DÉSORDRES DANS LES MONNAIES, PRÉJUDICIABLES AU PAYS
posé (les tentatives faites par Henri IV et par Sully pour la réforme des monnaies. Jusqu'au temps de Henri IV et dans la première moitié de son règne , la monnaie frappée au coin dos dilTérents princes de l'Europe avait eu cours en France ; et dans les transactions de toute espèce, dans les transactions du commerce en particulier, elle s'employait indifféremment avec la monnaie marquée de rempreinte du souverain. La monnaie de France était en général d'un titre très fort . la monnaie étrangère d'un titre faible : en d'autres termes , une pièce d'argent ou d'or de trois livres fa})riquée en France contenait une quantité de fin, ou d'argent ou d'or très-épuré, bien plus considérable f{u*une pièce d'argent ou d'or étrangère de trois livres, ^lalgré l'alliage dont la pièce étrangère était mêlée et qui lui ôtait une valeur de cinq sous, de dix sous, ou môme de plus, l'usage avait fait qu'elle était prise en France pour sa valeur numéraire de trois livres, au lieu d'être prise pour sa valeur matérielle, réelle. Les marchands et plusieurs autres classes de citoyens, fai-, saient amas de pièces françaises d'un titre fort, les transportaient dans les pays étrangers, où ils les vendaient avec un gros bénéfice pour eux , et rapportaient en France des espèces étrangères qu'ils répandaient dans la circulation avec leur valeur numéraire, excédant leur valeur réelle , en usant de la funeste facilité qui s'était établie à cet égard. Ces transports d'argent et d'or français étaient incessants et énormes : Sully en cite un entre cent autres qui s'élevait à la somme en espèces d'or de 200,000 écus ou 600,000 livres du temps, environ 2 millions 200 mille livres d'aujourd'hui '. Un autre désordre existait dans une partie de la monnaie française. Une certaine quantité de nos pièces d'argent et d'or avait été altérée , mêlée
' Sully, ÛEcon. roy., ch. 104, t. 1, p. 371.
mO LIV. VII.CH. VI. ÉDITSDE160I ET DE 1 602 POUR LEUR RÉFORME,
d'alliagii clans les fabriques de monnaies alors trop nombreuses, ou bien avait été rognée : ces espèces n'avaient plus les unes leur titre , les autres leur poids. Enfin, pour compléter ce qui a trait aux monnaies à la fin du xvi* siècle, on doit observer que depuis l'édit de 1577, les comptes se faisaient par écus ou sommes de trois livres, au lieu de se faire par livres.
Les désordres survenus dans les monnaies intéressaient au plus liaul point les fortunes particulières et la fortune j»ublique, et devaient produire deux effets désastreux au bout d'un certain temps. D'un côté, une masse de citoyens ayant reçu des monnaies étrangères d'un titre faible ou des monnaies françaises défectueuses, pour prix de ce qu'ils auraient vendu, n'auraient plus eu entre leurs mains le prix légitime des objets livrés par eux. D'un autre côté, la France se serait vu enlever peu à peu toute sa monnaie de bon aloi, et aurait été privée d'une ([uantité considérable de métaux précieux , puisqu'en fondant •les espèces étrangères qui r(!mplaçaient les pièces françaises, on n'y aurait pas trouvé du tout la quantité d'argent et d'or fin que contenaient les pièces françaises '.
Le roi et Sully reconnurent le mal, le combattirent et le détruisirent en partie, ce qui était beaucoup dans une matière compliquée et difficile, et dans un temps où Ton ne connaissait qu'imparfaitement en France les principes qui devaient la régir. L'édit de 1601 fut un premier essai où l'on ne doit pas s'étonner de trouver de l'inexpé-
• Nous prions le lecteur de vouloir bieu faire attention qu'il ne s'agit pus du tout ici du commerce en général des métaux précieux entre deux pays, ni même du transport des monnaies d'un titre élevé d'un pays dans un autre. Tout cela, bien évidemment, n'est pas nuisible à un pays, pourvu que ce commerce se fasse dans de telles conditions qu'il rentre chez lui une quantité d'or et d'argent fin égale ou équivalente à celle qui en est sortie. C'est ce ijui n'avait pas lieu sous Henri IV.
EFFETS PARTIELLEMENT FAVORABLES DE CES EDITS. AJi[
rieiice et des fautes. L'éJit prononça le Jécri des monnaies étrangères et la défense de les exposer dans le commerce, à l'exception de celles d'Espagne. Il prohiba le transport hors du royaume de l'or et de l'argent monnayés de France, sous peine de confiscation des espèces qu'on essayerait de faire sortir, des biens de ceux tpii se livreraient à ce trafic. Comme le gouvernement n'avait pas émis pour l'usage du commerce une monnaie française nouvelle et assez abondante , à la place des monnaies d'Angleterre, d'Allemagne, des Pays-Bas qui se trouvaient supprimées, le commerce fut un moment arrêté, comme Matthieu nous l'apprend . Malgré quelques saisies opérées aux frontières , le transport de nos espèces à l'étranger continua, les adresses de la fraude surmontant l'activité de la surveillance , comme il arrive toujours quand il y a un grand bénéfice ù faire. En 1602, Sully trouva un remède bien plus efficace, bien plus conforme aux principes d'une saine économie politique. Par l'édit de 1602, il haussa les monnaies d'argent et d'or de France. Il porta la valeur du franc d'argent de 20 sons à 21 sous 4 deniers, et celle du reste à proportion : le marc d'argent monta à 25 livres 4 deniers. L'écu d'or au soleil qui valait 60 sous tournois, fut porté à 65 sous, et l'écu d'or nommé pistolet haussa de 58 sous à 62. La valeur des monnaies d'argent de France se trouva ainsi augmentée d'un vingtième : les étrangers furent forcés de donner cent cinq pièces de leur monnaie de titre faible, au lieu de cent qu'ils avaient données jusqu'alors, pour obtenir la même quantité de pièces françaises : ils cessèrent d'y trouver aucun bénéfice et n'en achetèrent plus ; l'argent de bon aloi de France resta désormais dans le royaume. Il n'en fut pas encore ainsi pour l'or. Même après l'augmentation de valeur de nos pièces d'or, il y avait encore avantage à les enlever et à les échanger m 31
482 Liv. vil. en. vi. nouvel essai de réforme en 1609.
contre de l'argent. Cela venait de ce que la proportion de l'or à l'argent en France n'était pas tout à fait de 1 à 11 , tandis que dans les autres pays de l'Europe, elle était de 1 à 13, et même un peu au delà. Les étrangers continuèrent donc à accaparer notre or. Le même édit de 1 002, rétablit le compte par livres, au lieu du compte par écus. De Thou a blâmé fortement ce changement. Leblanc a émis après lui le même sentiment, l'un et l'autre en s'appuyant sur des raisons dont la solidité semble contestable'.
En 1609 le roi et Sully firent une seconde tentative pour opérer dans les monnaies une réforme qui s'étendît à toutes les parties, et qui satisfit à tout ce que demandait l'intérêt public. Dans la mesure qu'ils projetèrent, dans l'édit même qu'ils formulèrent, sur les propositions de Coquerel, l'un des généraux des finances, il semble qu'ils adoptèrent d'excellents principes, et l'on peut s"étonner(|ue les auteurs des traités spéciaux sur les finances ou n'aient pas eu connaissance de ces actes, ou ne les aient pas soumis à un sérieux examen. Il était arrêté qu'une monnaie unique, et une monnaie française , aurait seule cours désormais dans le royaume. Des espèces d'or et d'argent, nommées henriques, d'un titre et d'un poids irréprochables, devaient être frappées sur-le-champ et en assez grande quantité pour satisfaire aux diverses transactions et aux besoins du commerce. Toutes les monnaies étrangères, à l'exception des pistoles d'Espagne, étaient décriées sur-le-champ, et les pistoles d'Espagne ne devaient plus avoir cours que pour un an. Les espèces étrangères
1 Recueil des Ane. lois franc., t. XV, p. 270. — Sully, (Econ. roy., ch. 104 et 110,t. I, p. 370, 37f, 403, 404. — P. Cayet, Chron. septen., 1. V, p. 208. — Matthieu, t. II, 1. III, p. 446. — Tbuanus, lib. CXXIX. — Leblanc, Traité liistor. des mon., p. 351, 372. — Forbonnais^ Recli. et considér. sur les finances, t. I, p. 51-53.