L'ESPAGNE CÈDE A LA DISETTE ET A LA MENACE DE LA GUERRE
transporter en Espayne, et que cela ruynera toute la navigation françoise ' . »
Ainsi les Espagnols, par suite des prohibitions du roi, souffraient bien de la rareté de nos produits, mais ils n'en étaient pas privés : il y avait chez eux disette, il n'y avait pas famine. Pour qu'ils fussent réduits par la famine et à composer et à capituler avec nous, il aurait fallu que Henri fermât nos marchés et nos ports à toutes les nations étrangères. Mais il y avait pour nos voisins de si grands intérêts engagés dans leurs relations commerciales avec la France, c|u*en prenant une pareille mesure, il fallait s'attendre à la haine de tous et à d'incalculables représailles de leur part. C'était de plus mettre en interdit pour un temps indéterminé non plus une partie de notre commerce, mais tout notre commerce, et le placement des produits de notre agriculture excédant les besoins publics. Henri préféra de beaucoup les chances d'une guerre avec l'Espagne seule. Il ordonna donc à ses négociateurs d'introduire dans les conférences avec les représentants de cette puissance, l'alternative pour elle ou de retirer le droit de trente pour cent, ou de se préparer à le soutenir par les armes". Sully, chargé exceptionnellement de l'affaire, qui sortait de ses attributions, la traita avec l'ambassadeur d'Espagne Baltazar de Zuniga, et avec le nonce du pape comme médiateur. A la troisième et dernière conférence, « il leur donna les plus grandes appréhensions « de la guerre, à cause des grandes démonstrations qu'il )i fit de la désirer. Il leur demaudoit à tout propos à quoi » ils estimoientdonc qu'il put conseiller le roi d'employer
1 Lettres de Villeroy à Rosny des 18 août et 22 septembre 1604.
* Lettre de Villeroy du 22 septembre 1604. « Le roy désire que » -vous preniez occasion de veoir M. le cardinal Bufalo, pour lui faire )) entendre que ceci nous jettera par force à la guerre, si bieutost l'on n n'y remédie, afin qu'il récrive au pape et le fasse entendre à l'am- » bassadeur d'Espagne. »
406 LlY.Vll. CJI. VI. TItAITK DE COMMERCE AVEC L'ESPAGNK EN 1604.
» treiiLc millions qu il avoil cumplaiit, si grand nombre » nombre d'expérimentés capitaines et vaillants soldats » dont son royaume abondoit, et tant d'armes, artilleries » et nmnitions qu'il avoit assemblées, si ce n'étoit à faire » la guerre à ceux qui lui en donneroient le sujet. » L'Espagne n'était en paix avec l'Angleterre que depuis quob^ues mois : sa terrible lutte contre la Hollande continuait : le siège d'Ostende poursuivi pendant trois ans, avait achevé d'épuiser ses finances et sa force militaire. Dans de pareilles circonstances, une guerre contre la France ne lui présageait que des revers. Elle fut donc contrainte de céder, et le 13 octobre 1G04, son ambassadeur Zuniga signa le traité qui abolissait le droit de trente pour cent, et rétablissait le commerce de la France avec l'Espagne et la Flandre. Le préambule de cet acte, les signatures apposées au bas, les lettres de Henri prouvent également quel utile concours Sully prêta au roi dans cette circonstance '.
Deux historiens du temps assignent pour unique raison à la détermination des Espagnols leur crainte de manquer de vivres^. Puisque les prohibitions n'amenèrent pour enx que la pénurie et non le manque de subsistances, ce ne fut là que la cause secondaire; la cause principale, restée inconnue à ces historiens et. à tout le monde, jusqu'à la publication des Mémoires de Sully, fut la crainte de la guerre. Par sa conduite pleine de résolu-
1 Dumont, Corps diplomat., t. V, partie 2, p. 42. — Sully, OEcon. roy., c. 144, t. I, p. 604, 005. — Lettres du roi à Rosny des 26 septembre, 13 et 17 octobre 1604 : « Mon cousin, vous sçavez mieux que )) nul autre, puisque c'est vous qui l'avez fuit, comme le traité pour » la liberté du commerce ayaut esté conclu et résolu, etc. »
2 Legrain, Décade, 1. Vill, p. 417. — P. Cayet, Chron. sep., 1. VII, t. Il, p. 287 A. « L'interdiction et deffense du Iraffic en Espagne et » Flandre aux François estoit le seul moyen pour contraindre le roy » d'Espagne de lever sou nouvel impost de trente pour cent. »
DEMANDES DE HENRI A JACQUES lei" AU SUJET DU COMMERCE. 497
tion et de vigueur, par son habileté à choisir le moindre entre les inconvénients , Henri sortit sinon de l'un des plus grands dangers, du moins de l'une des plus sérieuses diilicultés de son règne. Yilleroy, charge des alTaires étrangères et du commerce du dehors, lui conseilla exclusivement les prohibitions poussées à la dernière rigueur, et tenait les menaces faites à l'Espagne pour inutiles et dangereuses à la fois'. L'avis contraire, embrassé avec tant de succès par le roi, montre combien il l'emportait sur la plupart de ses ministres, par la portée d'esprit et l'intelligence, et par la connaissance approfondie de la situation intérieure des divers l'^tats de FEurope.
Les garanties et les facilités que Henri voulut donner, et parvint à donner à notre commerce, dans ses relations avec l'Angleterre , suscitèrent des démêlés si ce n'est aussi vifs, au moins plus longs que ne l'avaient été ceux avec l'Espagne. Cette fois, les difficultés que le roi ren- - contra lui vinrent non du gouvernement , mais de la nation avec laquelle il traitait.
Sully, dans son ambassade extraordinaire en Angleterre, avait été chargé de deux missions auprès de Jacques T", l'une politique , l'autre commerciale. Cette dernière, nous l'avons vu, consistait à solliciter du nouveau roi la répression de la piraterie , et des conditions pour le commerce français en Angleterre égales à celles dont jouissait le commerce anglais en France. L'ambassadeur
1 Lettre de Villeroy à Rosny du 22 septembre 1604. « Sa Majesté » estime que ceste crËumte aydera à faciliter et advaQcer ceste réso- » lutiûo. Mais je ne suis de l'advis de Sa Majesté; j'estime au con- » traire qu'ils (les Espagnols) se hasteront moins d'y pourveoir, et » qu'ils feront tout autre jugement de ce discours. Le principal seroit » de donner ordre que le roy fust mieux obéi qu'il n'est, et d'em- » pescher les Anglois d'enlever nos grains, et faire le traffic d'Espagne » à nos despens. » On vient devoir que ces expédients, dont l'exécution n'avait été possible qu'à moitié, conduisaient à une rupture, peut-être à une guerre, avec presque tous nos voisins.
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498 L. VII. en. VI. éditdejacque.'î ler contre les pirates de 1603.
rapporta l'engagement verbal pris pur Jacques I" de satisfaire aux justes demandes de Henri sur ces deux points ffin de juin 1603). Le roi d'Angleterre, d'un caractère faible, mais droit et honnête, accomplit ses promesses dans la mesure de ce qui lui était possible. A la iîn de l'année 1603, il rendit un édit dans lequel il désavouait hautement les pirates anglais, dénonçait à l'indignation et à la vengeance publiques leurs vols et leurs meurtres, défendait à tous ses sujets, sous peine de châtiment exemplaire prononcé par les officiers et magistrats de chaque localité, de ne rien acheter de ce qui proviendrait des prises faites par les pirates. L'édit eut pour effet de les contraindre à quitter la Manche, comme le témoignent les contemporains, et de délivrer notre commerce de leur brigandage dans cette partie de l'Océan '. En outre , Tédit mit le droit du côté de Henri , et livra les pirates à sa justice partout où elle pourrait les atteindre . sans qu'il eût à craindre que le gouvernement anglais s'interposât entre eux et lui-même , ni qu'il rompît avec la France à leur occasion. Mais Jacques I" ne put satisfaire davantage aux légitimes demandes de son allié. Il manquait des moyens nécessaires pour réprimer les pirates dans les parages éloignés de la Manche , et il reconnaissait son impuissance lorsque, peu auparavant l'édit, il invitait Henri
^ Lettre du roi à M. de Brèves du 22 juin 1B03, fonda Béthnne.vol. 9,021, fol. 78 verso. « Le roy d'Angleterre déclare n'approuver les pi- » rateryes que font les siens en l'une et l'autre mer, et promet d'y » pourveoir pour l'advenir au contentement de ceux qui s'en plai- » giient; de quoy nous attendrons les effets.» Lettre du roi à M. de Bcaumont du 19 décembre 160'3, fonds Brienne, vol. 39, fol. 351 verso. « Ledict ambassadeur (d'Angleterre) magnifie l'ordonnance » qu'il (le roi) afaicte contre les pirates et les pirateries, de laquelle » je vous ai faict envoyer une double. » — Mercure françois, 1. 1, fol. 15, 16. Le Mercure ne mentionne cet édit que sous l'an 1605, parce qu'il s'occupe des effets et non de la date. On vient de voir par l'extrait de la lettre précédente qu'il fut rendu avant le 19 décembre 1603.
LETTHES D£ MAItOLE ET HE HEf'RÉSAILLES, COURSES EN MER 499
à leur dumicr la chasse et à les châtier comme des voleurs '. En ce qui concernait l'égalité de condition et de liberté à établir entre le commerce français et le commerce anglais , il pouvait moins encore. Le monopole anglais donnait à ses sujets d'immenses profits, avait pour lui de longues ha])itudes et la conduite du gouvernement précédent : le détruire eût été provoquer des mécontentements souverainement dangereux pour lui , au commencement d'une nouvelle dynastie et au début d'un règne. Forcément, il laissa presque tout à faire à son allié, Henri resta seul chargé de réduire les pirates anglais dans tous les parages autres que la Manche ; d'user et de dompter la haine extraordinaire et très-intéressée dont les Anglais étaient transportés contre la France ".
Pour y parvenir, il mit à exécution, entre 1604 et 1606 , tout ce qu'il avait essayé ou projeté du temps d'Elisabeth, recourant à la force , mais employée avec modération , pour conquérir le droit. 11 laissa nos pirates et nos marchands rendre à la marine marchande anglaise tout le mal que les pirates anglais faisaient à la notre hors de la Manche. Les lettres de marque et de représailles délivrées sous le règne d'Elisabeth eurent leur cours et leur effet : les armateurs de divers ports de Bretagne et de Provence entreprirent des courses contre les navires
1 Lettre du roi à M. de Brèves du 15 août, dans laquelle il témoigne que Jacques I"" eu est venu à le prier de faire la chasse aux pirates anglais et à les châtier comme des voleurs. — Autre lettre du 15 octobre 1603, fonds Béthune, vol. 9,021, fol. 101 recto. « Les Auglois.... » ne s'abstiendront pour cela de voler mes subjects, pour le peu de » respect et d'obéissance que tels pirates portent aux commaudemeus » de leurs princes, le roy d'Angleterre les désavouant ouvertement; » tellement qu'il n'y a moyen de les réprimer que par la force. »
■2 Lettre du roi à M. de Beauraont du 21 mars 1604. Le roi exprime à l'ambassadeur la crainte que dans les négociations avec l'Espagne Jacques I" « ne se laisse emporter au torrent de la haine extraordi- » naire ([ue les Anglois nous portent. »