CHAPITRE IE 141 Entrée de Guillaume à Dublin
Guillaume établit son quartier général à Ferns, à deux milles environ de Dublin. De là, dans la matinée du dimanche six juillet, ilse rendit en grande pompe à la cathédrale, où, la couronne sur la tête, il rendit grâces à Dieu dans le chœur que décorent aujourd'hui les bannières des chevaliers de Saint-Patrice. King prêcha, avec toute la ferveur d’un néo- : phyte, sur la grande délivrance que Dieu avait opérée en faveur de l'Eglise. Les magistrats protestants de la Cité reparurent, après un long intervalle, revêtus de leur costume officiel. Guillaume ne voulut pas se reposer au Château, mais il retourna le soir à son camp, et y coucha dans sa cabane en bois !. EME -
Effet produit en France par les nouvelles d'Irlande.
La renommée répandit bientôt ces grands événements par toute l’Europe, où ils excitèrent de vives émotions. La nouvelle de la blessure de Guillaume précéda partout de quelques heures la nouvelle de sa victoire. Paris fut réveillé au milieu de la nuit par l’arrivée d’un courrier porteur de dépêches qui annonçaient que l’hérétique, le parricide, le mortel ennemi de la grandeur de la France avait été tué par un boulet de canon à la vue des deux armées. Les commissaires de police coururent par toute la ville, frappant aux portes et invitant les” habitants à illuminer. Dans l’espace d’une heure, les rues, les quais, les ponts parurent tout en feu ; les tambours battaient et les trompettes sonnaient; les cloches de Notre-Dame furent mises en branle, le canon de la Bastille tonna. Des tables furent dressées dans les rues, et tous les passants invités à
tombeau, comme des frères et sœurs qui se retrouvent après une longue absence, et aller de porte en porte se félicitant de la grande miséricorde du Seigneur, s’informant les uns les autres comment ils avaient passé ces derniers jours de détresse et de terreur; quelles craintes ils avaient éprouvées, quels dangers ils avaient courus; on demandait à ceux qui avaient été prisonniers comment ils avaient élé mis en liberté, comment ils avaient été traités, et ce qu'ils pensaient, de temps à autre, de l'état des choses. »
* London Gazette, 14 juillet 1690 ; Story ; True and perfect Journal ; Dumont Manuscrit. Dumont est le seul qui parle de la couronne. Commè il était présent, il n’a pas pu se tromper. C'était probablement la couronne que Jacques avait élé dans l'habitude de porter dans ses voyages quand il paraissait sur le trône, |
142 REGNE DE GUILLAUME Il.
boire. Le prince d'Orange, représenté par. un mannequin en paille, fut traîné par les ruisseaux, et ensuite livré aux flammes, Il était accompagné d’une hideusé figure du diable, portant une bande de papier sur laquelle étaient écrits ces mots : « Il y a deux ans que je t'attends. » Les boutiques de plusieurs huguenots qui s’étaiént vus forcés de s'appeler catholiques, mais qu'on soupconnait d'étreæncore, au fond du cœur, dés hérétiques, furent saccagées par la populace. G'est à peiné s’il était permis de mettre en doute l'exactitude dela nouvelle que la multitude avait accueillie avec tant d’empressement, Bientôt, cepeñdant, quelques individus moins en+ thousiastes que les autres se hasardèrent à remarquef que le fait de la mort du tyran n’était pas aussi certain qu’on pouvait le désirer. Puis s’éleva une violente controverse sur ce genre de blessures; car l'opinion populaire était qu’une personne touchée à l’épaule par un boulet de canon, ne pouvait pas en revenir. Les adversaires en appelèrent à l'autorité de la science, et les portes des grands chirurgiens et médecins furent assiégées, disait-on en plaisantant, comme si la peste eût été à Paris. La question ne tarda pas à être fésolue par une lettre de Jacques, annonçant sa défaite et son arrivée à Brest 1. | -
Effet produit à Rome par les nouvelles d'Irlande.
À Rome, les nouvelles d'Irlande produisirent une sensation bien différente. Là aussi, le bruit de la mort de Guillaume trouva créance pendänt quelques heures. A l'ambassade de France tout était joie et triomphe : mais les ambassadeurs de la maison d'Autriche étaient-au désespoir ; et la physionomie de la cour pontificale était loin d'exprimer l’allégresse ?, Melfort, dans un transport de joie, se mit à écrire une lettre de félicitations à Marie de Modène. Cette lettre, qui existe encore, suflirait seule à expliquer pourquoi il était le favori de Jacques. Hérode, c’est ainsi qu'il désignait Guillaume, n'était plus. Il
* Monthly Mercury, noût 1690; Burnet, II, 50; Dangeau, 2 août 1690, et notè de Saint-Simon; The Follies of Frante, où Relation fidèle des réjouissances extravagantes, etc., en date de Paris, 8 août 1690.
* Me tiene, dit, en parlaht de ce bruit, le marquis de Cogolludo, ministre d'Espagne à Rome, en sumo cuidado y desconsuelo, pues esta seria la ultima ruina de la causa comun. — Cogolludo à Ronquillo, Rome, 2 août
allait y avoir une restauration, et cette restauration devait être suivie d’une terrible vengeance et de l'établissement du despotisme. Il fallait enlever à la chambre des cefmunes les cordonsde la bourse, Il fallait que les criminels politiques fussent jugés, non plus par des jurés, mais par des juges sur lesquels la cour pût compter. Il fallait que l'Aete d'Habeas corpus fût révoqué. Il fallait que les auteurs de la révolution fussent punis avec une impitoyable rigueur. « Si le sk» écrivait le cruel apostat; « est forcé de pardonner, qu'ilépargne aussi peu de coquins qu'il sera possible !. » Au bout de quelques heures d’une pénible attente, un messager apportant des nouvelles plus récentes et plus authentiques, mit pied à terre à la porte du palais occupé par le représentant du roi-catholique. En un moment tout fut changé. Les ennemis de la Frange et toute la population, à l'exception des Français et des Jacobites anglais, était ennemie de la France, se félicitaient avec empressement. Tous les commis de la légation espagnole ne suffisaient pas à faire des copies des dépêches pour les cardinaux et les évêques qui étaient impatiénts dé connaître des détails de la victoire. La première copie fut envoyée ay pape, et lui fit sans doute plaisir. ?, ri eu |
Effet produit à-Londres par les nouvelles d'Irlande. ci
Les bonnes nouvelles d'Irlande arrivèrent à Londres à un moment où l’on avait grand besoin de bonnes nouvelles. Le pavillon anglais avait reçu un affront dans les eaux anglaises. Un ennemi étranger menacait les côtes. À l’intérieur, la trahison était à l'œuvre. Marie avait fait des efforts au-dessus de. ses forces. C’en était trop des cruelles inquiétudes de la situation pour sa douce nature, et elle se plaignait de pouvoir à peine dérober un moment aux affaires pour se £almer par la prière. Son anxiété fut portée au plus haut degré lorsqu’elle apprit que les camps de son père et de son: époux élaient dressés en face l’un de l'autre et qu’on pouvait, d'heure
! Lettres Originales, publiées par Sir Henry Ellis. +
* Del sucesso de Irlanda doy a v. Exca la enorabuena, y le aseguro no ha bastado casi la gente que tengo en la secretaria para repartir copias dello, pues le he embiado a todo el lugar, y la primera al. Papa: — Cogolludo à Ronquillo, postceriptum à la lettre du 2 août. Cogolludo emploie naturellement le nouveau style. La nouvelle de la bataille avait donc été trois se4 maines à parvenir à Rome, |
en heure, s’attendre à recevoir la nouvelle d’une bataille. Elle se déroba pendant le temps nécessaire pour aller faire une visite à Kensington, où elle passa trois heures de repos dans le jardin, qui était alors une solitude champêtre '. Mais le souvenir des jours qu'elle y avait passés avec celui que peutêtre elle ne reverrait plus fut encore une fois trop fort pour elle. « Ces lieux, » lui écrivit-elle, « m'ont rappelé le bonheur dont j'y avais joui dans votre chère compagnie. Mais je n’en ‘dirai pas davantage aujourd’hui, car je fatiguerais à pleurer mes pauvres yeux, que j'ai plus besoin de ménager que jamais. Adieu. Pensez à moi et aimez-moi autant que je vous aime, c’est-à-dire plus que la vie?. »
Le lendemain du jour où avaient été expédiées ces lignes de tendresse, Whitéhall fut réveillé de bonne heure par l’arrivée d’un courrier d'Irlande. Nottingham, qui était encore au lit, dut se lever à la hâte. La reine, qui se rendait à la chapelle, où elle assistait tous les jours au service divin, fut informée que Guillaume avait été blessé. Elle avait beaucoup pleuré; mais jusqu'alors elle avait pleuré seule, et s’était contrainte pour montrer un front calme à sa cour et à son conseil. Mais quand Nottingham eut remis entre ses mains la lettre de son époux, elle fondit en larmes. Elle était encore tremblante de la violence de ses émotions, et elle venait à peine d'achever une lettre à Guillaume, dans laquelle elle épanchait son amour, ses craintes, sa reconnaissance, avec cette douce éloquence naturelle à son âme, lorsque arriva un autre messager, apportant la nouvelle que l’armée anglaise avait forcé le passage de la Boyne, que les Irlandais s’enfuyaient en désordre, ét que le roi se portait bien. Cependant elle resta visiblement inquiète jusqu'à ce que Nottingham lui eut donné l'assurance que Jacques était en sûreté. Le grave secrétaire, qui paraît avoir eu pour elle une estime et une affection réelles, décrivit plus tard, avec beaucoup de sensibilité, cette lutte entre le devoir filial et l'affection conjugale. Marie écrivit le même jour à son époux, pour le conjurer de veiller à ce qu'il n’arrivât point de mal à son père. « Je ns L lui disait-elle, « que je n'ai pas besoin de vous prier
, Evelyn (25 février 1689- 90) l'appelle « une charmante villa. » * Marie à Guillaume, 5 juillet 1690.
d'avoir soin de lui; car vous le ferez dans votre propre intérêt : cependant ajoutez cela à vos autres bontés, et, pour l'amour de moi, faites savoir que vous ne voulez pas qu'il lui soit fait aucun mal!. » Cette sollicitude, quelque touchante: qu'elle fût, était superflue. Jacques était parfaitement capable de prendre soin de lui-même; il ne's’était pas, pendant la bataille, exposé le moins du monde; et tandis que sa fille frémissait à l’idée des périls auxquels elle le croyait exposé en Irlande, il avait depuis longtemps fait voile pour la France.
Le hasard voulut que cette bonne nouvelle parvint à Whitehall le jour même auquel le Parlemént avait été prorogé. Le Président et plusieurs membres de la Chambre des Communes, qui étaient à Londres, se réunirent, suivant la forme, à dix heures du matin, et furent invités par l’huissier de la verge noire à se rendre à la barre de la Chambre des Pairs. Le Parlement fut alors prorogé de nouvéau par commission. Aussitôt après cette cérémonie, le Chancelier de l’Echiquier mit entre les mains du greffier de la Chambre la dépêche qui venait d'arriver d'Irlande, et le greffier la lut à haute voix aux personnes présentes ?. La nouvelle se répandit rapidement de Westminster Hall dans tous les cafés de ja capitale, où elle fut reçue avec des transports de joic; car les Anglais qui désiraient voir une armée anglaise battue ét une colonie anglaise extirpée par les Français et les Irlandais, formaient la minorité même du parti jacobite.
Jacques arrive en France. — Accueil qu'il y reçoit.
Le neuvième jour après la bataille de la Boyne, Jacques débarqua à Brest avec un excellent appétit, fort gai et d'humeur causeuse. Il racontait l’histoire de sa défaite à tous ceux qui voulaient l'écouter. Maïs des officiers français, qui entendaient la guerre et qui comparèrent son récit à d’autres relations, déclarèrent qu’encore bien que Sa Majesté eût vu la bataille, elle ne savait rien de ce qui s’était passé, sinon que son armée avait été battue 5. De Brest, Jacques se rendit à
* Marie à Guillaume, 6 et 7 juillet 1690 ; Burnet, II, 55.
* Baden à Van Citters, 8 (18) juillet 1690.
ns Voir deux lettres arinexées aux Mémoires de l’intendant Foucault, et imprimées dans l'ouvrage de M. Sirtema des Grovestins. Il existe dans les
li. L 13
sarcasmes assez haut pour faire monter aux joues de Marie de Modène le sang altier des Guelphes. Mais l’insensibilité de Jacques n'était pas d'une trempe ordinaire. On savait depuis longtemps qu’elle était à l’ épreuve de la raison et de la pitié. Placée dans des circonstances plus délicates encore, elle se montra à l’éprèuve même du mépris !.
Tourville tente une descente en Angleterre.
Tandis qu’il endurait avec une ignominieuse impassibilité les dédains polis de l'aristocratie française, et qu'il s’efforeait de lasser la patience et la courtoisie de son bienfaiteur en répétant sans cesse que c'était le moment de faire une descente en Angleterre, parce que l’ile entière attendait avec impatience ses libérateurs étrangers, il se passait des événements qui prouvèrent d'une manière éclatante combien peu l'oppresseur banni comprenait l'esprit de ses compatriotes.
Tourville avait, depuis la bataille du cap Beachy, parcouru la Manche sans opposition. Le 21 juillet, on aperçut ses mâts du haut des rochers de Portland. Le 22, il jeta l'ancre dans la rade de Torbay, sous çes mêmes hauteurs qui avaient, peu de mois auparavant, abrité les armements de Guillaume. La flotte française, qui avait en ce moment beaucoup de troupes. à bord, comptait cent onze voiles. Les galères, qui formaient une notable partie de cette force, ressembiaient plutôt à ces navires à l’aide desquels Alcibiade et Lysandre se disputaient la souveraineté de la mer Egée, qu'aux vaisseaux qui combattirent à la bataille du Nil et à Trafalgar. La galère était très-longue et très-étroite ; le pont n’était pas à plus de deux pieds au-dessus de la ligne de flottaison. Chaque galère était mise en mouvement par quarante à cinguantes grandes | rames, et chaque rame manœuvrée par cinq à six esclaves. L'effectif des esclaves attachés au service d’une galère était de trois centtrente-six, celui des officiers et soldats, de cent cinquante. De ces malheureux rameurs les uns étaient des criminels justement condamnés à une vie de fatigues etde dangers; d’autres n'étaient coupables que d’avoir montré trop d' attachement au culte huguenot : la grande majorité se composait d'esclaves achetés, Turcs et Maures pour là plupart. Il va sans
* Life of James, Il, 411, 412; Burnet, IL, 57, et note de Darlmouth,
dire qu’ils formaient sans cesse des complots pour massacrer leurs tyrans et se soustraire à la servitude, et on ne pouvait les maintenir dans l’obéissance qu’à force de coups et au moyen de la peine de mort, fréquemment infligée sous des formes horribles. Un Anglais qui rencontra par hasard une chaîne d'environ douze cents de ces êtres misérables et désespérés, partis de Marseille pour aller rallier l'escadre de Tourville, les entendit déclarer que si jamais ils approchaient d’un vaisseau de guerre portant la croix de Saint-Georges, ils ne reverraient jamais un arsenal français !.
Les galères étaient communément employées dans la Méditerranée; mais on n'en avait jamais vu sur l'océan orageux qui rugit autour de nos côtes. Les flatteurs de Louis XIV lui dirent que l'apparition d’une pareille escadre sur l’Atlantique était une des merveilles réservées pour son règne, et on frappa à Paris une médaille destinée à perpétuer le souvenir de cette expérience hardie dans la guerre maritime 2. Les marins anglais prédirent, avec plus de raison, que la première bourrasque enverrait au fond de la Manche tout cet armement incapable de résister au mauvais temps. La galère, il est vrai, comme l'antique trirème, longeait ordinairement la côte : elle ne se hasardait à perdre la terre de vue -que lorsque la mer était unie et le ciel serein. Mais les qualités qui rendaient cette espèce de navire impropre à braver les vagues et. les tempêtes la rendaient particulièrement propre à un débarquement de troupes. Tourville résolut d’es- -sayer l'effet que produirait une descente. Les Jacobites anglais réfugiés en France ne doutaient nullement que la population entière de l’île ne fût prête à se rallier autour d’une armée d'invasion, et il dut supposer qu'ils connaissaient. l'esprit de leurs compatriotes.
Jamais illusion ne fur plus complète. La tradition rapporte même que l’amiral français, tandis qu'il était encore en mer, reçut une leçon qui aurait dù lui apprendre à se déficr des assurances d’exilés.: Il'arrêta un bateau-pêcheur, ct
‘ Voir les articles Galère et Galérien dans l'Encyclopédie avec les planches ; À true of Relation of the cruelties and barbarities of the French “upon the English prisoners of war, par R. Hutton, avec permission du 27 juin 1690. | * Voir Ja collection des médailles de Louis XIV,
interrogea le patron, simple marin de Sussex, sur les sentiments de la nation. « Etes-vous, » lui dit-il, « pour le roi Jacques ? » — « Je ne me connais pas beaucoup à ces sortes d’affaires, » répondit le pêcheur. « Je n’ai rien à dire contre le roi Jacques. C’est un très-bravé homme, je crois. Que Dieu le bénisse! » « C’est bien parler, » dit Tourville. « En ce cas, vous prendrez volontiers du service avec nous. » — «Quoi! s’écria le prisonnier, « me mettre avec les Français pour combattre les Anglais ! Votre Honneur voudra bien m'excuser; mais je ne le ferais pas quand il s'agirait de ma tête’. » Ce pauvre pêcheur, que ce fût un personnage réel ou imaginaire, exprimait bien l’opinon de la nation. Le feu d'alarme fut allumé sur les rochers qui dominent Teignmouth; le Haut-Tor et Courland répondirent au signal, et bientôt tous les sommets des montagnes de l’ouest se couvrirent de feux. Des messagers coururent pendant la nuit chez tous les Députés-Lieutenants, et le lendemain matin, à la pointe du jour, sans chefet sans ordres, cinq cents gentilshommes et fermiers, armés et à cheval, étaient réunis sur le haut de Haldon-Hill. En vingt-quatre heures tout le Devonshire fut soulevé. Toutes les routes du comté, d’une mer à l’autre, étaient couvertes de combattants, se dirigeant tous vers Torbay. Les Lords de cent manoirs, fiers de leur généalogie et de leurs antiques armoiries, les Drakes, les Prideaux et les Rolles, les Fowell de Fowelscombe et les Fulford de Fulford, sir Bourchier Wray de Tavistock-Park et sir William Courtenay de Powderham-Castle, se mirent en cam-. pagne à la tête de leurs tenanciers. On a conservé des lettres écrites par plusieurs Députés-Lieutenants qui déployèrent le plus d'activité pendant cette semaine d’anxiété. Toutes ces lettres s'accordent à vanter le eourage et l'enthousiasme du peuple. Mais toutes s'accordent aussi à exprimer les inquiétudes les plus vives sur le résultat d’un engagement entre des milices indisciplinées et de vieux soldats qui avaient fait la guerre sous Turenne et sous Luxembourg; — toutes de-
* Cette anecdote, vraie ou fausse, circula à celle époque, ou peu de temps après. On en parlait, en 1745, comme d’une histoire que les vieillards avaient entendu raconter dans Jeur jeunesse. Elle est citée dans le ce Magazine de cette année, comme tirée d’an autre recueil périodique. |
TS Fe ur RL eg Te PE QU: PNR ONE CE nur A
mandent le secours de troupes régulières dans ‘un langage bien différent de eelui qu’avaient alors l'habitude d'employer les gentisihhommes campagnards en parlant des armées permanentes, lorsque Ja pression du danger ne se faisait pas sentir.
Destruction de Teignmouth.
Tourville, voyant toute la populatiod unie eontre lui comme un seul homme, se borna à envoyer ses galères ravager Teigomouth, qui est maintenant une jolie ville de douze : cents maisons, mais qui n'était alors qu'un obsçur village d’une quarantaine de chaumières. Les habitants avaient pris Ja fuite. Leurs habitations furent incendiées. La vénérable église de la paroisse fut saccagée, la chaire et la table de communion furent brisées, les Bibles et les livres de prières furent déchirés et jetés par les chemins, les bestiaux et les go furent abattus, et quelques petits bâtiments employés à la pêche ou au cahotage furent détruits. Cependant seize à dix-sept mille hommes du Deyonshire campaient près de la côte, et tous lès comtés voisins étaient soulevés. Les mines d'étain de Cornwall avaient envoyé une multitude de leurs grossiers et robustes ouvriers, animés d'une haine mortelle contre le papisme. Dix mille d’entre eux venaient de signer une adresse à la reine, dans laquelle ils lui promettaient de résister à tous ses ennemis, et ils tenaient parole !. Vingtdeux compagnies de cavalerie, fournies par les comtés de Suflolk, d'Essex, d'Herford et de Buckingham, furent passées en revue par Marie à Hounslow, et complimentées par Marls borough sur leur tenue militaire. La milice de Kent et de Surrey campa à Blaekheath ?. Van Citters informa les Etats- Généraux que toute l'Angleterre était en armes, à pied ou à cheval; que la désastreuse issue de l'engagement du cap Beachy, loin d’intimider le peuple, n’avait fait que l'exaspérer, et que chaque détachement de soldats qu'il rencontrait sur la route criait comme un seul homme : « Dieu bénisse le roi Guillaume et la reine Marie* ! »
. London Gaselte, 7 juillel 1990.
* Narcissus Luttrell, Diary.
* Je crois devoir citer les propres paroles de Van Citters : : Door oi het ryk alles to voet en le paarde in de wassenen Op was ; ent gene een seer
Charles Granville, lord Lansdowne, fils aîné du comte de .
Bath, vint, avee quelques troupes tirées de la garnison de Plymouth, prendre le commandement du rassemblement tumultueux qui s'était formé autour du bassin de Torbay. Lansdowne n'était pas un novice, Il avait fait plusieurs rudes campagnes contre l'ennemi commun de la chrélienté, et avait été eréé comte de l'Empire Romain en récompense de la valeur qu’il avait déployée dans cette mémorable journée, qu'ont chantée Filicaja et Waller, et où les infidèles avaient levé le siége de Vienne. Il se disposa à la lutte; mais les Français ne jugèrent pas à propos de l'attaquer, et ils étaient même impatients de partir. Ils éprouvèrent quelque difficulté pour se rembarquer. Tantôt le vent était contraire pour les bâtiments à voiles; tantôt e’était la mer qui était trop agitée pour les galères. Enfin la flotte prit le large. Au moment où la ligne de vaisseaux doublait le cap élevé qui domine Torguay, un incident survint qui, bien que de peu d'importance en lui-même, intéressa vivement les milliers de spectateurs
qui bordaient la côte. Deux malheureux esclaves se dégagè-:
rent d’une rame et se jetèrent à l’eau. L'un d'eux se noya; l’autre, après avoir lutté pendant plus d’une heure dans la mer, finit par atteindre le rivage, où il fut cordialement aceueilli par une population pour qui la discipline des galères était une chose étrange et odieuse. C'était un Turc, et on eut l'humanité de le renvoyer dans son pays. |
.Irritation du peuple anglais contre les Français.
Une pompeuse relation de l'expédition parut dans la Gazette de Paris. Mais en réalité les exploits de Tourville n’avaient pas été glorieux, et ils avaient été encore moins politiques que glorieux. Le mal qu'il avait fait n’était nullement proportionné aux ressentiments qu'il avait soulevés. Jusqu'’alors les Jacobites s'étaient efforcés de persuader à la nation que les Français arriveraient eomme des amis et des libérateurs, qu'ils observeraient une discipline sévère, qu'ils res-
grooté gerustheyt gaf was dat alle en een yder even seer tegen de Franse oor de laatsle gevallen bataille verbitter en geunimeert waren. Geiyk door de troupes, dewelke ik op de weg alomme gepasseert ben, niet anders hab konnen hooren als cen eenpaarig en general geluydt van God bless king William en queen Mary. 26 juillet (4 août) 1600.
pecteraient les temples et les cérémonies de la religion établie, qu’ils partiraient aussitôt que les oppresseurs hoHandais auraient été chassés et l’ancienne constitution du royaume rétablie. La courte visite de Tourville sur notre côte avait prouvé combien on devait peu se -flatter d'attendre cette modération des soldats de Louis. Ils n'avaient passé que quelques heures dans notre Île, et n’y avaient occupé que quelques acres de terrain. Mais en quelques heures et sur quelques acres de terrain, ils avaient reproduit la dévastation du Palatinat. Ce qui s’était passé fut communiqué à tout le royaume beaucoup plus rapidement que par les gazeties ou par les lettres-nouvelles. Un bref pour le soulagement des victimes de Teignmouth fut lu dans les dix mille églises paroissiales du royaume. Aucune congrégation ne put entendre sans émotion que les bandits papistes avaient saccagé les habitations d'humbles et inoffensifs pêcheurs, renversé les autels de Dieu, mis en pièces les évangiles et le service de la communion. Une rue, construite à l’aide d’une souscription des ‘âmes charitables, sur l'emplacement des habitations détruites par l'ennemi, a conservé le nom de la rue Française t.
Les clameurs contre ceux qu'on soupçonnait, avec de bonnes raisons, d’avoir engagé l'ennemi à faire une descente sur nos côtes, furent vives et générales, et beaucoup de voix s’y joignirent, qui déclamaicnt naguère contre le gouvernement de Guillaume. La question avait cessé d’être une question entre deux dynasties pour devenir une question entre l’Angleterre et la France. Telle était la force du sentimént natio-
* J'ai consulté, sur cette expédition, les London Gaxettes des 24, 98, 31 juillet et 4 août 1690; Narcissus Luttrell, Diary; Welwood, Mercurius Reformatus, 5 septembre; la Gaxette de Paris; une lettre de M. Duke, député-lieutenant du Devonshire,‘à Hampden, en date du 25 juillet; une lettre de M. Fulford, de Fulford, à lord Nottingham, en date du 26 juillet : une lettre de la même date, écrite au comte de Bath par les députés-lieutenants du Devonshire ; une lettre de la mème dale, de lord Lansdowne au comte de Bath. Ces quatre lettres sont au nombre des manuscrits de l’Académie royale irlandaise, Lyson donne, dans sa Britannia, des extraits du bref. Dangeau a inséré dans son journal, à la date du 16 août, une série de mensonges extravagants : Tourville avait mis la milice en déroute, il s'était emparé de son artillerie et de ses drapeaux; il avait brûlé des vaisseaux : de guerre, capturé des bâtiments de commerce richement chargés, et il allait détruire Plymouth. C’est là un échantillon des nouvelles anglaises de Dangeau. Il se plaint, il est vrai, de l’extrême difficulté d'obtenir des infor: : malions exactes sur ce qui se passait en Angleterre.
nal que les non-jureurs et les papistes s’y rallièrent ou affectèrent de s’y rallier. Dryden, peu de temps après l'incendie de Teignmouth, déposa aux pieds d'Halifax une pièce accompagnée d'une dédicace éminemment ingénieuse, adroite et éloquente. L'auteur dramatique félicitait son patron d'avoir cherché dans un port tranquille un refuge contre les orages de la vie publique, et exaltait, avec une grande vigueur et une grande beauté d'expression, le bonheur de l'homme d'État qui échange les soucis des affaires et les triomphes oratoires contre le calme de l'étude et les joies du foyer. L'Angleterre, disait-il, ne pouvait se plaindre d’être privée de services auxquels elle avait droit. La sévère discipline de l'ancienne Rome elle-même permettait à un soldat, après de nombreuses campagnes, de réclamer son Congé; et Halifax avait assurément fait assez pour son pays pour avoir droit au même privilége. Mais, ajoutait le poète, il y avait un cas où le vétéran romain, même après son licenciement, était forcé de reprendre son bouclier et son pilum; et ce cas unique élait une invasion des Gaulois. Qu'un poëête qui avait acheté les sourires de Jacques au prix d’une apostasie, qui avait été disgracieusement éconduit de la cour de Guillaume, et qui était plus intéressé à la restauration de la maison exilée qu'aucun homme qui faisait des lettres sa profession, ait employé, sincèrement ou non, un pareil langage, est un fait que l’on peut regarder comme une preuve convaincante, que la résolution de ne jamais subir le joug de l'étranger, était bien fixée dans le cœur du peuple !.
La presse jacobite,
Il y avait, à la vérité, une littérature jacobite-dans laquelle on ne découvre aucune trace de cet esprit patriotique, une littérature dont les restes prouvent qu'il y avait des Anglais parfaitement résignés à-voir’ le pavillon anglais déshonoré, le . territoire anglais envahi, la capitale de l'Angleterre saccagée, la couronne d’ Angleterre portée par un vassal de Louis XIV pourvu qu'ils pussent se venger de leurs ennemis, et surtout de Guillaume, qu'ils haïssaient d’une haine à la fois effrayante et grotesque. Mais cette littérature n’était qu’une œuvre de
* Dédicace d'Arthur,
ténèbres. Ea loi par laquelle le Parlement de Jacques avait soumis la presse au contrôle de censeurs, était toujours en vigueur; etsi les agents chargés de veiller à l'observation de cette loi ne signalaient pas bien rigoureusement. toute irrégularité commise par un libraire qui entendait l’art de glisser une guinée dans une poignée de maip, ils ne pouyaient fermer les yeux sur la vente publique de brochures non autorisées, pleines d’injures grossières contre le souverain, ct de provocations directes à la révolte. Les greniers de Londres donpaient depuis longtemps asile à une elasse d’imprimeurs qui s’y livraient à l'exercice clandestin de leur profession avec des précautions assez semblables à celles dont s’entourent les faux mounayeurs et les faussaires. Des femmes: étaient apostées pour donner l'alarme par leurs cris, si un aÿent se montrait dané le voisinage de l'atelier. La presse était aussitôt poussée dans un cabinet derrière le lit; les caractères jetés dans le trou au charbon et resouverts-de cendre ; le compositeur disparaissait par une trappe pratiquée dans ie toit et s'échappait en passant par-dessus les tuiles des maisons voisines. Dans ces repaires se fabriquaient des ouvrages sédilieux de toute classe et de tout format, depuis les placards à un sou, en vers burlesques, jusqu'aux lourds in-quartos, hérissés de citations en hébreu.-Il n’y avait pas sûreté à exposer de semblables publications sur le comptoir. Elles ne se vendaient que par l'entremise d'agents de confiance, et dans des endroits secrets. Certaines brochures qu'on croyait devoir produire un grand effetétaient distribuées gratuitement et en immense quantité aux frais des riches Jacobites. Tantôt un imprimé était glissé sous une porte, tantôt il était laissé sur la table d’un café. Un jour, mille exemplaires d'un pamphlet insolent étaient envoyés par la poste. Un autre jour, lorsque les boutiquiers se levaient pour ouvrir leurs volets, ils trouvaient tout Feet street et tout le Strand placardés d’afliches séditieuses 1, ur
‘ Voir les comptes-rendus du procès d’Anderton, 1693 ; le Portman du 12 mars 1699 96; le Flying-Post du 7 mars 1700; Some discourses upon Dr Burnet and Dr Tillotson, par Hickes, 1695. L'appendice à ces discours contient une relalion curieuse des perquisitions failes dans les imprimeries, en vertu du Licensing Act.