne serait signé que lorsque les Lords Justiciers *, qui représentaient Guillaume à Dublin, seraient arrivés au camp de Ginkell. Cependant on se relàcha des deux côtés, pendant cet intervalle, de la vigilance accoutumée. Les prisonniers furent mis en liberté. Les postes avancés des deux armées causaient et mangeaient ensemble. Les ofliciers anglais allèrent visiter la ville. Les officiers irlandais dinèrent au camp. Il circula bientôt un grand .nombre d’anecdotes sur ce qui s'était passé dans ces réunions amicales où se rencontraient des hommes qui, il y avait si peu de temps encore, étaient des ennemis mortels. Une surtout fut répandue dans toute l'Europe. « Cette dernière campagne, dit Sarsfeld à quelques oficiers anglais, ne vous a-t-elle pas donné une meilleure opinion des soldats irlandais? » « Pour vous dire la vérité, répondit un des Anglais, notre opinion est toujours la même.» « Cependant, répondit Sarsfield, quelque petite idée que vous ayez de nous, si vous voulez changer de roi, nous sommes prêts encore à Courir contre vous les chances de la guerre. » Sarsfeld pensait sans doute à ce jour où il vit les deux souverains à la

- * The Lord Justices,

tête de deux grandes armées, Guillaume chargeant à la tête des siens, Jacques le premier. parmi les fuyards !.

Capitulation de Limerick.

Le der octobre, Coningsby et Porter arrivèrent au quartier général anglais. Le 2, on discuta en détail tous les articles de la capitulation, et on se mit d'accord. Enfin, le 3, le traité fut signé. Il était divisé en deux parties : l’une avait trait aux choses militaires, l’autre aux choses civiles. La première partie fut signée par les généraux. des deux armées. Les Lords-Justiciers apposèrent leur signature sur l’autre partie ?.

Il était stipulé dans la partie relative à l’armrée que l'on transporterait en France les Irlandais, ofliciers ou soldats, qui le demanderaient, et que, en attendant, ils resteraient sous le commandement de leurs généraux. Ginkell promit de fournir- tous les transports qui seraient nécessaires. On permettrait aux vaisseaux français d'aller et de venir en pleine liberté entre Britanny et Munster. On devait remettre immédiatement aux Anglais une partie de Limerick; l'ile sur laquelle étaient situés la cathédrale et le château restait, pour le présent, dans les mains des Irlandais.

Quant au traité civil, ils ‘éloignait entièrement de celui qui avait été proposé, dès le principe, par les Irlandais, et que Ginkell s'était obstinément réfusé de sanctionner. Il n'y était pas stipulé que les catholiques irlandais seraient admissibles aux emplois civils et militaires, ou qu'ils pourraient faire partie d’une corporation. On leur promettait seulement de leur accorder, quant à l'exercice de leur culte, tous les priviiéges qui seraient compatibles avec la loi ou qui existaient sous le règne de Charles I.

On promettait amnistie pleine et entière à tous les habitants de Limerick, et à tous les officiers et soldats de l'armée jacobite qui voudraient se soumettre au gouvernement et faire connaître leur soumission en prêtant serment de fidélité. Ils conserveraient leurs propritétés ; ils pourraient re-

* Story's Continuation; Diary of the Siege of Lymerick; Burnet, IE, 81; London Gazette, 12 octobre 1691.

* Story's Continuation ; Diary of the Siege of Lymerick; London Gazette, 15 octobre 1691.

prendre la profession qu'ils exerçaient ayant le commeneement des troubles. Ils ne pourraient être punis pour des actes de trahison ou de félonie commis depuis l’avénement au trône du dernier roi. Ils ne pourraient, en outre, être recherchés pour des actes de spoliation eu de violence commis pendant les trois années de guerre. C'était plus que ce que les Lords-Justiciers pouvaient accorder d’après les prineipes de la Constitution. C'est pourquoi on ajouta que le gouvernement ferait tout ce qu'il serait en son pouvoir pour faire ratifier le traité par le Parlement 1.

Aussitôt que les deux copies du traité eurent été signées, les Anglais entrèrent dans Limerick et en occupèrent un quartier. Un bras étroit mais profond du Shannon les séparait de la partie de la ville qui était restée en possession des Irlandais ?.

Quelques heures s'étaient à peine écoulées qu'une dispute qui s’éleva fut sur le point de faire recommencer les hostilités. Sarsfield était résolu à chercher fortune au service de la France, et il désirait naturellement amener avee lui sur le continent des troupes qui seraient pour l’armée de Louis une augmentation importante. Ginkell, de son côté, ne désirait en aucune manière voir les forces de son ennemi s’augmenter de plusieurs milliers d'hommes. Chacun de ces généraux en appela au traité. Chacun l'interprétait dans son sens et prétendait que son adversaire le violait. Sarsfñeld était accusé d'avoir fait arrêter un de ses officiers, parce qu’il -reiusait d'aller sur le continent. Ginkell, violemment courroucé, déclara qu'il apprendrait aux Irlandais à vouloir le -tromper, et se prépara à les canonner. Sarsfeld se rendit au camp anglais et chercha à justifier ce qu'il avait fait. L’altercation fut vive. « Je me soumets, » dit enfin Sarsfeld, » -je suis en votre pouvoir. » « En aucune manière, » dit Ginkell, « retournez, et faites ce que vous voudrez. » L'oflicier émprisonné fut mis en liberté : on évita ainsi une contesta- -tion qui aurait pu devenir sanglante, et les deux généraux se contentèrent de cette guerre de paroles Ÿ. Ginkell publia une

‘ Les articles civils du traité ont été souvent réimprimés, 3 Storyg's Continuation; Diary of the Siege of Lymerick. * Story's Continuation ; Diary of the Sicge of Lymerick,

©" CHAPITRE SIL: r © 7 323 proclamation dans laquelle il assurait aux Irlandais que s'ils voulaient rester tranquilles dans leur propre pays, ils y seraient protégéset favorisés, mais que s'ils préféraient la vie militaire, ils seraient reçus au service du roi Guillaume. 11 ajoutait, en outre, que quiconque refuserait cette gracieuse invitation et deviendrait soldat du roi Louis devait s'attendre à ne jamais remettre le pied dans l’île. D'un autre côté, Sarsfield et Wauchop employèrent toute leur éloquence dans un but entièrement opposé. « L'aspect actuel des affaires, » disaient-ils, « est Sombre, sans doute; mais derrière les nuages se trouve un ciel brillant. Le bannissément ne sera pas de longue durée. Le retour sera un triomphe. Dans une année les Français envahiront l'Angleterre. Si les troupes irlandaises ne se désorganisaient pas, elles joueraient assurément un grand rôle dans cetté invasion. Jusque-là ik valait mieux pour eux vivre dans une contrée amie et voisine, sous Ja protection paternelle de leur roi légitime, que de se confier au prince d'Orange, qui les -enverrait à l’autre extrémifé du monde combattre contre les janissaires, dans l’intérêt de l’empereur son allié. »

Les troupesirlandaises sont requises de choisir entre leur pays et la France.

On s’adressa au clergé catholique, dont on réclama l’intervention. Le jour où ceux qui avaient résolu d’aller en France, devaient faire connaître leur détermination, les prêtres ne cessaient de faire des exhortations. On prêcha dans chaque régiment un sermon roulant sur le devoir où l’on était de soutenir la cause de l'Eglise, et sur le-péchéque l’on commettait, et sur les dangers auxquels on s’exposait on s’associant à des incrédules 1: Celui qui, disait0n, entrera au service de l’usurpateur, le fera au péril de son âme. Les hérétiques aflirmèrent qu'après la péroraison, on fit à l'auditoire une copieuse distribution d’eau-de-vie, et que lorsque l'eau-de-vie fut bue, un évêque donna la bénédiction. Sous le coup de ces excitations physiques et spirituelles, 4a garnison, montant à quatorze mille hommes d'infanterie; fut

" Story's Continuation. Son récit est confimmé par un témoignage que nous à laissé en assez mauvais latin un Capitaine irlandais qui se trou äit Ron «Hic apud sacrum omnes +5 ras a’Capellanis ire potius in

alliam, »

rangée sur une vaste prairie située sur la rive du Shannon,

appartenant au comté de Clare. On distribua alors en abondance des copies de la proclamation de Ginkell, et des oficiers anglais parcoururent les rangs en suppliant les soldats de ne pas être les auteurs de leur propre ruine, et leur expliquant les avantages dont jouissaient les soldats du Roi Guillaume. Enfin arriva le moment décisif. Les troupes reçurent ordre de défiler. Tous ceux qui désiraient rester en Irlande devaient ne pas dépasser un point qui avait été déterminé. Ceux qui dépassaient ce point étaient considérés comme ayant fait leur choix pour la France. Sarsfeld et Wauchop d’un côté, Porter, Coningsby et Ginkell de l’autre, regardaient avec une anxiété profonde. D’Usson et ses compatriotes, bien qu'ils ne fussent pas entièrement indifférents, pouvaient à peine conserver léur sérieux. La confusion, les

cris, l'apparence grotesque-d’une armée où il était difficile de

rencontrer une chemise et une paire de culottes, des bas et des souliers, présentaient un si plaisant contraste avec la tenue brillante et régulière des troupes de leur maître, qu'ils $’amusaient en pensant à ce que les Parisiens diraient en voyant de telles troupes passer la revue sur la plaine de Grenelle ?,

La plus grande partie des troupes irlandaises se décide pour la France.

Le régiment qui marchait le premier s'appelait Royal régiment; il était fort de quatorze cents hommes. Tous, à l’exception de sept, dépassèrent le point fatal. La contenance de Ginkell montra combien il en était mortifié. Il fut consolé cependant en voyant le régiment suivant, composé de naturels de l’Ulster, faire demi-tour jusqu’au dernier homme. Malgré la communauté de sang, de langage et de religion, il existait de l’antipathie entre les Celtes de l'Ulster et ceux des trois autres provinces. L'exemple de l'influence de Baldearg O’Donnel avait dû agir aussi sur ce peuple, qui habitait un pays qui avait été gouverné par ses ancêtres ?. Les autres régiments se partagèrent. Cependant la grande majorité se

D'Usson et Tessé à Barbésieux, 7 (17) octobre 1691.

* Le curieux mémoire remis à D'Avaux par un agent de Baldearg O’Donnell, montre bien qu’il y avait er de sympathie entre les Celtes de l’Ulster et ceux des provinces du Sud.

déclara pour la France. Henri Luttrell fut un de ceux qui restèrent. Il reçut, en récompense de sa désertion, et peutêtre aussi pour d’autres. services qu'il aurait rendus, les grands biens de son frère aîné Simon, qui continua à être fidèle à Jacques. Il eut de plus une pension annuelle de 500 liv.-que lui fit la Couronne, ce qui le rendit un objet d'horreur pour toute la population catholique. Après avoir vécu encore un quart de siècle dans le luxe, la luxuré et l’infamie, il fut assassiné dans sa chaise à porteurs pendant qu'il traversait les rues de Dublin. La chambre des Communes. irlandaises déclara qu’il y avait lieu de penser qu'il était la victime de la vengeance des Papistes ‘, Quatrevingts ans après sa mort, son tombeau, situé près de Luthellstown, fut visité par lés descendants de.ceux qu'il avait trahis, et son crâne fut mis en pièces à coups de pioche ?. La haine mortelle qu’il inspirait se reporta sur son fils et son petit-fils, et malheureusement il n'existait rien dans le caracière de ces derniers qui dût avoir pour effet de modifier le sentiment que le nom de Luttrell exeitait 8.

Lorsque ce long défilé fut terminé, il se trouva que mille hommes où à peu près consentaient à entrer au service de Guillaume. Deux mille environ reçurent des passe-ports de Ginkell, et retournèrent tranquillement chez eux. Près de onze mille hommes rentrèrent dans la ville avec Sarsfield. Quelques héures après que la garnison fut passée en revue,

* Treasury Letter Book, 19 juin 1696; Journals of the Irish Hours of Commons, 7 novembre 1717. | |

* Je raconte ceci d'après M. O’Callagham qui me sert d'autorité. History Of the Irish Brigade, note 47. |

* « I y a dans ce pays, écrivait. Junius, 80 ans après la capitulation de Limerick, une certaine famille où la bassesse semble héréditaire. Aussi, Jorsqu'il est possible de remonter dans l’histoire de cette famille, on voit que le fils a toujours renchéri sur les vices de son père, et qu’il a eu toujours le soin de les transmettre tout entiers à ses descendants. » Junius dit autre part du membre de Middlesex : «Ila déshonoré jusqu’au nom de Luttrell. » Il s’écrie, en faisant allusion au mariage du duc de Cumberland et mistress Horton qui était une Luttrell : -« Que le Parlement y prenne garde, jamais un Luttrell n’arrivera à la couronne d’Angjlelerre. Il est certain qu’il y avait peu d’Anglais qui sympathisaient avec Junius, relativement à l'horreur qu'il a pour les Euttrell, et que- même il y a très-peu de personnes qui pouvaient comprendre cette haine. Pourquoi donc se sert-il d'expressions qui sont inintelligibles pour la plus grande partie de ses lecteurs. Ma réponse est que Philip Francis était né et avait passé les dix premières années de sa vie dans les environs de Lautirellstown.

226 RÉGNE DE GUILLAUME Il.

la cavalerie, qui était campée à quelques milles de la ville, dut faire aussi son choix. Presque tous les cavaliers s'enrûlèrent pour la France t. | |

Beaucou P d'irlandais qui se sont encôlés pour la France désertent.

Sarsfeld considérait les troupes. qui étaient restées avec lui. comme. s'étant engagées. irrévocablement à lé suivre à l'étranger. De. peut qu’ellesine fussent. tentées de se rétracter, il Jes retint dans la ville, et. il ordonna que les portes fussent fermées «et gardées; avec soin. Cela irrita . Ginkelk. qui meuaga. Ce .dernier semble cependant avoir. compris qu’il n'avait aucun. droit. d'intervenir. Mais les précautions du général irlandais furent loin: d'avoir un succès .complet. Il. n’y avait rien d'étonnant qu'un paysan irlandais, superstitieux et..dont l'esprit était facile à exciter, ne fût disposé, sous l'influence d’un sermon. et de l'eau-de-vie, à promettre ce que sesprêtres lui demanderaient. Mais il n'y avait rien, d’extraordinaire aussi.que ce même paysan, après avoir dormi, et lorsqu'il: n’entendait plus retentir à ses oreilles des . paroles d’anathème, éprouvât de cruelles. angoisses. Il s'était engagé à aller en exil peut-être pour toute sa vie, et à traverser cette immense étendue d'eau qui frappait son esprit grossier d'une mystérieuse terreur: Ses pensées se reportaient maintenant sur tout:ce qu'il allait laisser derrière lui. : sur.l'amas..de tourbe qui lui: était si familier, sur le champ de pommes de terre, sur la cabane de boue, qui, toute humble qu'elle était, n’en était, pas moins son foyer. 1l ne reverrait plus les visages qu’i il était habitué à rencontrer autour du feu où la tourbe se consumait lentement; il n'entendrait plus les airs bien..connus de la vieille chanson celtique. L'Océan allait rouler entre lui ét la demeute de ses vieux parents: 1] allait le séparer .dé la jeune fille qu'il ai. mait. Il y en eut parmi eux qui, ne. pouvant supporter les angoisses d’une telle Séparation, et voyant qu’il était impos- Sible d'échapper aux sentinelles qui gardaient les portes, se jetèrent dans le fleuve et gagnèrent à la nage la rive opposée. Le nombrè de ces nageurs sé 7h cependant, ne fut

dl Stry's Continiaions Lohdoh Basèite, 99 octobté 1691 : D'Usson ôt lessé à Louis, 4 (14) octobre, et à Barbésieux, 7 7 (17); Light lo the Blind,

pas grand, et l’armée aurait été transportée en France presque tout entière, si elle éfait restée à Limerick jusqu’aû jour de l'embarquement. Mais plusiéurs des vaisseaux déstinés au transport dés troupes se trouvaient à Cork, et il était nécessaire que Sarsfield se rendit dans ‘cetté ville aveé quelques-uns de ses meilleurs régiments. Cela exigéait au moins six jours de marché à'travérs'uné éoïitrée sauvage. Il devenait dès lors: impossible’ d'empêcher dés jèunes gens pleins d’agilité, habitués d’ailleurs à toutes les ruses d'une vië

vàgabonde et de pillage, de’ profiter’ dé:la nifit pour se Cachél dans les marais et dans les bois: Il ÿ ett mômé des” soldats qui eurent l'audace de s'enfuir én ‘pléin ‘jour’ et'lorsqu'ils étaient en- vué de la cathédrale dé 'Liméerick. Le Royal dis ment qui; au joûr ‘de la revue, avait donné "un si grand exemple de fidélité à Ia cause dé Jacques; se'uouva’ réduit de 1,400 hommes à 500. Avant le départ des défniers vaisseaux dè la flotte, il arriva des nouvelles qui apprirent que ceux qui étaient partis avec les premiers transports f'avaient pas été bien reçus à Brest. C'était à peiné'si on leur avait donné des vivres. Ils n'avaient pu obtenif hi pain hi vêtements, et,. bien que l'on fût dans l'hiver, ils étaient obligés de coucher dans lès champs, n'ayant päs d'autre abri que des haies. On eñ'avait entendu beaucoup qui disaient qu'il aurait mieux valu pour eux mourir dans la vieille flande que: de vivre dans la Contrée ‘inhospitalière où: où'les avait relé: gués. L'effet de:ces nouvelles ‘fut tel ‘que dés céntdinès d'hommes, qui avaient persévéré jusque-là‘ dans leur iñten= tion d'émigrer, refusèrent au dernier moment de s’embarquer, jetèrent leurs armes et retournèrent dans leurs vi lages !.

La dernière division de ramée irlandaise fait voile de A GX en la rance.

Sarsfield 'aperçut qu'une des causes dé la désertion qui diminuait son armée venait de la répugnance qu’éprouvaient les soldats à laisser leurs familles das un état d'abandon. Cork et tous les lieux environnants étaient remplis par les parents de ceux qui partaient pour la terre ds Lo Un

* Stcry's Continuation ; London Gazette, 4 janvier 1691-2.

grand nombre de femmes, les unes conduisant leurs enfants par la main, les autres les portant ou les ayant à la mamelle, couvrait toutes les routes où l'embarquement devait avoir lieu. Le général irlandais, craignant l'effet que ne manqueraient pas de produire les plaintes et les supplications de ces . pauvres créatures, ft publier une proclamation dans laquelle il donnait à ses soldats l'assurance qu'il leur serait permis d'emmener avec eux en France leurs femmes et leurs familles. Ce serait manquer à la mémoire de ce brave et honorable gentilhomme que de supposer que lorsqu'il fit cette promesse, il avait l'intention de ne pas la tenir. On: doit plutôt. penser qu'il ne s'était pas rendu compte du nombre de ceux qui pourraient demander le passage, el qu'il se trouva lui-même, lorsqu'il était trop tard pour prendre d’autres dispositions, dans l'impossibilité de tenir sa parole. Lorsque les soldats furent embarqués, on trouva moyen de. prendre à bord un certain nombre de familles. Mais il resta sur de rivage une grande multitude, demandant à grands cris d’être. reçus dans les vaisseaux. Lorsque les . derniers bateaux s’éloignèrent, la foule se précipita jusqu’à l'endroit où les vagues viennent se briser sur la plage. Des femmes saisirent la corde des ‘bateaux et furent entrainées au loin. Elles se maintinrent d’abord, mais, enfin, elles furent obligées de lâcher prise, et périrent englouties dans les - flots. Les vaisseaux commencèrent à se mettre en mouvement. Un gémissement terrible et sauvage s’éleva du rivage et excita une compassion inattendue dans des cœurs que la haine de la race irlandaise et de la foi catholique avait rendus aussi durs que l'acier. Le dur partisan de Cromwell lui-même, qui, après une lutte désespérée de trois années, était enfin devenu le maître incontesté de cette île dévastée et couverte de sang, ne put entendre sans être ému ce cri de désespoir, dans lequel se faisaient jour toutes les rages et toutes les douleurs d'une nation conquise !. | )

Les vaisseaux disparurent. La foule amaigrie et désolée de tous les êtres malheureux qu’un coup plus terrible que la mort avait rendus veuves et orphelins, se dispersa. Les

‘ Story's Continuation; Macariæ Excidium; el M' O’Callagham, note; London Gazette, 4 janvier 1691-2,

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uns se procurèrent, en mendiant, les moyens de regagner leurs foyers à travers une terre désolée; les autres se couchèrent sur le bord des routes, et y périrent de faim et de désespoir. Les exilés partaient pour apprendre, sur la terre étrangère, la discipline sans laquelle le courage naturel sert à peu de chose, et pour rétablir, sur les champs de bataille étrangers, l’homme national qui avait été compromis par une longue série de défaites essuyées sur le sol de la patrie. \

Etat de l’frlande après la guerre.

La paix régnait maintenant en Irlande. Les colon exerçaient une domination absolue. La population indigène était tranquille, mais c'était l'épouvantable tranquillité du désespoir et de l'épuisement. Il y eut cependant des violences, des vols, des incendies, des assassinats; mais il se passa plus d’un siècle avant que l’on vit une insurrection générale. Pendant le siècle qui suivit, les partisans de la maison de Stuart fomentèrent deux rébellions dans la Grande-Bretagne. Mais l’étendard de cetté maison ne fut arboré dans le Connaught ou dans l’Ulster, ni lorsque l'aîné des prétendants fut couronné à Scone, ni lorsque le plus jeune tint sa cour à Holyrood. En 1745, lorsque les Higlanders marchèrent sur Londres, les Catholiques de l'Irlande se unrent si tranquilles, que lé Lord Lieutenant put, sans courir le moindre risque, faire traverser le canal de Saint-Georgés à plusieurs régiments qu'il envoya au secours de l'armée du duc de Cumberland. Cette soumission n’était pas l'effet du contentement, mais de la stupéfaction et du désespoir. Le fer avait profondément pénétré dans l'âme. Le souvenir des désastres passés, l'habitude de souffrir tous les jours l’insulte et l’opprobre avaient abattu le courage de cette malheureuse nation. Il y eut sans doute des Irlandais catholiques qui possédèrent de grands talents, de l'énergie et de l’ambition; mais on les rencontrait partout ailleurs qu’en frlande : à Versaillés, à Saint Ildephonse, dans les armées de Frédérick et dans celles de Marie-Thérèse. Un de ces exilés devint maréchal de France, un autre, premier ministre en Espagne. S'il était resté dans sa terre natale, il aurait été considéré comme un inférieur par tous les squires ignorants et gros-

siers qui portaient des toasts à une glorieuse. ef immorielle mémoire. H avait, dans un palais de Madrid, Je plaisir d'être çourtisé assidüment par l'ambassadeur de George-Ef, ‘et de défier en termes altiers l'ambassadeur de George HI‘; Qn trouvait dans toutes les parties de l'Europe de brayés géné: raux irlandais, d’habiles diplomates.irlandais, des comtes, des barons irlandais, des Irlandais ‘chevaliers de-‘Saint- Louis, de Saint-Léopold, de. l'Aigle-Blanc et'de. la -Toisond'Or, qui, s'ils étaient restés sur leur terre de servitude, n'auraient pu obtenir le grade d’enseigne dans un régiment d'infanterie, ou devenir membres d'une pétite municipalité. Ces hommes étaient.les chefs naturels de leur race : eux partis, ce qui restait élait sans appui et entièrement passif. Un soulèvement de la race irlandaise contre la race anglaise n'était pas plus à-craindre qu'un soulèvement dés femmes et des enfants contre les hommes *?.

Pendant, ce siècle il y eut sans doute de violentes contes-

* On trouve des détails intéressants sur Wall qui fut ministre de Ferdinand VI et de Charles IE, dans les lettres de.sir Benjamin Keene et de lord Bristol : ces lettres ontiété publiées dans-les Memoirs of Spainde Core.

* Ce fut-le langage de Swift, et, ce langage, il nee (int pas une fois, mais à plusieurs reprisés, et à de longs intervalles. Dans la lettre: On, Sacramental Test, écrite en 1708, il dit : «'Si nous (le clergé) aÿions quélque crainte des papistes, nous/seriops Lotalement dépourvus: de, raison, si nôus ne parlagions pas.les terreurs que d’autres éprouvent, car-ilestpros bable que nous serions les premières et les plus grandes victimes : cependant, c'est tout le contraire; nous les considérons comme n'étant pas plus à “redouter que les femmes et les enfants... Le bas peuple,sans chefs; sans

discipline et sans coùrage naturel, vaut encore moins que des pie ons et des porteurs d’eau;et n’est pas en état de faire le ral QU ment fi y se: rait disposé. », Dans le Droper’s Sinth Hitler, écriteren 1724, fil dit: «Quant au peuple de ce royaume, il se compose des papistes irlandais:qui n’ont pas plus de pouvoir que "en ont les femmes et les enfants, et de rotestants anglais. » 11 ‘est denouveau,tdans de Presbystérian’s Plea of Merit, écrit en 1731,: « Les-lerres de, papistes..sont peusconsidérables ; divisées en petites parcelles, elles diminuent tous lés jours. Le bas peuple resté plongé:dans la pauvreté, dans l'ignorance et/là fächeté, n'a pas plus d'importance que les femmes..et .les enfants, Leur noblesse;-grande el pe= tite, est, où à moitié ruinée pour le moins, ou bannie, ou elle s’est convertie. ls resséntent-encore-les souffrances produites par la dernière guerre irlandaise. Quelques-uns d'entre eux se! sontrdéjà retirés sur des terres étrangères ; d’autres, comme on me l'a dit, ontd'intention de les suivre ; enfin, céux qui possèdent encore des terres, sont bien résolus de ne rien tenter pour établir deur superstition. ». ! tt

Je dois faire aussi observer que, conformément à mon opinion, Swift ne se sert jamais du mot irlandais pour désigner un Angio-Saxon né en Irlande. lrme se considérait pas plus comme Irlandais qu’un ‘Anglais né à Calculta ne se considère comme un- nou, it 2

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lations ‘entre. la mèrc-patrie et Ia colonie; maïs ces çontestations n’intéressaient pas plus la populition.aborigène que la contestation à propos de l’Agte du Tiribre entreda Yieille et la Nouvelle Angleterre n’intéressaieat l'[ndien àla peau rouge. Cette faible minorité, qui dominait ‘dans le.pays, lors même qu'elle se mutinait contre le gouvernement, n:çu était pas moins implacable contre tout ce. qu'elle croyail être | un acte de révolte dela part-de la majorité-quelle tenait asservie. Aucun de ces -patriotes romains qui poignardèrent César parce qu'il. voulut être roi, ne se serait fait scrupyie de faire crucifier une bande entière de gladialcurs qui aurait. cherché à échapper à la plus odieuse comme à la plus dégradante de toutes les servitudes: Aucun de cés patrioles virginiens qui, pour se séparer de l'empire britannique, proclamaient que la liberté est pour chaque homme un droit impvescriptible, et que c'est là une. yérité évidente d'elle-. même, ne se serait fait aucun: serupule de tuer à coups de fusil un: esclave nègre qui aurait revendiqué ce droit impres criptible. Il en était de même pour les protestants maitres de l'Irlande-: pendant qu'ils: professaient avec pstentation les doctrines politiques.de Locke et de Sidney, ‘ils soutenaient. en même temps qu'un peuple qui parlaitJe celte et qui entendait la. messe n’avait-aucun droit.pour réclamer le bénéfice de ces doctrines, Molyneux mettait en question la suprématie de la législature anglaise. Swift attaquait. avec les armes du ridieule le plus acéré et de l’invective tous les partis du gouvernement anglais. Lucas inquiéta l'administration de Lord Harrington, Boyle renversa celle du due de Dorset. Mais ni Molyneux, ni Swift, ni Lucas, ni Boyle n'eurent.jamais l’idée d’en appeler à la race indigène: is en auraient plutôt appelé à des pores * Plus tard, Henri Flood poussa la classe dominante à demander une réforme parlementaire et même à employer des moyens révolutionnaires pour arri-

! En 1749, Lucas élait l’idole de la démocratie de sa propre caste ; il est curieux de voir ce que pensaient de lui ceux qui n'étaient pas dé sa rage. Un des chefs parias, Charles O'Connor, écrivait ceci: « Je. ne suis nullement inléressé, ni.moi ni personne de notre race malheureuse, à cette af. faire de Lucas. Un patriote vérilable n'aurait jamais montré une haine semblable à celle qu'il a montrée contre de pauvres csclaves comme nous. 11 ajoute, et cela n'est que trop vrai, que les Whigs barons ne réclamaient la liberté que pour eux mêmes,

ver à ce résultat. Mais ni lui, ni ceux qui ke considéraient comme leur chef et qui sous son impulsion allèrent presque jusqu’à la trahison, n'auraient jamais consenti à donner fa plus petite part de pouvoirs politiques à la classe asservie. Le vertueux et accompli Charlemont, le Whig des Whigs, employa sa longue vie à combattre pour ce qu'il appelait la liberté de son pays. Mais il vota contre la loi qui accordait aux catholiques francs-tenanciers la franchise électorale : il mourut avec l'opinion bien arrêtée qu’il ne devait y avoir dans le Parlement aucun membre qui fût catholique. On peut dire que pendant le siècle qui suivit la Révolution, le protestant anglais était d'autant plus porté à fouler aux pieds la race irlandaise qu’il professait un zèle plus grand pour la liberté politique abstraite ; s’il faisait entendre quelques paroles de commisérätion en ‘faveur de la majorité opprimée . par la minorité, il était Sûr d’être regardé comme un Tory aveugle et un partisan de la Haute-Eglise *.

Comprimée par la terreur, la haine s’épancha dans le cœur des enfants du sol et y fermenta. Ils furent toujours ce même peuple qui se leva en armes, en 1641, à l'appel de O'Neill, et, en 1689, à l'appel de Tyrconnel. Chaque fête publique instituée par l'Etat était pour eux un jour de deuil, et chaque trophée leur rappelait une honte. Nous n'avons jamais connu et nous pouvons difficilement nous faire idée de ce que doit éprouver une nation condamnée à voir sur toutes ses places publiques les monuments de son asservissement. Partout de pareils mopuments frappent les yeux des catholiques irlandais. Sur la façade du Sénat de leur pays, ils voient la statue de leur conquérant. Lorsqu'ils entrent dans l'édifice, ils voient les défaites de leurs pères représentées sur les murs auxquels elles servent de décorations. La Révolution française éveilla de sauvages espérances chez ces opprimés qui depuis cent ans supportaient la servitude, sans avoir cherché, par un

1 Sous ce rapport, Johnsôn était le politique le plus libéral de son temps. « Les Irlandais, dit-il avec beaucoup de force, sunt dans un état contre nature: là, nous voyons que chez lui la minorité prévaut contre la maiorité. Je srupçonne bien que l’aiderman Brukford et l’alderman Fawbridge p’auraient pas sympathisé avec lui. Charles O'Connor, dont je viens de citer l’opinion peu favorable à Lucas, se répand, au contraire, dans la préface de la dissertation sur l'Histoire irlandase, en éloges sur le Tory Jobuson.

effort vigoureux et bien combiné, à regagner la liberté. Les hommes qui avaient hérité de toutes les prétentions et de toutes les passions du Parlement que Jacques tint à King's Inns, ne purent apprendre, sans en être émus, la chute d’une Eglise riche et puissante, la proscription d’une opulente aristocratie et la confiscation d’un immense territoire. Des sentiments d’une nature opposée et qui, dans toute autre société, se seraient mutuellement balancés, se réunissaient, et leur mélange donna aux vieilles haines, qui n’avaient jamais été ‘assouvies, une énergie nouvelle et terrible. Le Papisme et le Jacobinisme qui, partout ailleurs, étaient des adversaires irréconciliables, se réunissaient cette ‘fois dans une alliance monstrueuse et contre nature. Leur influence combinée produisit la troisième et la dernière révolte de la population aborigène contre la colonie. Les pêétits-fils des soldats de Galway et de Sarsfied furent encore opposés aux petits-fils des soldats de Wolstey et de Mitchelburn. Le Celte attendit encore avec impatience la flotte. venant de Brest et qui lui apportait des secoûrs : le Saxon füt encore appuyé par la puissance anglaise tout entière. Cette fois encore la victoire resta à la minorité mieux instruite et mieux organisée ! Mais, heureusement, le peuple vaincu trouva cette fois protection là où autretois il n’avait eu à atteñdre qu'une implacable sévérité. La philosophie du dix-huitième siècle avait enlevé au whiggisme anglais cet esprit d'intolérance qu'il avait contracté dans sa longue et étroite alliance avec le puritanisme du dix-septième siècle. Des hommes’ éclairés avaient commencé à comprendre que les principes sur lesquels Milton, Locke, Tillotson et Burnet s’appuyaient pour revendiquer les droits de la conscience pouvaient: être invoqués par les catholiques aussi bien que par les indépendants ou les anabaptistes. Le grand parti qui, en passant par les Exclusionistes, remonte jusqu'aux Têtes-Rondes, persévéra pendant trente ans, en dépit des mécontentements de la royauté et des clameurs populaires, à demander que tous les bienfaits de notreConstitution libre fussent étendus jusque sur les papistes irlandais que les Têtes-Rondes et les Exclusionistes considéraient comnie des bêtes de chasse et des bêtes de somme. Ce sera la tâche d’un autre historien de raconter les vicissitudes de cette grande lutte et le triomphe final de

la raison et de l'humanité. Malheureusement cet, autre. historièn aura aussi à raconter que ce triomphe, qui n’avaitélé obtenu qu'avec de grands efforts et -de grands sacrifices, eut pour conséquence immédiate un immense désappointement : qu'il était plus facile d'abroger des lois bärbares que d'extieper de sauvages passions, et que, bien que toutes les traces de haines nationales et religieuses eussent été, depuis longtemps effacées dans le livre des statuts, ces haiaes n’en continuaient pas moins à fermenter dans le sein de la multitude. Puisse-t-il être assez heureux pour avoir à raconter que la sagesse, la justice et le: temps ont fait graduellement en Irlande ce qu'ils ont fait déjà en Ecosse, et que Loutes les races qui habitentiles Iles Britanniques ne font plus qu’un seul peuple indissolublement uni!

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| Ouverture du Parlement,

Le 19 octobre Guillaume arriva à Kensington !, 1, de retour des Pays-Bas. Trois jours après il ouvrit le Parlement. L’aspect des affaires était, en somme, satisfaisant. Sur terre il n’y avait eu ni gain ni perte: cepéndant la balance se trouvait en faveur de l'Angleterre. La prise d’Athlone, la victoire d’Aghrim, la reddition de Limerick et la pacification de l'Irlande pouvaient être regardées comme une compensation suffisante de la perte de Mons. Sur mer on n'avait pas remporté de victoires signalées, mais on avait montré beaucoup d'activité, et il y avait eu un grand déploiement de force. Bien que plusieurs se plaignissent de ce qu'il n’avait pas été fait davantage, il était impossible cependant de nier le changement en mieux qui s'était opéré. Les conséquences désastreuses de l'administration faible et corrompue de Tor-

, London Gazette, 22 octobre 1691,

rington avaient été réparées ; la’ flotte avait été bien équipée, les rations avaient été abondantes et de bonne qualité, et, . Chose rare”à cette époque, la santé des équipages avait tou jours étéexcellente. Russell, qui commandait les forces navales des alliés, avait en vain offert la bataille aux Français. L'année auparavant le pavillon blanc dominait sur 14 Mah: che, depuis Land’s End jusqu’au détroit de Douvres ; aintenant, dès qte l'extrême pointe de nos mâts se dessinait à l'horizon, il se hâtait de quitter là pleine mers.et allait chercher un refuge dans les profondeurs du port de Brest. L'apparition d'une escadre anglaise à l'embouchure du Shannon avait décidé de la chute de la dérnière forteresse qui tenait encore pour Jacques, et un Convoi de navires marchands venant du Levant, et dont le chargement était évalué à 4 millions sterling, avait été amené dans la Tamise sain et sauf, après avoir échappé à des dangers qui avaient causé bien des nuits sans sommeil aux assureurs de Lombard Street‘: Les Lords et les Communes écoutèrent, en donnant des. marques de Satisfaction, le discours dans lequel le Roi les féliçitäit de l’heureuse issue de 14 guerre d'Irlande, et leur exprimait l'espérance qu’il avait de les voir continuer à lui accorder leur appui dans la lutte qu’il soutenait contre la France. fl leur annonça en mêrie temps qu'un grand arfiemetit naval était nécessaire, et que, dans son opinion, il fallait une armée de Soixante-cinq mille hommes pour pouvoir poursuivre avec vigueur la guerre sur le Continent ?,

Débats relatifs aux appuiutemenls.e: PRISES des agen(s-du gouverne-

HICHL,

Ca le reiercid eu leriues alleciüeux : onivota l'augmentation de fonds qu’il demandait. : enfin on lui-accorda, sans trop. de. diflicultés;: l'argent qui lui était, nécessaire. Mais lorsqu'il s’agit. de disenter les voies et les, moyens; des symptômes demécontentement commencèrent à se manifester, Dix-

.! Burnet, 11,78, 79: Burchett’s Memoirs of Transactions at Sea; Journal of the Engishans Puis ect, in a Letter from à offices on board the Lennon, at Torbay, licensed Auguste, 21, 1691. L'auteur dit : Nous attribuons nolre santé, grâces à Dieu, au soin extraordinaire que l’on met à nous donner de bonnes provisions lant en vivres qu’en boissons.

* Lord's and Common's Journals, 22 octobre 1691.

huit mois auparavant, lorsque les Communes avaient eu à fixer la liste civile, un certain nombre de membres s'était naturellement montré disposé à se plaindre du chiffre élevé des appointements et des honoraires que recevaient les fonctionnaires publics. De vifs discours avaient été prononcés à ce sujet, et, ce qui n'était pas encore dans les usages, ces discours avaient été livrés à l'impression : de là une grande agitation en dehors des Chambres. Cependant rien n'avait été fait. Maintenant la question se représentait. Le rapport rédigé par les commissaires nommés l’année précédente pour examiner les comptes de l'Etat, avait révélé des faits dont on fut indigné : il en avait signalé d’autres qui donnèrent lieu à de graves soupçons. La Chambre semblait tout à fait décidée à opérer une vaste réforme, et cette réforme aurait cerfainement eu lieu sans la folie et la violence de ceux qui la réclamaient. L'irritation de ces derniers est, du reste, facile à comprendre. Les énormes gains, directs ct indirects, des serviteurs de l'Etat allaient toujours en augmentant, tandis que chacun voyait décroître ses ressources. Les revenus diminuaient, le commerce était languissant; tout le monde était forcé de se retrancher sur ses dépenses, ceux qui vi- -vaient du bien que leurs ancêtres leur avaient laissé comme ceux qui vivaient des produits de leur industrie. Au milieu de la détressé générale, le seul homme en place prospérait. « Regardez le contrôleur des douanes, s’écriaient les squires en colère. Il y a dix ans, il allait à pied, et nous allions à cheval. Nos revenus ont diminué : son salaire a doublé : nous.avons vendu nos chevaux, il les a achetés : maintenant nous allons à pied et nous sommes éclaboussés par ses carrossés à six chevaux. » Lowther essaya inutilement de résister à cette tempête. Il fut écouté avec peu de ferveur par les” gentilshommes campagnards, qui, il n’y avait pas encore bien longtemps, étaient habitués à le considérer comme un de leurs chefs. Il les avait abandonnés, il était devenu un courtisan, il avait deux bonnes places, l’une à la Trésorerie, * l’autre dans la maison du roi. Il avait dernièrement reçu de la propre main de ce dernier un cadeau de deux mille guinées !. Il devait naturellement défendre des abus dont il pro-

* Voir une lettre que Lowther, devenu Lord Lonsdale, écrit à con fils. Une copie de celte lettre se trouve dans les Manuscrits de Mackintosh.

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fitait. Lowther était d'une nature impressionnable ; il ne put supporter les injures et les railleries dont il était assailli. Il perdit la tête, fut sur le point de s’évanouir et finit par parler de provoquer ses adversaires ?. Il est malheureux que, dans cette circonstance, il n’y eût là aucun membre qui se levât pour demander que l’on fit une révision exacte de tous les emplois civils, que l'on abolît les sinécures et qu’il fût interdit à tout serviteur de l'Etat d'exiger, sous quelque prétexte que ce fût, rien au delà de ce que la loi accordait. De cette manière, il aurait été possible de diminuer les charges de l'Etat et de donner en même temps aux différents services publics une force plus grande. Mais ceux qui criaient le plus haut contre les abus qui existaient à cet égard, étaient totalement dépourvus des qualités que doivent avoir ceux qui veulent opérer des réformes. Le 12 décembre, un fou, dont le nom n’est pas venu jusqu'à nous, proposa” de décréter que, à l'exception du speaker, des juges et des ambassadeurs, aucun employé civil ne pourrait recevoir par an plus de cinq cents livres : non-seulement cette proposition passa, mais ençore elle passa sans susciter une seule voix négative ?. Ceux qui auraient été le plus disposés à s’y opposer comprirent bien, sans doute, qu'ils ne feraient par là qu’irriter Ja majorité, et ils attendirent une occasion plus favorable. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Il n’y eut pas un tiomme de sens, qui, lorsque son sang fut devenu plus calme, ne se souvint avec honte qu'il avait voté pour une résolution qui ne faisait aucune distinction entre ceux qui avaient des sinécures et les serviteurs laborieux de l'E- {at, entre les clercs dont toute l'occupation consistait à copier : des lettres, et les ministres, de la sagesse, de l'intégrité desquels dépendaient les destinées de la nation. Le salaire du concierge des bureaux de l'Excise avait été, par suite d’un

1 Voir Commons’ Journals, 3 décembre 1891, et Grey's Debates. Il est à regretter que le rapport des commissaires des comples n'ait pas été conservé. Lowther, dans sa lettre à son fils, fait des allusions pleines d'amertume à la discussion de ce jour: « Quel homme, dit-il, ayant du pain à manger, pourra, après avoir servi avec toute l’application et le soin dont un homme est capable, après avoir donné toute satisfaction au roi d’où émane V’autorilé que possèdent tous les officiers de l'Etat, après avoir été juste pour tout le monde, pourra supporter d’être haï par des hommes qui agissent de même pour tous ceux qui sont au pouvoir. » |

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