OBSERVATIONS FAITES SUR LES COLONIES ESPAGNOLES
leur cupidité : on les suivait à la trace du Port riche à la Castille d'or. Ils ouvrirent quelques exploitations agricoles ; mais on peut juger par deux faits combien elles étaient restreintes. Le pays baigné par l'Amazone est fertile et délicieux, mais plat et conséquemment peu abondant en minéraux : ils le négligèrent lors de la conquête, et Tout toujours négligé depuis. Ils tirèrent si peu parti des richesses agricoles de Cuba , que d'après les statistiques de la lin du siècle dernier , cette île était réputée alors pour peu fertile, et que son territoire de 300 lieues de long, de 30 lieues de large , produisait moins en denrées que la petite île à'Anti(joa^ laquelle n'a que 7 lieues d'étendue '. De plus, le peu de cultures qu'ils avaient établies ne portaient que sur des denrées de luxe, telles que le sucre, la vanille, l'indigo, et non sur les denrées de première nécessité : ils avaient calculé que de pareils produits, comme les épiceries que les Portugais tiraient des Indes, se vendant à un prix bien plus élevé, seraient pour eux d'un bien meilleur rapport'. Cette manière devoir des Espagnols était devenue la doctrine généralement reçue , dominante en France , en Angleterre et dans les autres Etats de l'Europe , ainsi qu'on le voit par les histoires et les traités du temps ; l'opinion répandue dans les masses, adoptée par la plupart des hommes d'Etat, entre lesquels il faut ranger Sully lui-même, était que les possessions en Amérique n'étaient précieuses et recherchables qu'en proportion des richesses métalliques ou des denrées de luxe qu'on en pouvait tirer.
1 Ces résultats de statistique ont élé consigués à la fia du siècle dernier dans le Traité de géographie de Guthrie, t. III, p. 422, 613.
* La culture introduite par les Espagnols dans les Antilles date de 1517. Herréra, 1. IV, t. Ill, p. 330 de la ti-aduclion, mentionne sous l'année 1522 une rébellion des nègres dans l'tle espagnole (Saint- Domingue). « Ce sont ceux qu'on y a menés pour travailler aux eu- » gins à sucre. »
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Cependant cjnelquos esprits réfléchis et sagaces commençaient à la fin du xvi'^ siècle à protester contre cette erreur, et à relever les vices et les faibles de la constitution des colonies espagnoles. Ils remarquaient que ces colonies donnaient bien aux princes qui les possédaient d'immenses quantités d'or et d'argent, et avec cette abondance de numéraire , la solde de nombreuses armées , les fonds nécessaires pour nouer partout des intrigues, les moyens d'attaque contre tous les Etats voisins, et pour un temps, ce surcroît de puissance signalé par Michel Hurault. Mais ils avaient observé en même temps que les inconvénients résultant non des colonies , mais de l'organisation des colonies , égalaient les avantages, et que la décadencede la population, deTagriculture, de l'industrie, datait pour l'Espagne de la conquête des Antilles, du Mexique, du Pérou, du Chili. D'un côté, elle avait été impuissante à retenir une partie de sa population se ruant sur les métaux précieux , sur la rapide et facile fortune qu'on trouvait en Amérique, et se répandant sur un espace de plus de deux mille quatre cents lieues, seulement du nord au midi. D'un autre côté , en recevant elle-même de ce nouvel empire des monceaux d'or et d'argent, elle était tombée dans une superbe indolence , et avait acheté dès lors le vivre et le vêtement à ses voisins , au lieu de les demander à son sol et aux bras de ses habitants. C'est ce dont on a vu des preuves aux précédents chapitres , dans les articles concernant l'agriculture, l'industrie et le commerce de la France. De cette diminution des ressources intérieures de l'Espagne, il était résulté que cet Etat était sur le point de perdre en Europe une somme de puissance égale à celle qu'il avait gagnée en Amérique.
Les hommes les plus éclairés cliez nous, à la fin du XVI* siècle , appliquaient ces observations à la France et aux établissements coloniaux dont on projetait la créa-