‹ Histoire du règne de Guillaume IIIChapitre 4 sur 15 · IL · texte numérisé non relu

IL

sert, À Dublin, il cet vrai, elles trouvèrent des logements passables. Elles furent installées par billets chez les protestants, vécurent à discrétion, eurent du pain en abondance, et trois pence par jour. Lauzun fut nommé commandant en chef de l’armée irlandaise, et s'installa au château !. Son traitement fut le même que celui du Lord-Lieutenant, huit mille jacobus par an, équivalant à dix mille livres sterling. Jacques offrit de payer cette somme, non pas en monnaie de cuivre portant son efligie, mais en or de France. Lausun, qui n'avait pas lavarice parmi ses défauts, refusa de remplir sa bourse aux dépens d'un trésor presque vide ?. |

La misère du peuple irlandais et l'incapacité du gouvernement irlandais’ produisirent sur lui et sur les Français qui l'accompagnaient un effet qu'ils eurent de la peine à rendre. Lauzun écrivit à Louvois que la Cour et tout le royaumeétaient dans un état dont ne pouvaient se faire une idée ceux qui avaient toujours vécu dans des pays bien gouvernés. C'était un chaos semblable à celui qui est décrit dans la Genèse. Les fonctionnaires publics, sans exception, n'étaient occupés qu’à se quereller les uns avec les autres, et à piller le gouvernement et le peuple. Après avoir passé environ un mois au Château de Dublin, il déclarait qu'il ne voudrait pas, pour tout au monde, y passer un autre mois dans les mêmes conditions. Ses meilleurs ofliciers configmaient son témoignage 5. L'un d'eux poussait même l'injustice jusqu’à représenter le peupleirlandais non-seulement comme ignorant et paresseux; ce qui était vrai, mais comme dépourvu de toute intelligence et de toute sensibilité, ce qui n’était certainement pas vrai. La politique anglaise, disaitsil, avait tellement abruti ces malheureux Irlandais, que c'est à peine si on pouvait les appeler des êtres humains. Ils étaient insensibles à l'éloge comme au blâme, aux promesses comme aux menaces. Et pourtant c'était dommage; car il était impossible de voir une plus belle race d'hommes . |

‘ Story, Impartial History ; Lauzun à Louvois, 20 (30) mai 1690.

* Lauzun à Louvois, 28 mai (7 juin) 1690. ;

* Lauzun à Louvois, 2 (12) avril, 10 (20) mai 1690. La Hoguetté, qui avait le grade de maréchal de camp, écrivait à Louvois vers la même époque et dans le même sens.

« La politique des Anglois a été de tenir ces peuples-cy comme des esclaves, et si bas, qu'il ne leur estoit pas permis d'aprrendre à lire et à

CHAPITRE L 87 Pjan des Jacobites anglais, — Clarendon.— Aylesbury.— Dartmouth.

Cependant Schomberg avait ouvert la campagne sous d'heureux auspices. Il s'était emparé, sans beaucoup de difliculté, de Charlemont, la dernière place forte de quelque importance qu'occupassent les Irlandais dans l'Ulster. Mais il ajourna jusqu'à l’arrivée de Guillaume la grande tâche de reconquérir les trois provinces du sud. Guillaume, de son eôté, prenait les dispositions nécessaires pour le gouvernement et la défense de l'Angleterre pendant son absence. H n'ignorait pas que les Jacobites étaient en -éveil. C'était depuis fort peu de temps seulement qu'ils formaient une faction compacte et organisée. Il n'y avait eu jusqu'alors, pour me servir de l'expression de Melfort, que de nombreuses bandes, qui étaient toutes en communication avec Jacques au Château de Dublin ou.avec Marie de Modène à Saint-Germain, mais qui n'avaient pas de rapports entre elles, et qui n'étaient pas disposées à se fier les unes aux autres !. Mais, depuis qu'on savait qué l'usurpateur allait traverser la mer et que son sceptre serait remis aux mains d’une femme, ces bandes s'étaient rapprochées et avaient commencé à former une vaste confédération. Clarendon, qui avait refusé de prêter serment, et Aylesbury, qui l'avait déloyalement prêté, étaient au nombre des principaux traîtres. Dartmouth, bien qu'il eût juré allégeance aux souverains de fait, était un de leurs ennemis les plus actifs, et se chargea de ce qu'on peut appeler la partie maritime du complot. Son esprit était sans cesse occupé de plans, honteux pour un marin anglais, qui avaient pour objet la destruction des flottes et des arsenaux de l'Angleterre. Il entretenait des relations intimes avec quelques ofliciers de marine, qui, bien qu’au service du nouveau gouvernement, ne le servaient que mollement et sans aucun zèle, et il se. flaltait qu’en leur promettant d'amples récom-

écrire. Cela les a rendus si bestes, qu'ils n'ont presque point d'humanité. Rien ne les esmeut, Ils sont peu sensibles à l'honneur, et les menaces ne les estonnent point. L'intérest mème ne les peut engager au travail. Ce sont pourtant les gens du monde les mieux faits. » Desgrigny à Louvois, 27 mai (6 juin) 1690, ;

* Voir les lettres de Melfortà Jacques IF, écrites au mois d'octobre 1689. Eles se trouvent dans les Nairne Papers, et elles ont été publiées par Macpheison,

penses eten excitant adroitement l’animosité jalouse qu'ils portaient au pavillon hollandais, il les déciderait à déserter et à conduire leurs vaisseaux dans quelque port de France ou d'Irlande.

Penn.

La conduite de Penn n'était guère moins scandaleuse. C'était un Jacobite zélé et remuant; et le nouveau mode de vie qu’il avait adopté était encore moins favorable que le précédent à sa pureté morale. Il était difficile d’être à la fois un Quaker conséquent et un courtisan; mais il était absolument impossible d’être à la fois un Quaker conséquent et un conspirateur. Il est triste d’avoir à dire que Penn, tout en professant la doctrine que la guerre, même défensive, était un péché, fit tout ce qui dépendait de lui pour amener une armée ennemie au cœur de son propre pays. Il écrivit à Jacques que les partisans du prince d'Orange ne redoutaient rien tant qu’un appel aux armes, et que, si une descente en Angleterre avait lieu maintenant, soit de France, soit d'Irlande, on trouverait les Royalistes plus nombreux que jamais. D'’Avaux jugea cette lettre si importante, qu'il en envoya une traduction à Louis XIV ?. Cette communication et d’autres semblables avaient, au dire du perspicace ambassadeur, produit un bon effet sur l'esprit du roi Jacques : Sa Majesté était enfin convaincue qu'elle ne recouvrerait ses Etats que les armes à la main. C’est un fait curieux qu’il ait été réservé au grand prédicateur de la paix de faire entrer cette conviction

* Life cf James, 11, 443, 450, et Procès d’Ashton et de Preston.

? D'Avaux écrivit à Louis XIV le 5 juin 1689 : « Il nous est venu des nouvelles assez considérables d'Angleterre et d'Escosse. Je me donne l'honneur d‘en envoyer des mémoires à Votre Majesté, tels que je ies ai rreeus du Roy de la Grande Bretagne. Le commencement des nouvelles dattées d'Anleterre est la copie d’une lettre de M. Pen, que j'ai veue en vriginal » Le Hémoire des nouvelles d'Angleterre et d'Escosse envoyé àvec celte dépêche commence par les phrases suivantes, qui devaient faire partie de la lettre de Penn: « Le Prince d'Orange commence d’estre fort dégoutté de l'humeur des Anglois ; et la face des choses change bien viste, selon la nature des insulaires; et sa santé est fort mauvaise. Il y a un nuage qui commence à se former au nord des deux royaumes, où le Roy a beaucoup d'amis, ce qui donne beaucoup d'inquiétude aux principaux amis du Prince d'Orange qui, estant riches, commencent & étre persuadez que ce sera l’espée qui décidera de leur sort, ce qu’ils ont tant taché d'éviter. Ils appréhendent une invasion d'Irlande et de France ; et en ce cas le Roy aura plus d'amis que jamais, » -

. CHAPITRE E. | 89 dans l'esprit du vieux tyran ‘. Les. menées de Penn n'avaient point échappé aux yeux du gouvernement. Des mandats d’arrêt avaient été lancés contre lui, et il avait été mis en prison; mais les preuves produites contre lui n'avaient pas été de nature à justifier une accusation de haute trahison : il avait, et méritait d'avoir, de nombreux amis dans tous les partis; il fut donc bientôt rendu à la liberté, et se remit à intriguer?.

Preston.

. Mais le principal conspirateur était Richard Graham, vicomte Preston, qui avait, sous le. dernier règne, rempli les fonctions de secrétaire d'Etat. Quoique pair en Ecosse, il n’était que baronnet en Angleterre. Il avait, il est vrai, reçu de Saint-Germain un brevet de noblesse; mais ce brevet portait une date postérieure à la fuite que la Convention avait considérée comme une abdication. Les Lords avaient donc non-seulement refusé de l’admettre à la participation de leurs priviléges, mais ils l'avaient envoyé en prison pour avoir osé prétendre qu’il appartenait à leur ordre. Il avait cependant obtenu sa liberté, en s’humiliant et retirant sa prétention 3. Quoique le langage soumis qu'il avait employé en cette occasion n'indiquât pas un esprit préparé au martyre, il passait, aux yeux de son parti et du monde en général, pour un homme de cœur et d'honneur. Il conservait toujours les sceaux de sa charge, et il était toujours considéré par les partisans du droit héréditaire imprescriptible comme le véritable secrétaire d'Etat. Il était en grande faveur auprès de Louis XIV, à la cour duquel il avait autrefois résidé; et, depuis la Révolution, le gouvernement français lui avait confié des sommes considérables ayant une destination politique #..

Tandis que Preston se concertait dans la Capitale avec les

* « Le bon effet, Sire, que ces lettres d'Escosse et d'Angleterre ont produit, est qu’elles ont enfin persuadé le Roy d'Angleterre qu'il ne recouvrera ses estats que les armes à la main; et ce n’est pus peu de l'en avoir convaincu.»

* Van Gitters aux Etats Généraux, 1 (11) mars 1689. Van Citters appelle Penn « Den bekenden Archquaker. » : ;

* Voir son procès dans le recueil des State Trials, et Jes Lords’ Journals des 11, 12 et 27 novembre 1689.

“ {l'est fait mention d'une remise de deux mille pistoles dans uné lettre de Croissy à D'Avaux du 16 (26) février 1689. Jacques 11, dans une lettre en date du 20 janvier 1689, invite Preston à se considérer toujours comme secrétaire, malgré la nomination de Melfort. |

autres chefs de la faction, les Jacobites des provinces se pro curäient des armes, passaient des revues, s'organisaient en compagnies, en escadrons et en régiments. Il y avait des symptômes alarmants dans le Worcestershire. Dans le Lan cashire un grand nombre de gentilshommes avaient reçu des brevets signés de Jacques, prenaient le titre de colonels et de capitaines, et dressaient de longues listes de sous-ofliciers et de simples soldats. Des lettres du Yorkshire annonçaient qu'on avait vu sur les bruyères des environs de Knaresborough de nombreux rassemblements qui ne paraissaient pas avoir de bonnes intentions. Des lettres de Newcastle rendaient compte d’une grande partie de ballon qui avait eu lieu dans le Northumberland, et qu'on soupçonnait avoir servi de prétexte à une réunion de mécontents. Il se trouvait, disaitôn, dans la foule, cent cinquante cavaliers bien montés et armés, parmi lesquels on comptait beaucoup de Papistes !. Gependant des paquets de lettres remplies de trahison passaient et repassaient continuellement entre le comté de Kent et la Picardie, entre le pays de Galles et l'Irlande. Quelquesuns-des messagers étaient d'honnêtes fanatiques : d’autres étaient de simples mercenaires qui trafiquaient des secrets dont ils étaient chargés. |

Les Jacobites trahis par Fuller,

De ces doubles traîtres le plus remarquable fut William Fuller. Cet homme nous a lui-même appris que, lorsqu'il était très-jeune, une brochure lui tomba sous la main, qui contenait un récit de la vie infàäme et de la mort horrible de Dangerfield. Son imagination enfantine s’enflamma ; il dévora le livre; il l’apprit presque par cœur, et il fut bientôt saisi d'un pressentiment, qui le poursuivit pendant toute sa vie, que son sort ressemblerait à celui du misérable aventurier dont il avait lu l'histoire avec tant d'avidité?. On aurait pu

1 Narcissus Luttrell, Diary; Commons Journals, 14, 15, 20 mai 1690; Kingston, Trye History. 1697.

© # The whole life of Ch. William Fuller, récit impartial de sa naissance, de son éducation, de ses relations et de son introduction au service du feu roi Jacques et de sa reine, avec un exposé véridique des intrigues pour les- - quelles il est en ce moment emprisonné; comme aussi l'indication des personnes qui l'ont employé et aidé, avec son sincère 1epentir des méfaits par lui commis pendant ie dernier règne, et ce à l'égard de tous ceux auxquels

supposer que la perspective de mourir à Néwgate, les épaules mises en lambeaux à coups de fouet et un œil hors de son orbite, n'avait rien de bien attrayant. Mais l'expérience prouve qu'il y a des esprits malades sur qui la notoriété, même accompagnée de souffrance physique et de honte, exercè une irrésistible fascination. Possédé de cette dégoûtante ambition, Fuller égala son modèle, s'il ne le surpassa. Élevé

dans la religion catholique romaine, il était page de lady Melfort, lorsque lady Melfort brillait à Whitehall comme une des plus charmantes femmes de la suite de Marie de Modène. Après la Révolution, il suivit sa maîtresse en France. Chargé à plusieurs reprises de missions délicates et périlleuses, il était considéré à Saint-Germain comme un serviteur dévoué de la Maison de Stuart. Mais là vérité est que, dans un de ses voyages à Londres, it s'était vendu au nouveau gouvernement ét avait abjuré la foi dans laquelle il avait été élevé. Il attribua, avec l'impudence qui le caractérisaif,

l'honneur, s’il est permis de l'appeler ainsi, de sa transformation d’un indigne papisté en un indigne protestant, aux raisonnements lumineux ét à la vie sans tache de Tillotson.

Au printemps de 1690, Marie de Modène voulut envoyer:à ses -corfespondants de Lonidrés certaines dépêches fort importantés. Comme cés dépêches étaient trop volumineuses: pour pouvoir être cachées dans les vêtements d'un seul messager, il fallut employer deux agents confidentiels. Faller en fut un : l’autre était un jeune Jacobite plein de zèle, nommé Crone. Ils reçurent, avant leur départ, des instructions complètes de.la rêine en personne. Une visite ordinaire ne devait faire découvrir sur eux aucun papier; mais leurs boutons renfermaiént des lettres écrites en encre invisible.

Ils se rendirent à Calais. Le gouverneur de cette ville leur fournit une barque qui, à la faveur de la nuit, les déposa sur la côte Laisse et marécageuse de Kent, non loin du phare de Dungeness. Ils gagnèrent à pied une ferme, où ils se procurèrent des chevaux, puis ils se dirigèrent vers Londres par des routes différentes. Fuller se rendit en toute hâte au

il a porté préjudice; impartialement écrit par lui-même pendant son séjour dans la prison du Banc du Roi, 1703. » Il va sans dire que jone ferai usage de cette narration qu'avec réserve,

palais de Kensington, et remit entre les mains du roi les documents qui lui avaient été confiés. La première lettre que

Guillaume déplia semblait ne contenir que des compliments

insignifiants; mais on apporta un réchaud de charbon allumé; un liquide bien connu des diplomates de eette époque . fut appliqué sur le papier ; une:odeur désagréable remplit le cabinet du roi, et des phrases d’une haute portée commencèrent à apparaître.

Crone est arrété.

La première chose à faire était de s'assurer de Crone. Malheureusement, il avait eu déjà le temps de remettre ses lettres ; mais on lui tendit un piége dans lequel il tomba facilement. Les Jacobites sincères étaient en général, on doit le dire, de pauvres conspirateurs. Il y avait parmi eux une énorme proportion de buveurs, de fanfarons et de bavards ; Crone en était un. S'il avait été sage, il aurait évité les lieux fréquentés, il aurait observé une grande réserve dans ses discours, et se serait contenté d’une bouteille par repas. Les émissaires du gouvernement le trouvèrent attablé dans une caverne de Gracechurch street, buvant des rasades à la santé du roi Jacques et pérorant sur la restauration prochaine, sur la flotte française, sur les milliers de braves Anglais qui attendaient le signal pour se lever en armes au nom de leur souverain légitime. Il fut conduit devant le Secrétaire

d'État, à Whitehall. Il sémbla d'abord à son aise et plein

d'assurance : mais lorsqu'il eut aperçu parmi les assistants Fuller en liberté, élégamment vêtu et l’épée au côté, son courage l’abandonna, etil put à peine balbutier quelques mots.

La nouvelle de la trahison de Fuller, de l'arrestation de Crone, de la remise entre les mains de Guillaume de lettres importantes de Saint-Germain, se répandit rapidement dans Londres, et jeta l’épouvante parmi- tous ceux dont la conscience n’était pas nette ?. Il était vrai que le témoignage d'un seul individu, cet individu eût-il été plus recomman-

dable que Fuller, ne suffisait pas légalement pour convaincre . une personne quelconque de haute trahison. Mais Fuller

: Fuller, Life of himself.

* Clarendon, Diary, 6 mars 1690; Narcissus Luttrell, Diary.

PSE AG 2h:

avait dressé ses batteries de telle façon que plusieurs témoins pouvaient venir corroborer sa déposition contre Crone ; et si Crone, sous la terreur de la mort, imitait l'exemple de Fuller, les têtes de tous les chefs de la conspiration se trouveraient à la merci du gouvernement. Cependant les Jacobites reprirent courage, lorsqu'on sut que Crone, après avoir subi de nombreux interrogatoires, après avoir reçu de ceux qui le tenaient en leur pouvoir l’assurance que des aveux sincères pouvaient seuls lui sauver la vie, avait résolûment persisté à garder le silence. Restaït à voir quel effet produiraient sur lui un verdict de culpabilité et la perspective prochaine de la potence. Ses complices ne désiraient nullement que sa fermeté füt mise à cette rude épreuve. Ils eurent donc recours à de nombreux artifices, égaux et illégaux, pour empêcher une condamnation. Une femme nommée Clifford, chez qui il avait logé, et qui était un des agents les plus actifs et les plus adroits de la faction jacobite, fut chargée de le maintenir fidèle à la cause, et de lui rendre certains services devant lesquels auraient pu reculer des agents scrupuleux ou timides. Quand le jour fatal arriva, Fuller se trouva trop malade pour déposer comme témoin, et l'affaire dut être ajournée. Il affirma que son indisposition n’était pas naturelle, qu’on lui avait administré dans un potage une drogue malfaisante, que ses ongles étaient décolorés, que ses cheveux . tombaient et que d’habiles médecins déclaraient qu'il était empoisonné. Mais de pareilles histoires, lors: même qu'elles reposent sur de meilleures autorités que celle de Fuller, ne doivent être accueillies qu'avec une extrême méfiance. Tandis que Crone attendait son jugement, un autre agent de la cour de Saint-Germain, nommé Tempest, fut arrêté sur la route de Douvres à Londres, et trouvé porteur de nom- : breuses lettres adressées aux mécontents d'Angleterre !: Il devenait de plus en plus évident que l'Etat était entouré de périls ; et cependant il était absolument nécessaire que, dans ces conjonctures, l’homme capable et énergique qui tenait les rênes de l'Etat quittât son poste.

Embarras de Guillaume.

Guillaume, en proie à de pénibles anxiétés que lui seul * Clarendon, Diary, 10 mai 1690.

était capable de cacher sous une apparence de sérénité stoique, se disposa à partir. Marre s’abandonnait à la plus vive douleur, et ce spectacle affectait plus son époux que ne auraient supposé ceux qui jugeaient de son eœur par son Maintien !. Il ne savait que trop qu'il allait la laisser entourée de difficultés contre lesquelles ses habitudes ne l'avaient pas préparée à lutter. Elle aurait constamment besoin de conseils sages et intègres ;, el où trouver ces conseils? Il connaissait, ilest vrai, parmi ses serviteurs, beaucoup d'hommes capables et quelques hommes vertueux. Mais, lors même qu'il était présent, leurs passions politiques et leurs ressources personnelles lui avaient trop souvent rendu leurs talents et leurs vertus inutiles. Comment la douce Marie pourrait-elle jamais réprimer cet esprit de parti et ces rivalités que son époux, avec toute sa fermeté et son adresse, n’était parvenu que très-imparfaitement à tenir en bride? Si le Cabi- net intérieur qui devait assister la reine était composé exclusivement de Whigs ou de Tories, la moitié de la nation serait mécontente. D'un autre côté, si on mélait ensemble Whigs et Tories, ce seraient des dissensions continuelles, Telle était la situation de Guillaume qu'il n'avait qu’à choisir entre des maux.

Conduite de Shrewsbury.

Tous- ces embarras étaient aggravés par la conduite de Shrewsbury. Le caractère de cet homme pourrait faire le sujet d'une curieuse étude. Il semblait être le favori gâté de la nature et de la fortune. Naissance illustre, rang élevé, vastes domaines, facultés naturelles et connaissances acquises, personne agréable, manières singulièrement gracieuses et - engageantes,. tout se réunissait pour en faire un -objet d’admiration et d'envie, Mais à tous ces avantages il joignait certaines singularités morales et intellectuelies qui le rendaient un tourment pour lui-même et pour tous ceux qui avaient des rapports avec lui. Sa conduite, à l’époque de la Révolution, avait donné au monde une haute opinion, nonseulement de son patriotisme, mais de son courage, de son

| écrivail : à Portland : « Je plains la povre reine, qui est en de terribles afflictions. »

énergie, de la fermeté de son caractère. Il paraît cependant que l'enthousiasme de la jeunesse et l'excitation produite par la sympathie et les applaudissements du public l'avaient, en cette occasion, élevé au:dessus de lui-même. On ne trouverait guère une autre partie de sa vie qui répondit à ce brillant début. A peine avait-il été nommé secrétaire d'Etat, que ses nerfs parurent trop faibles pour un pareil poste. Le travail journalier, la lourde responsabilité, les échecs, les mortifications, les critiques, toutes choses inséparables du pouvoir, éteignirent son ardeur, aigrirent son caractère et affectèrent sa Santé. La puissance dés grands principes religieux paraît être un appui particulièrement nécessaire à dés natures comme la sienne. Malheureusement Shrewsbury, en secouant le joug de la superstition dans laquelle il avait été élevé, s’était en même temps affranchi des liens plus salutaires qui auraient pu donner à son esprit d’une trempe trop délicate la solidité et la droiture qui lui manquaient. Faute de cet appui, il fut, avec de grands talents, un homme faible ; et, avec beaucoup de qualités aimables et séduisantes, il ne fut pas ce qu'on appelle un honnête homme. Il aurait dû,- pour son propre bonheur, être beaucoup meilleur ou beaucoup moins bon. Mais, dans l'état des choses. il ne connut jamais cêtte noble paix de l'âme qui ést la récompense de la loyauté, ni cette abjecte paix de l'âme qui n’est que le produit de l’impudence et de l'insensibilité. Peu d'hommes ayant aussi peu de force pour résister à la tentation, oni souffert aussi cruellement que lui de la honte et du remords.

Pour un homme de ce tempérament, la situation de ministre d'Etat pendant l’année qui suivit la Révolution dut être une torture continuelle..Les.embarras qui, de toutes parts, assiégeaient le gouvernement, la malice de ses ennemis, les prétentions déraisonnables de ses amis, la rage avec laquelle les factions ennemies s’entre-déchiraient et se jetaient surtout médiateur qui essayait de les séparer, auraient pu, on doit en convenir, décourager un esprit plus ferme. Shrewsbury n’avait pas été six mois en place, qu'il avait complétement perdu tête et cœur. Il commença à adresser à Guillaume des letires qu’un prince d’un caractère aussi énergique ne put sans doute lire sans un mélange de pitié et de

mépris. « Je sens, » — tel était le refrain invariable de ces épitres, — « je sens que je ne suis pas propre à remplir ma place. Toute tension d'esprit me fatigue. Je ne suis plus ce que j'étais il y a six mois. Ma santé dépérit. Mon esprit est à la torture. Ma mémoire s’en va. Il n'y a que la retraite et le repos qui puissent me rétablir. » Guillaume lui faisait des réponses amicales et encourageantes; et, pendant quelque temps, ces réponses calmèrent l'esprit troublé de son mipistre ‘. Mais enfin la dissolution, les élections générales, le changement opéré dans les commissions de paix et de lieutenance, et les débats à l’occasion des deux Bill@ d'Abjuration, jetèrent Shrewsbury dans un état voisin de la folie. Il était irrité contre les Whigs parce qu'ils se conduisaient mal à l'égard du roi, et plus irrité encore contre le roi parce qu'il se montrait favorable aux Tories. On ne sait point exactement à quel moment et sous quelle influence cet homme infortuné se laissa entraîner à commettre un acte de trahison, dont la conscience assombrit le reste de son existence. Mais il est très-probable que sa mère qui, bien que la plus dépravée des femmes, avait beaucoup d’ascendant sur lui, profita, pour exercer ce fatal ascendant, de quelque moment de dépit, où il était exaspéré de voir ses avis négligés, et ceux de Danby et de Nottingham préférés. Elle appartenait encore à cette Eglise que son fils avait quittée, et elle pensa peut-être qu’en l’arrachant à la rébellion, elle expiait jusqu’à un certain point la violation de ses vœux matrimoniaux et le meurtre de son époux ?. Ce qui est certain, c'est qu'avant la fin du printemps de 1690, Shrewsbury avait offert ses services à Jacques, et que Jacques les avait acceptés. On exigea une seule preuve de la sincérité du converti : c'était de se démettre des sceaux qu'il avait reçus de la main de l’usurpateur 5, Il est probable que Shrewsburÿ avait à peine commis.

1 Voir les léttres de Shrewsbury dans Coxe, Correspondence, 1re partie,

chap. I.

- Un écrit de Lloyd, du mois de mai 1694, qui se trouve parmi les Nairne Manuscrits, et qui:a été imprimé par Macpherson, prouve que lady Shrewsbury était une jacobite, et qu’elle fit tout ce qui dépendait d'elle pour rallier son fils à ce parti.

* La preuve en est dans quelques mots d’un document que Jacques présenta, au mois de novembre 1692, au gouvernement français. Il y a, dit-il, le comte de Shrusbery, qui, élant secrétaire d'Etat du Prince d'Orange, s’est défait de sa charce par mon ordre. Une copie de ce précieux document se

sa faute, qu'il commença à s’en repentir. Mais il n'avait pas assez de force d'esprit pour s'arrêter dans la voie du mal. Dégoûté de sa propre bassesse, redoutant une découverte qui devait être fatale à son honneur, n’osant point avancer, n’o- . Sant point reculer, il était en proie à des tourments auxquels on ne saurait songer sans éprouver une cerlaine Ccommisération. La vraie cause de ses angoisses était encore un profond secret; mais ses luttes intérieures et ses hésitations étaient généralement connues : elles fournirent à la ville, pendant plusieurs semaines, des sujets de conversation. Un soir qu'il partait pour le palais dans un état de grande agitation, et les sceaux à la main, Burnet lui persuada de différer de quelques heures sa démission. Quelques jours après, Tillotson employa son éloquence dans le même but'. Trois ou quatre fois, le comte déposa sur la table du cabinet du roi les insignes de sa charge, et trois ou quatre fois, sur les représentations bienveillantes du maître qu’il savait avoir trahi, il se décida à les reprendre et à les emporter. C’est ainsi que sa démission fut successivement ajournée jusqu’à la veille du départ du roi. L’agitation avait, à cette époque, donné à Shrewsbury une fièvre lente. Bentinck, qui fit un dernier effort pour l’engager à conserver les sceaux, le trouva alité et trop souffrant pour pouvoir soutenir une conversation 2. La démission si souvent offerte fut enfin acceptée, et, pendant quelques mois, Nottingham fut le seul secrétaire d'Etat.

Le Conseil des Neuf.

Ce fut un grand surcroît d’embarras pour Guillaume de voir, en un pareil moment, son gouvernement affaibli par cette défection. Il essaya néanmoins de faire de son mieux avec les matériaux qui lui restaient, et finit par choisir neuf conseillers privés, par l’avis desquels il recommanda à Marie de se laisser guider. Quatre de ces conseillers, Devonshire, Dorset, Monmouth et Edouard Russell, étaient whigs. Les

trouve dans les Archives du ministère des Affaires Etrangères de France. J y en a une autre dans les Manuscrits Naïrne de la bibliothèque Bodléienne. On en trouvera une traduction en anglais dans le recueil de Macpherson.

! Burnet, IF, 45.

* Shrewsbury à Somors, 22 septembre 1697.

cinq autres, Caermarthen, Pembroke, Nottingham, Marlhorough et Lowther, étaient tories ?.

Guillaume convoqua les neufs conseillers au bureau du secrétaire d'Etat. Quand ils furent assemblés, il entra avec la reine, les invita à s'asseoir, et leur adressa quelques parôles graves et importantes : « La reine manque d'expérience, » leur dit-il; « mais, en vous choisissant pour étre ses conseillers, j'espère avoir remédié à cet inconvénient. Je mets mon royaume entre vos mains. Il ne vous sera rien Caché des affaires étrangères ou intérieures. Je vous conjure d'être vigilants et unis ?., » En particulier, il fit connaître à Marie ce qu'il pensait du caractère des Neuf; et, à en juger par les lettres qu’elle lui écrivit, il y en avait peu d’entré eux pour lesquels il aurait exprimé une haute estime. Marlboroug devait là guider dans les affaires militaires et commander les troupes qui restaient en Angleterre. Russell, qui était amiral du pavillon bleu, et qui avait été nommé à la place lucrative de trésorier de la marine en récompense des services qu'il avait rendus à l'époque de la Révolution, possédait les qualités nécessaires pour être son conseiller spécial dans toutes les questions relatives à la flotte. Mais Caermarthen fut désigné comme l'homme à qui elle devait principalement s’en rapporter, en cas de divergence d'opinions dans le Conseil. La sagacité et l'expérience de Caermarthen étaient incontestables : ses principes étaient, il est vrai, assez relàchés;, mais s’il était une personne au monde à qui il dût être fidèle, cette personne était Marie. Il avait été longtemps, et d’une manière particulière, son ami et son serviteur; il avait obtenu une haute place dans sa faveur en contribuant à son mariage; et il avait, dans la Convention, poussé le zèle pour ses intérêts à un point qu'elle avait elle-même blâmé comme excessif. Il y avait donc tout lieu d'espérer qu’il la ser-

: Parmi les State Poems (t. II, p. 211) se trouve une pièce que quelque ignorant éditeur a intitulée : « Satire composée quand le roi alla en Flandre et laissa neuf Lords-Juges. » J’ai une copie manuscrile de celte satire, évidemment contemporaine, et portant la date de 1690. Il suffit d’un coup d’œù pour reconnaître que les neuf personnes dont il y est question, sont les neuf membres du Conseil intérieur que Guillaume forma pour assister Marie lorsqu'il partit pour l’Irlande. Quelques-uns d’eux n'ont jamais été Lords-Juges.

* Ces détails sont empruntés à une relation écrite par Lowther, et qui se trouve parmi les Manuscrits Mackintosh.

CHAPITRE EL 99 virait, dans os conjoncture. critique, avec un zèle sincère !.

Conduite de Clarendon.

La reine avait, au contraire, dans un de ses plus proches parents, un de ses ennemis les plus acharnés. Le gouvernement avait en main la preuve positive que Clarendon était profondément impliqué dans les complots d'ipsurrection jacobite, Mais il répugnait extrêmement à la reine de voir ses parents traités avec rigueur ; et Guillaume, se rappelant les liens qu’elle avait rompus et les reproches qu'elle avait encourus à cause de lui, accorda volontiers à son intercession la vie et la liberté de son oncle. Mais, avant de partir pour l'Irlande, il parla sérieusement à Rochester : « Votre frère, » lui dit-il, « a conspiré contre moi. J'en suis sûr : j'en ai la preuve écrite de sa propre main. On me pressait de l’exclure de l'Acte de Grâce; mais je n’ai pas voulu faire une chose qui eût causé beaucoup de peine à la reine. Par égard pour elle, je veux bien pardonner le passé; mais mylord Clarendon fera bien d’être plus circonspect à l'avenir. Sinon, il trouvera que ce ne sont point là des plaisanteries. » Rochester communiqua cet avis à Clarendon. Ce dernier, qui était en correspondance suivie avec Dublin et avec Saint-Germain, protesia que son seul désir était de vivre en paix et que, bien qu’il eût quelque serupule en ce qui concernait les serments, le gouvernement actuel n'avait pas de sujet plus obéissant qu il se proposait de l'être ?.

Penn obligé de fournir caution.

Parmi les lettres que le gouvernement avait interceptées, il y en avait une de Jacques II à Penn. Cette lettre, il est vrai, n’était pas une preuve légale que la personne à qui elle était adressée se fût rendue “coupable de haute trahison; mais elle excita des soupçons, qu'on sait aujourd’hui avoir été bien fondés. Penn fut amené devant le Conseil Privé et interrogé. Il dit, avec beaucoup de vérité, qu'il ne pouvait empêcher les gens de lui écrire, et qu'il n'était pas respon-

‘ Voir les leitres de Marie à Guillaume, publiées par Dalrymple. s Clarendon, Diary, 30 mai 1690,

sable de ce qu’on pouvait lui écrire. Il reconnut qu'il tenait au dernier roi par des liens de reconnaissance et, d'affection qu'aucun. changement de fortune ne pouvait briser. « Je serais heureux, » ajouta-t-il, « de pouvoir lui rendre toute espèce de service dans ses affaires privées; mais j ’ai des devoirs sacrés envers mon pays, et je n’ai jamais eu l'idée coupable de chercher à le faire revenir. » C'était un mensonge, et il est probable que Guillaume le savait. Mais il ne voulut pas se montrer sévère envers un homme qui avait plus d’un titre au respect, et qui ne paraissait pas devoir être un conspirateur bien formidable. Il se déclara donc satisfait, et proposa que le prisonnier fût mis en liberté. Cependant quelques membres du Conseil firent des observations à ce sujet, et Penn fut tenu de fournir caution !.

Entrevue de Guillaume avec Burnet.

La veille de son départ, Guillaume fit venir Burnet dans son cabinet, et lui parla dans un langage ferme, mais triste, des dangers qui, de tous côtés, menaçaient le royaume, de l’acharnement des factions rivales et du mauvais esprit qui semblait posséder une partie du clergé. « Mais ma confiance est en Dieu, » dit-il. J'achèverai ma tâche, ou j'y périrai. Seulement, je ne puis m'empêcher de plaindre la pauvre reine; » et deux fois il répéta avec une tendresse inaccoutumée ces mots «la pauvre reine. » « Si vous m'aimez, » ajouta-t-il, « voyez-la souvent, et donnez-lui toute l’assistance qui sera en votre pouvoir. Quant à moi, sans une chose qui me préoccupe, je ‘jouirais de la perspective de me retrouver à cheval et sous la tente, car je suis, à coup sûr, plus propre à commander une armée qu’à gouverner vos Chambres des Lords et des Communes. Mais, bien que je sache que je suis dans le chemin du devoir, il est dur pour ma femme de penser que son père et moi devons nous rencontrer sur le champ de bataille. Dieu veuille qu'il ne lui arrive pas de mal. Priez pour moi, docteur. » Burnet se retira fort ému, et ne manqua sans doute pas d'adresser au ciel, avec une ferveur plus qu’ordinaire, les prières que son maître lui avait demandées ?.

* Gerard Croese.

?* Burnet, Il, 46.

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