‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 124 sur 199 · ORGANISATION DIFFÉRENTE ET TOUTE NOUVELLE · texte numérisé non relu

ORGANISATION DIFFÉRENTE ET TOUTE NOUVELLE

tion. Tls voulaient constituer nos colonies de l'Amérique septentrionale d'aprèsdesprincipesentièrement nouveaux, et leur donner pour base une exploitation du sol différente de toutes celles pratiquées jusqu'alors ; s'exerçant non plus sur les métaux précieux , ni même sur les denrées de luxe, telles que les épiceries et le sucre, mais sur ceux des produits du règne végétal et du règne animal qui constituent les denrées de première nécessité. L'exploitation devait donc porter sur les bois de construction et d'ameublement ; sur les produits delà cliasse, donnant les pelleteries et les cuirs ; sur les produits de la pêche de la morue et de la baleine , qui , vendus aux habitants des deux hémisphères, enrichiraient aussi bien la France que la pêche du hareng enrichissait la Hollande. Les Français pratiquaient déjà depuis un siècle la pêche de la morue et de la baleine : la fondation des colonies dans l'Amérique septentrionale aurait pour effet nécessaire non-seulement de la leur assurer, mais de l'étendre et d'en décupler les produits. L'agriculture devait être fortement et promptement développée par les colons français, et par les naturels du pays qu'on civiliserait: elle devait s'étendre à toutes les branches, y compris la branche si fructueuse de l'élève du bétail : elle donnerait les grains, une autre partie des cuirs, la laine, le coton. Les richesses fournies par les colonies seraient donc en denrées, au lieu d'être en lingots. Le commerce actif du côté de la métropole, comme du côté des colonies, s'exercerait de la manière et dans les conditions suivantes. Les marchands français iraient prendre des mains des colons les produits recueillis ou obtenus par eux, et lem' apporteraient en échange les produits de l'industrie et des arts de la France, qui, trouvant un nouveau débouché, prendraient eux-mêmes une nouvelle activité. Deux avantages d'une haute importance s'attachaient à cette orga- III 35

54G L.Vll.CIl.VIl. RÉCLAMÉE pourlescolon'iesqu'etabliralafrance.

nisation des colonies et à ce genre d'exploitation. Les denrées qu'on en tirait étaient des denrées de première nécessité, qui trouvaient un placement plus svir, plus général, et surtout plus constant que les denrées de luxe. Une vie laborieuse, la vie de l'agriculture et du commerce , attendant les colons , la colonisation ne devait se faire qu'avec le temps, d'une manière régulière, et ne pas épuiser la population de la métropole. Par cette combinaison, par l'emploi de ces moyens plus lents, mais exempts de tout danger, la France devait trouver dans ses établissements coloniaux un accroissement de richesses et de puissance égal à celui que l'Espagne tirait des siens, non-seulement sans nuire à ses ressources et à sa puissance intériem'es, mais même en les augmentant. Toutes ces données sur l'organisation nouvelle que l'on projetait pour les colonies de TAmérique septentrionale se trouvent consignées dans les édits mêmes portant établissement de ces colonies, comme on le verra bientôt, et dans le premier ou\Tage historique qui leur ait été consacré. On y lit ce remarquable passage qui n'est que la reproduction des idées émises quelque temps auparavant par quelques hommes d'élite , également préoccupés de l'intérêt économique et de l'intérêt religieux, et répondant aux questions que le vulgaire leur adressait sur l'Amérique septentrionale.

<( Les demandes ordinaires que l'on nous fait sont : Y a-t-il des trésors ; y a-t-il des mines d'or et d'argent? Et personne ne demande : Ce peuple-là est-il disposé à entendre la doctrine chrestienne? Et quant aux mines, il y en a vrayment, mais il les faut fouiller avec industrie, labeur et patience. La plus belle mine que je sçacbe cest du blé et du vin, avec la nourriture du bestail. Qui a de ceci, a de l'argent. De mines nous n'en vivons point, et tel souvent a belle mine qui n'a pas beau jeu.

/> Au surplus les mariniers qui vont de toute l'Europe chercher du

l'exploitation agricole et le commerce des produits naturels . 547

poisson aux Terres-Neuves et plus outre, à huit ou neuf cents lieues de leur païs, y trouvent de belles mines, sans rompre les rochers, éventrer la terre, vivre en l'obscurité des enfers, car ainsi faut-il appeler les minières. Ils y trouvent, dis-je, de belles mines, au profond des eaux, et au trafic des pelleteries et fourrures d'élans, de castors, des loutres, de martres et autres animaux, dont ils retirent de bon argent au retour de leurs voyages, auxquels ils ne se plairoient point tant s'ils n'y sentoienl un ample profit. Ceci soit dit en passant pour ce qui regarde la Terre-Neuve... Il faut estimer que les terres qui sont en plus haute élévation de soleil sont beaucoup plus à priser et estimer, d'autant qu'avec l'abondance de la mer, elles ont ce qu'on peut espérer de leur culture, sans mettre en considération les mines d'or et d'argent, desquelles elles se passent bien ^ »

Il n'est pas nn mot dans ce passage qui ne porte , et qui ne conduise aux conséquences suivantes. Comparativement à ce qui avait été pratiqué jusqu'alors par les Portugais et par les Espagnols , un changement capital, une complète transformation était introduite dans la constitution première, dans le régime économique général des colonies européennes. Ce changement était le résultat des principes que Henri IV, et les hommes qu'il appela à concourir avec lui à cette œuvre , firent prédominer dans l'établissement des colonies françaises en Amérique.

Le point de départ des établissements commerciaux et coloniaux fondés sous ce règne en Amérique étant bien arrêté, nous allons maintenant présenter l'historique de ces étalîlissements , et le tableau des découvertes qui précédèrent et accompagnèrent leur fondation.

§ IV. Découvertes faites, colonies fondées par les Français (tans l'A mérique septentrionale , sous le règne de Henri IV.

La première tentative faite pour fonder des établisse-

* Histoire de la nouvelle France par Marc Lescarbot, 1. I, eh. 2, p. 14, 15. Paris, 1609.

548 Liv. VII. r.ii. VII. ktudes faites par i.e roi de 1598 a 1603.

ments dans rAmérique septentrionale remonte au mois de janvier 1508. Le roi venait de promettre aux Notables assemblés à Rouen de restaurer et de relever le royaume. Il jugeait que cet engagement comprenait pour lui l'obligation de donner à la France des possessions en Amérique , que le désordre des derniers règnes ne lui avait pas permis d'acquérir, et dont la privation la plaçait dans un état d'infériorité marquée à l'égard de l'Espagne sous le rapport du territoire , du commerce colonial , des ressources financières. Pour l'accomplissement de ce dessein il mit la main à l'œuvre dès le temps de l'assemblée des Notables, et depuis ce moment jusqu'à sa mort il ne cessa d'y travailler. Les entreprises se succédèrent sous son' règne en aussi grand nombre que sous les cinq règnes précédents réunis ensemble , et elles se terminèrent par des établissements fixes , que la France n'avait pas su se donner jusqu'alors.

Ce ne fut qu'en 1603 , après plusieurs années d'études, après plusieurs essais successifs, que le roi fut entièrement arrêté sur le meilleur mode à adopter pour la colonisation, et sur rétendue qu'il convenait de donner aux possessions françaises. Mais il fit commencer les expéditions sans remise pour que la France prît pied et possession en Amérique, et ne se laissât pas devancer par l'Angleterre et par la Hollande, qui projetaient dès lors des établissements dans le nouveau monde aussi bien qu'aux Indes orientales ' . 11 se conduisit en outre dès le début

1 Mandement à la cour du parlement de Rouen du 12 janvier 1598. « Ayans depuis peu de jours, à l'imitation du roi François l" nostre » prédécesseur, pour l'augmentation de nostre saincte foy chrétienne, )) et pour plusieurs autr'cs considérations à ce nous mouvans, résolu » de mettre à exécution l'entreprise commencée dès le temps du feu » roy François. » — Commission de M. l'admirai au sieur de Monts du dernier jour d'octobre 1G03. « Sa Majesté ayant receu divers advis » qu'aucuns estrangers désignent d'aller dresser des peuplements et

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