‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 115 sur 199 · SECOND VOYAGE. CONCURRENCE EFFHÉNÉE EN HOLLANDE · texte numérisé non relu

SECOND VOYAGE. CONCURRENCE EFFHÉNÉE EN HOLLANDE

Mais la lutte contre les Indiens et les Portugais était la moindre des diflicultés (ju'elle eut à surmonter. A peine eut-elle montré à l'Europe les riches produits de l'Inde rapportés par elle, que tous les marchands se jetèrent sur ce commerce pour le lui arracher et en faire leur proie. En Hollande, les compagnies nouvelles et les entreprises particulières pullulèrent, la concurrence n'eut pas de bornes, la liberté du commerce combla en moins de deux ans la mesure des abiis et des excès. « Les marchands, « dit Meteren, alloient dans l'Inde sans tenir aucune cor- » respondance l'un avec l'autre, de sorte qu'ils se ren- » controient souvent tous en un même lieu, et par ainsi » s'endommageoient l'un l'autre, sans cependant aller » visiter quelques autres places'. » Ils se tirent un tort incalculable par le prix excessif auquel la fureur d'acheter fit monter les marchandises dans l'Inde, et par l'avilissement où la nécessité de vendre les lit tomber en Europe.

Le mal, quelque grand qu'il fût, devait encore s'aggraver bientôt, car plusieurs nations se préparaient alors même à envoyer leurs vaisseaux visiter dans l'Inde les ports déjà encombrés par les Hollandais.

Les Anglais étaient l'un de ces peuples. Ils sentirent les premiers qu'on ne pouvait entrer tous à la fois dans la même carrière sans s'y étouffer, et que le commerce de l'Inde était destiné à périr dès sa naissance par cette concurrence effrénée. Ils cherchèrent à conjurer ce danger en limitant le nombre de ceux qui, dans leur nation, prendraient part à ce négoce, s'appropriant ainsi une combinaison que Henri IV, dont le génie ne se laissait devancer par personne, avait appliquée dès 1599 au commerce d'Amérique. En 1600, les plus habiles négociants de Londres formèrent entre eux une Compagnie, et ob-

1 Meteren, ]. XXIV, fol. ol-2.

524 L.VII.CH.VII. 1 re COMPAGNIE ANGLAISE : PERTE DESONPUIVILÉGE.

tinrent d'Elisabeth, par lettres patentes, le privilège de faire le commerce de l'Inde, à l'exclusion de tous autres négociants, pendant quinze ans. L'ardeur jalouse de l'intérêt privé et les idées exagérées de liberté soulevèrent une redoutable opposition contre cette mesure, dans la chambre basse du parlement d'Angleterre où siégeaient (|uatre-vingts marchands. La reine, effrayée de cette démonstration politique , fit une sorte d'amende honorable "à la députation de la Chambre qui lui fut envoyée; rendit, en 1601, un édit qui cassait et annulait une partie des concessions faites à la Compagnie, et ne laissait subsister les autres que so\is la condition qu'elles seraient d'accord avec les lois'. Réduite à ces proportions et à ces ressources, la Compagnie anglaise des Indes orientales ne pouvait obtenir , et n'obtint pendant un quart de siècle , que des résultats d'une importance très-secondaire.

Les Hollandais se montrèrent plus résolus et plus éclairés : ils combattirent d'une main l'ennemi du dehors, de l'autre, ils écrasèrent chez eux l'anarchie commerciale. En 1601, ils vainquirent les Portugais dans deux combats sanglants, près de Bantam et sous les Moluques -. Le 20 mars 1602, les chambres de commerce des six villes principales de Hollande et de Zélande, d'un commun accord entre elles et avec les Etats généraux, détruisirent les compagnies particulières, créèrent une grande compagnie à laquelle ils attribuèrent la navigation et le commerce exclusif de l'Inde pour vingt et un ans, avec une véritable délégation de la souveraineté, comprenant le droit de faire la paix et la guerre avec les

1 Camdeu, Hist. d'Elisabeth, 4« partie p. 299, 300, 369, 370. Il raconte qu'Elisabeth s'excusa auprès de la Chambre basse, et rejeta le tort sur ses premiers ministres qui avaient surpris sa confiance.

2 Meteren, 1. XXIX, fol. 627.

IreCOMPAGN. HOLLANDAISE PRIVILKGIÉE. PRÉPARATIFS ET DIRECTION. 525

princes de l'Orient, de bâtir des forteresses, de choisir les gouverneurs, d'entretenir des garnisons, de nommer des olficiers de police et de justice. Les principaux négociant9»de Hollande et de Zélande y entrèrent ; ils tirent un fonds de 6,600,000 florins, équipèrent et armèrent quatorze vaisseaux, frétait un capital et une force militaire tels qu'un souverain pouvait les rassembler. L' l'état ne leur fournit ni un navire, ni un soldat ; iJ leur prêta seulement des canons; il ne leur accorda aucune subvention en argent; loin de là, il exigea d'eux 25,000 florins à un certain terme. Les négociants et l'Etatjugèrent d'un commun accord que les bénéfices du commerce des Indes couwiraient facilement ces avances, et fourniraient à l'entretien des flottes et des armées, que l'Etat aidait suffisamment l'entreprise en accordant à la Compagnie sa protection, un privilège qui la garantissait d'une concurrence ruineuse, des pouvoirs suffisants à une bonne organisation, et par-dessus tout, la direction unique, forte, éclairée , d'un conseil d'administration pris dans toutes les chambres de commerce , qui devait assurer le succès de ses opérations. Meteren relève et signale 'avec soin ce dernier avantage. « La Compagnie, dit-il, avoit » ceste fin d'amener les marchands à tenir bonne corres- » pondance entre eux, n'aller pas tous en un lieu, mais » se séparer pour aller visiter quelques autres havres et » places; de plus, se secourir et se défendre les uns les » autres contre les ennemis; prendre conseil par l'ensem- )) ble de Tadvancement de la navigation, et pouvoir traf- » fiquer justement au bien des Estais'. » Les résultats d'une si forte organisation ne se firent pas attendre : la Compagnie put passer sur-le-champ à l'égard des Portugais de la défense à l'attaque, et commencer sur eux des

1 Meteren, 1. XXIV, fol. 512.

526 L. VII. CH. vil. SES CONQUÊTES SUR LES PORTUGAIS: S.\ PUISSANCE.

conquêtes. Dès 1604, elle les chassa des Molaques, s'y établit, et s'appropria ainsi le négoce exclusif Je deux des épiceries de VlnAo. qu'on ne recueillait alors que dans ces îles, et dont on faisait en Europe une énorme consommation '. On a remarqué avec justesse que cette Compagnie, sans exemple dans l'antiquité, servit de modèle à toutes celles qui l'ont suivie. Le nouveau corps devint bientôt une grande puissance : ce fut un Etat placé dans l'Etat qui l'enrichit, augmenta sa force au dehors, rangea promptement la Hollande parmi les nations qui exerçaient la plus grande influence dans les affaires générales de l'Europe, parce qu'elle lui offrit dans le commerce des ressources égales à celles que les autres nations tiraient de l'étendue et de la richesse de leur territoire.

La Compagnie que -les Hollandais fondèrent dans le seul intérêt du commerce au principe , devint donc un établissement politique autant que commercial. La conduite qu'ils tinrent dans cette fondation devait être étudiée et imitée dans tous ses détails par les peuples qui voulaient créer chez eux de semblables établissements. Les causes de succès étaient la pénétrante appréciation de la nation du meilleur parti à prendre dans les circonstances où elle se trouvait, la fermeté inébranlable et la suite dans les desseins, la précaution de s'assurer dès le début des capitaux et une force mihtaire en rapport avec les obstacles à vaincre, une direction éclairée, l'acquiescement de la part des particuliers à ce qui avait été décidé une fois par la puissance publique dans l'intérêt général, bien que cette décision blessât leur intérêt du moment. La rapide prospérité de la Compagnie privilégiée de Hollande, succédant à la faiblesse et à l'impuissance des

1 Meteren, 1. XXIX, fol. 628. — Les épiceries dont il s'agit étaient le girofle et la muscade : la muscade était employée dans tous les assaisonnements et même dans les remèdes.

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