‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 135 sur 199 · LES PUINCIPALFSVILLESDESÉTATS-UNISY SONT ÉLEVÉES PLUS TARD · texte numérisé non relu

LES PUINCIPALFSVILLESDESÉTATS-UNISY SONT ÉLEVÉES PLUS TARD

(le latitude. Le lendemain, 2 octobre, arrivasmes devant Mallebarre, que nous trouvasnies estre un port fort dangereux à cause des bases et bancs où nous voyons briser de toutes parts. 11 y descend une petite rivière, qui est assez belle, ou de basse-mer il y a environ 3 pieds 1/2 d'eau, et y a deux ou trois ruisseaux bordez de prairies : ce lieu est très-beau, si le havre estoit bon. J'en pris la hauteur et trouvay 4-2 degrez de latitude. Nous nommasmes ce lieu le port de Mallebarre =^ ... C'est un lieu fort propre pour y bastir et jeter les fondements d'une république, si le port estoit un peu plus profond et l'entrée plus seure qu'elle n'est. 11 fut nommé le port Fortuné. 11 est par la hauteur de -41 degrez un tiers de latitude, à treize lieues de Mallebarre. Nous visitasmes tout le pays eiroonvoisin, lequel est fort beau. Partants du port Fortuné, et ayant fait six ou sept lieues, nous eusmes cognoissance d'une isle que nous nommasmes la Soupçonneuse. Rangeant la coste au sud-ouest, près de douze lieues, passasmes proche d'une rivière qui est fort petite et de difficile abord, à cause des bases et roches qui sont à l'entrée, que j'ai nommée de mon nom '. »

De Monts, Poutrincourt et Champlain avaient donc découvert et reconnu, avec le dessein arrêté d'une prochaine occupation , la côte maritime de l'Amérique septentrionale, depuis la rivière Sainte-Croix et le 45*^ 1/2 degré de latitude jusqu'au il". Ce sont les lieux mêmes où plus tard ont été élevées les villes, où ont été creusés les ports de Portland, de Boston, de Providence, de New- York. Poutrincourt et Champlain étaient persuadés que la France, conseillée par ses plus chers intérêts, ne pouvait manquer d'occuper à court délai cette terre féconde, ce rivage privilégié. Aussi lors de l'exploration de 1606, d'une part ils contractèrent des alliances avec divers chefs et diverses nations barhares; d'une autre, dans la prévision d'un prochain établissement par de Monts, ou par tout autre chef avoué du roi et de la nation, ils firent défricher un vaste terrain qu'ils mirent en état de recevoir des grains, et où de plus ils plantèrent de la vigne, sur la

1 Voyages de Champlain, 1. II, ch. 3, 6, 7.

582 LIV. VII. CII. vu. DÉSASTREUSE OPPOSITION DE L'INTKRÊT PRIVÉ.

côte da cap aux Iles, à égale distance de Choùacoei et de Malebarre '.

Les légitimes et magnifiques espérances qui se présentaient dans l'avenir à la suite de ces découvertes, furent traversées et presque ruinées par l'opposition égoïste de l'intérêt privé, les attaques de la critique, le malheur d'un premier revers que le temps n'avait pas encore permis de couvrir et de réparer. Dès que la Compagnie française entra en jouissance du privilège exclusif des pelleteries, les marchands basques, rochellois, bretons, normands, restés en dehors de l'association, se répandirent en plaintes violentes, disant « qu'on les privait de choses qui leur avaient toujours été libres, que toute leur navigation s'en allait perdre, leurs femmes et leurs enfants devenir pauvres et misérables, et contraints à mendier leur vie. » Tandis qu'ils s'attachaient ainsi à rendre la Compagnie odieuse, les pamphlétaires du temps rébranlaient par le ridicule. Sous le nom de maître Guillaume, ils répandaient dans le public des opuscules, où ils prodiguaient les sarcasmes à de Monts et à ceux qui partageaient avec lui les travaux de la colonisation, et s'égayaient sur l'inutilité de leurs etTorts. Un jour arriva où le gouvernement trouva une dangereuse fermentation répandue dans les populations des provinces maritimes du royaume, et l'opinion publique partie flottante et indécise, partie hostile aux projets d'établissements d'outre-mer. L'affaire fut alors portée au Conseil du roi. Les marchands libres demandèrent que le conseil abrogeât le privilège accordé à la Compagnie, comme portant atteinte aux droits et

* Lescarbot, ch. 44, p. 602. « Durant le temps que le sieur Poutrin- » court fut là, estant en doute si le sieur de Monts viendroit point » faire une habitation en ceste coste, comme il en avoit désir, » il y fit cultiver un parc de terre pour y semer du bled et planter de » la vigne. » — Pour les alliances, voir p. 595, 597, 600, 602.

LE PRIVILÈGE lUiTlRÉ A LA COMPAGNIE FRANÇAISE. 583

libertés tient tous les sujets du roi devaient jouir indistinctement : soit par l'apparente solidité des raisons qu'ils faisaient valoir, soit par argent, ils intéressèrent à leur cause un personnage très-puissant dans le Conseil '.

De Monts et la Compagnie française étaient désarmés au moment de cette violente attaque. Pour imposer silence à la malveillance et à l'intérêt privé, ils auraient eu besoin de l'un de ces succès de prime abord qui frappent les imaginations et flattent l'orgueil national, et ils ne présentaient à notre public, le plus impatient et le plus léger des publics, que la malheureuse tentative faite à Sainte- Croix et les essais encore incertains de l'établissement du Port-Royal. Pour combattre à avantage égal dans le Conseil du roi, il leur aurait fallu suivre les intrigues, répondre aux attaques, multiplier les démarches et les sollicitations, gagner des partisans, et ils consacraient alors même leur temps, leurs efforts, les fonds dont ils pouvaient disposer, à faire un second essai de colonie mieux combiné et plus sérieux. La persistance de leurs efforts, et les prodigieuses difficultés des commencements dans toute entreprise, les défendirent mal. Le Conseil du roi, saisi de la réclamation des marchands basques, rochellois, bretons, normands, prononça en leur faveur. Par suite de cette décision, le privilège de commerce que le roi avait accordé à de Monts et à la Compagnie française, leur fut retiré au commencement de l'année 1G07, après trois années seulement de jouissance. La décision du Conseil qui, au premier abord, peut sembler extraordinaire, n'était de la part de ce corps, ni une usurpation, ni un conflit avec l'autorité royale. On trouve dans notre histoire administrative un précédent qui justifiait entièrement sa conduite au point de vue de la légalité. En 1588, le

1 Voyages de Champlaiiij 1. 1, ch. 8, p. U, 45. — Lescarbot, 1. II, ch. 36, p. 504, édit. 1609.

SSi i,iv. vil. en. VII. AUTRf;s pertes de la compagnie française.

Conseil du roi avait annulé un privilège de commerce concédé aux neveux de Jacques Cartier par le roi Henri III ' . Sous le rapport de la haute administration et de la politique, le Conseil de Henri IV imitait ce qu'Elisabeth avait fait en 1601 : il donnait satisfaction au peuple des marchands, pour faire taire leurs clameurs et calmer leurs ressentiments, qui étaient un danger pour le gouvernement, sacrifiant à cette nécessité présente quelques-uns des grands intérêts de la nation dans l'avenir.

La Compagnie française fut frappée du retrait de son privilège au moment même où d'autres coups portés par ses ennemis l'avaient déjà affaiblie. Si l'année 1605 lui avait donné de beaux bénéfices, l'année 1606 avait été stérile pour elle. Les Basques, qui se plaignaient d'être dépouillés par elle du commerce des pelleteries, avaient, jcontre les défenses du roi, troqué avec les sauvages et enlevé plus de six mille castors sur la côte d'Acadie, près de Canceau. Les Hollandais, qui depuis si longtemps ne se soutenaient contre l'Espagne, ne vivaient que des largesses du roi et des subsides de la France, n'avaient pas rougi d'acheter un traître, ÎSormand d'origine, et conduits par lui, d'aller, au préjudice des Français, s'emparer des castors et des autres pelleteries dont la traite se faisait sur les bords du Saint-Laurent ^ La Compagnie française, frauduleusement privée de ces bénéfices, tandis qu'elle subissait des dépenses considérables pour l'établissem^t d'une colonie, avait été constituée en déficit pour l'année

1 Voyages de Champlain, 1. I, ch. 8, p. 44, 45. — Lescarbot, 1. IV, ch. 17, p. 584 de l'édition de 1618. « .Toiut qu'au conseil du roy, pour » ruiner cet affaire, on avoit nouvellement révoqué lo privilège oc- » troyé au sieur de Monts, pour la Iraicte des castors, chose que l'on » n'eût jamais espérée » (à laquelle on ne devait pas s'attendre). — Plus pour le fait se rapportant au règne de Henri III. 1. III, ch. 31, p. 404, 405.

« Lescarbot, 1. H, ch. 42 et 47, p. 578, 630 de léditiou de 1609.

IlRTOim KN FfiANCK DK LA COLONIE DU PORI-llOYAr.. 585

leOC), l'allé n'aurait pu couvrir ses perles, et se ménager pour l'avenir de légitimes et nécessaires bénéfices, que dans le cas où son privilège lui aurait été maintenu et où elle serait parvenue à le faire respecter. Or, ce privilège venait de lui être retiré. Dans cette situation, elle prit le parti de se dissoudre pendant les premiers mois de 1007, et elle envoya un navire pour ramener en France les éraigrants qu'elle avait établis au Port-Royal '.

Les mauvaises passions des uns, la déplorable légèreté des autres avaient bien pu taire ce tort grave aux intérêts du pays, au développement des grandes institutions commerciales ; mais le mal ne devait être irréparable que si elles trouvaient pour (complices le découragement des chefs de l'entreprise et l'indifférence du roi. Il n'en fut pas ainsi. Poutr in court ne voulut rentrer en France qu'ayant entre les mains de quoi confondre les ennemis de la colonisation et de la compagnie. Il laissa le fort et les bâtiments du Port-Royal à la garde du sagamos ou chef sauvage Membertou et de son peuple, avec lesquels il avait fait alliance et qui, au départ, accompagnèrent les Français de leurs larmes. Les 15 et 30 juillet 1607, il dirigea par troupes successives et sur des barques soigneusement préparées d'avance, tous les habitants de la colonie vers le vaisseau qui devait les ramener en France, et qui mouillait à cent cinquante lieues de là, dans le port de Canceau. Il ne partit du Port-Royal, lui neuvième, que le 1 1 août, après avoir recueilli les grains semés la précédente année et parvenus à une entière maturité. Le 30 septembre, il débarqua les émigrants à Saint-

1 Lescarbot, 1. II, ch. 47, p. 630, 631. « Le sieur de Monts et ses )) associés estoient en perte. » — Mercure françois, t. 1, fol. 296 verso. « La société du sieur de Monts n'estant si profitable àsescom- » paguons, comme ils espéroient, ils la rompirent, tellement qu'il fusl » contrainct de renvoier quérir le sieur de Poutriucourt. » — Voyages de Champlain, 1. I, cU. 8, p. 45.

586l. Vll.cn. vil. RICHESSE DU SOL RTDES MERS DE LANOUVELLE-FRANCE.

Malo, sans avoir perdu un seul homme au départ et dans la traversée ' .

Les renseignements que l'on avait recueillis, les faits qui s'étaient produits, pendant les trois années et demie de séjour que les Français avaient fait à Sainte-Croix et au Port-Royal, établissaient d'une manière solide la nature et la quantité des j)roduits de première nécessité ([ue le royaume pouvait tirer, soit pour l'usage de ses habitants, soit pour son commerce avec les nations des deux mondes, soit pour la fondation d'une grande colonie et d'un nouvel empire, des contrées de l'Amérique septentrionale auxquelles le nom de Nouvelle-France avait été imposé. L'abondance et la richesse de ces produits étaient immenses. La traite des castors et autres pelleteries, sur les côtes d'Acadie et dans le Canada, occupait clia(|ue année plus de quatre-vingts vaisseaux marchands -. La pèche dos morues sur le banc et sur la côte méridionale de l'île de Terre-Neuve et dans les parages de l'ile du cap Breton, était énorme. La pêche de ce poisson n'était guère moins considérable, guère moins fructueuse sur les rivages de l'Acadie. Canceau était le port le plus vulgairement connu et le plus généralement fréquenté par les marins et par les marchands, et le vaisseau qui ramena en France la colonie du Port-Royal, y prit une charge de cent milliers de morues -*. Mais les autres

' Lescarbot, 1. II, ch. 48, p. 643-649.

2 Voyagea de Champlaiu, 1. I, ch. 8, p. 46. « Pour récompense des » pertes du sieur de Monts, luy fut ordonné par le Conseil de Sa » Majesté 6,000 livres à prendre sur les vaisseaux qui iraient traffi- » quer des pelleteries. Mais quelle despense luy cust il fallu faire en » tous les ports et havres pour recouvrer ceste souune, s'informer de » ceux qui auroient traitté, et le département (répartition) qu il fau- » droit, sur plus de quatre-vingts vaisseaux qui fréquentent ces » costes. »

3 Lescarbot, 1. H, ch. 'i7, p. 630 : « On maudoit au sieur de Pou- » trincourt que pour aider à sauver les frais du voyage, le navire,

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