CHAPITRE YIII
Grands élablissements intérieurs de Henri IV.
5 1". Etablisseinents ayant pour but la défense de l'État et la sûreté de la société. — En premier lieu, l'aniK^e de terre. — Henri se rend compte par une <^tude réfléchie de toutes les parties dont se compose l'état militaire de la France. — Etat de l'infanterie et de la cavalerie françaises soudoyées en 1597. Le roi adopte un système entièrement nouveau pour la composition des armées. ~ Permanence du service : prédominance et qualités données à l'infanterie, désormais en majorité française. Misérable condition des capitaines et des soldats jusqu'à l'année l603. Changements apportés dans le sort de l'armée : augmentation de solde, pensions. — Fondation d'une maison de refuse pour les officiers et les soldats vieux et blessés, premier principe de la création des Invalides. Exemption de toutes les charges publiques accordées aux veuves et aux orphelins des militaires. — Deux établisseraenls d'instruction, fondés pour les jeunes gens qui se destinent à l'armée : établissement dans le collège de la Flèche ; établissement à la cour d'une académie ou école militaire, pour les jeunes nobles et autres. — Les anciens ordres militaires remis en honneur; un nouvel ordre créé. Projet de création d'un autre ordre militaire : projet d'extension ponr l'académie ou école militaire. — Les soldats choisis avec discernement, et soigneusement exercés. Projet d'un camp à établir en temps de paix. La guerre réduite eu art pour les soldats, les officiers, les généraux. Nombre progressif îles troupes : les quatre armées de 1610, formant un effectif de 101,000 hommes — Grand développement donné à l'artillerie ; amas d'armes et de munitions. Administration de l'artillerie créée en France. — Développement considérable donné au génie militaire. Les ingénieurs italiens remplacés par des Français. L'art d'attaquer les places perfectionné ; Saint-Luc, Sully, Chasiillon, Errard. — Organisation des subsistances de l'armée. = En second lieu, les fortifications. — Etat de l'art de la fortification en France avant Henri IV. Progrés de fart de fortifier les places : S}'sterae de fortification d'Errard. Le nombre des ingénieurs français multiplié sous ce règne : l'administration des fortifications fondée. — Tableau des places fortifiées sous ce régne. Places fortifiées sur la fronlière du Nord. Villes fortifiées sur la frontière de l'Est. Places fortifiées sur la frontière de la Méditerranée et des Pyrénées. La frontièie de l'Ouest. Derniers travaux de Henri IV pour la défense des frontières. Sommes employées aux travaux de fortification. Projet de construction de fortifications nouvelles, de ports nouveaux. = En troisième lieu, l'armée de mer. — Efforts tentés par Henri IV et par Sully pour rendre une marine à la France : résultats obtenus. =^ En dernier lieu , mesures relatives à la sûreté de la société. — Mesures prises pour empêcher qu'à l'avenir les particuliers n'abusent de la force publique. — Edit sur l'arlillerie, les poudres, les salpêtres. — Destruction d'une partie des forteresses féodales. — Projets relatifs à diverses villes royales, et aux places de sûreté des protestants.
616 MV. vil. Cil. Vlll. CONTENU DU CHAPITRE.
5 II. Etablissements destinés n protéger In vie des citoyens. Etablissements de salubrité et de charité publiques. Travaux publics ayant pour but l'amélioration des habitations particulières, et la décoration de Paris. — Le roi fait, en 16i)2, uoe premii^re et vaine tentalivp pour réprimer le duel. Excé.s auquel le mal parvienl de 1607 à 1C09, Le roi réprime le duel par l'édlt de 1609. Ordonnance sur les pelits pistolets. = Etat «Je la santé publique dans la capitale : continuelles épidémies. Vicieux état des habitations particulières, des rues, des places publiques de Paris. Déplorable insuffisance des hôpitaux. — Les travaux public.% entrepris par Henri, ont deux destinations .• 1° d'améliorer l'ancien Paris ; i" de créer, en partie, un Paris nouveau. = Travaux ayant pour but l'amélioration. Législation relative à la salubrité publique. Nettoyage des rues de Paris. Elargis'-emcnt des rues, établissement de nouvelles fontaines dans plusieurs quartiers : prévôtés de Miron et de Sanguin. Extension et entretien du pavage de Paris. — Le nombre des hôpitaux est quadruplé. Fondation de l'iiôpltal de la Charité. L'Hôtel-Dieu est reconstruit en partie et agrandi. Fondation de l'hôpital Saint-Marcel. Fondation de l'iiôpital Saint-Louis. — Mesures relatives à la santé publique étendues aux villes Je province. = Travaux publics ayant pour but de créer en partie un Paris nouveau. Grands changements projetés par Henri IV : moyens d'exécution. — (Construction de la place Pvoyale, et diverses rues ouvertes autour : toute une portion de quartier nouveau est ajoutée au quartier Saint-Antoine. — Construction de la place Dauphine et d'une Bour.se. Ouverture de la rue Dauphine et des rues voisines. Deux additions de quartiers sont ainsi données au quartier de la Cité, et au quartier de l'Université — Projets de construction à l'île Saint-Louis : leur exécution, commencée sous ce règne, s'achève plus tard et produit un nouveau quartier. — Plan de la porte et place de France, et des nombreuses rues attenantes : commencement d'exécution. Tout un nouveau quartier viendra s'ajouter au quartier du Temple ou du Marais ju.squ'alors désert. Lesliuit grandes rues, les rues artères partant de la place, et traversant toute la ville, doivent, dans un temps donné, transformer le vieux Paris. — Etablissement de quais nouveaux sur les deux rives de la Seine. — Construction du Pont Neuf : ponts projetés sous ce règne, et exécutés plus tard à l'île Saint-Louis.
iUl. Etablissemen/s religieux. Etablissements destinés à favoriser les sciences, les lettres, les arts. — Le roi ranime la religion affaiblie dans l'Eglise protestante et dans l'Eglise catholique. — Tolérance et protection assurées aux calvinistes. Le culte catholique rétabli dans trois cents villes. Réforme du personnel et de la discipline du clergé catholique, édit de 1606. — Ordres religieux établis ou restaurés par Henri IV. — Le Saint-Sépukre protégé. = Soins donnés par le roi à l'instruction publique. — Degré de culture intellecttielle que Henri possède personnellement. — Etat de rinstruetion publique , lors de l'entrée de Henri IV dans Paris. — Effets de l'étude de l'antiquité grecque et latine. L'intérêt public demandait que cette étude fût prlncipaicnient placée dans les collèges. — Rétablissement de l'enseignement dans l'Université de Paris. Travail préparatoire pour la réforme de l'Université de Paris. Exposé des nouveaux statuts. Dispositions relatives à l'éducation : religion, morale, devoirs civils et politiques. Principes généraux qui président ci l'enseignement secondaire. Matières de l'enseignement secondaire. = Réformes dans l'enseignement supérieur. — Faculté de théologie. Faculté de décret ou de droit. Faculté de médecine. — Etat du Collège royal en 1594. Le roi rétablit, dès 1594, l'enseignement des lecteurs ou professeurs royaux, et pourvoit à leur traitement, qu'il augmente ensuite. Dans la période de 1598 à 1609, il donne un premier développement à cet enseignement. F.Q 1609 et 1610, 11 résout de le rendre encyclopédique, de doubler le nombre
CONTENU DU CHAPITRE. 6l7
des chaires, et fie les ronfler aux hommes les plus savants de la France et fie TEurope. Il donne .i l'établissement le nom de Collège royal de France, et lui destine un nouvel et superbe édilice. — Fondation de l'Académie de chirurgie. — Jardin des plantes : établissements et projets. — Projet d'un Conservatoire des arts et métiers, d'un Musée géographique et hydrographique. — Restauration, accroissements, et nouveau régime de la Bibliothèque royale. Etat de la Bibliothèque du roi jusqu'en 1594 : détournements commis par les ligueuis. La Bibliothèque du roi est rétablie et rendue publique. Elle est enrichie des manuscrits de Catherine de Médicis. — Rétablissement du Cabinet des médailles : nouvelle destination donnée aux médailles. — Protection et encouragements donnés aux hommes de lettres et aux savants français ; nombreuses dédicace» adressées au roi. — Encouragements accordés aux savants étrangers. - Liberté «le la presse et du théâtre sous Henri IV.
Nous présenterons dans ce chapitre le tableau des grands établissements intérieurs dont la France dut à Henri IV la fondation ou le développement. Nous les rangerons sous trois chefs. Dans le premier, nous comprendrons ceux qui avaient pour but de défendre l'Etat et d'établir sa puissance au dehors, ainsi que d'assurer la société au dedans. Dans le second, figureront ceux qui servaient à protéger la vie des citoyens ; à soustraire la santé publique aux dangers qu'elle avait courus jusqu'alors, à rendre les habitations particulières plus saines et plus commodes, à changer à la fois et à décorer Paris. Dans le troisième, seront réunis ceux que le gouvernement de Henri destina à ranimer le sentiment religieux et la pratique de la religion ; à orner et à embellir la société, à développer la civilisation en France. Il nous semble que rien de sérieux et de complet ni même d'un peu étendu , n'a été entrepris sur ces sujets , malgré leur importance. Nous essaierons de combler cette lacune avec l'aide des originaux, et sur quelques points avec les recherches des érudits des deux derniers siècles.
§ I. ElabUssemenls ayant pour but la défense de l'Etat et la sûreté de la société.
Dès que l'augmentation des revenus de l'Etat et la réa-
618 UV. vu. CM. Vlll. I;TAT MILITAIHE DE LA FRANCE EN 1597.
lisation d'économies annuelles fournirent à Henri les moyens de supporter en gr-and les dépenses du plus indispensable, mais du plus coûteux des services, il organisa une force militaire, suffisante d'abord pour défendre le royaume au dehors et pour le maintenir en paix au dedans, capable plus tard, par des accroissements progressifs, d'assurer sa pré[)ondérance en Europe. Les réformes et les créations du roi s'étendirent à la fois à l'armée de terre et à l'armée de mer. Dans cette partie de son administration, comme dans les finances, il reçut de Sully un concours si actif et si utile , que dans tout ce qui fut fait leurs efforts et leurs noms doivent se confondre.
Nous porterons d'abord notre attention sur les travaux qu'ils entreprirent pour l'organisation de l'armée de terre. Henri se servit de sa longue expérience à la guerre, et des lumières de sa haute intelligence pour déterminer, d'après l'état militaire actuel de l'Europe, quel mode devait présider de préférence à la composition des armées; quelles armes avaient la supériorité sur d'autres; quelles qualités essentielles et principales devaient posséder les troupes. Une fois arrêté et fixé dans ses idées sur ces trois points, il régla en conséquence les réformes et les transformations qu'il avait à faire subir à notre état militaire.
Il avait fait toute la guerre de la Ligue avec deux espèces de troupes françaises très-différentes : les troupes soldées, cavalerie et infanterie, et les troupes non soldées ou libres, servant seulement dans la cavalerie. Les troupes non soldées se composaient exclusivement de gentilshommes qui, se portant au secours du roi et de la patrie en danger, et faisant le service féodal, le service du banet de l'arrière-ban par exception et dans ce cas extraordinaire, étaient venus grossir son armée. Cette noblesse, incomparable par sa bravoure en un jour de combat, et qui avait puissamment contribué au gain des batailles
OBSERVATIONS FAITES PAR LE HOI. Glt)
rangées, avait en dix circonstances fait échouer les opérations militaires qui demandaient la présence prolongée du guerrier sous le drapeau, par ses départs précipités, par sa brusque retraite dans ses terres, lorsque la dépense, la fatigue, l'ennui, un intérêt contraire l'avaient tirée hors du camp. Dès qu'il s'agissait d'une campagne qui excédait un ou deux mois, on ne pouvait plus compter sur elle, même en France, à plus forte raison à l'étranger.
Le roi se rendit compte avec un soin pareil de la supériorité de certaines armes sur d'autres, et des qualités qui produisaient l'excellence soit de 1 infanterie, soit de la cavalerie. Les campagnes en France du duc de Parme qui, avec une cavalerie faible, était parvenu à faire lever successivement les sièges de Paris et de Rouen et à rompre tous les desseins du roi; les victoires de Henri durant la Ligue, la guerre de Savoie, les campagnes et les sièges dans les Pays-Bas, avaient établi que la grande force des armées consistait désormais dans l'infanterie, l'artillerie, le génie militaire; et que le concours de la cavalerie, toujours nécessaire, décisif dans certaines circonstances, n'était cependant en général que secondaire.
Depuis le règne de Henri H, l'homme de guerre français salarié, fantassin et cavalier, n'avait été qu'un brigand, terrible au paysan, fléau des campagnes et de la richesse publique, mais médiocrement redoutable à l'ennemi, parce que, malgré la valeur exceptionnelle de quelques régiments, la plupart des capitaines et des soldats ne possédaient que dans une mesure restreinte le courage, le sentiment de l'honneur, le dévouement, ainsi que les habitudes de la discipline et de la tactique. Divers faits prouvent cette infériorité des gens de guerre salariés en France. Notre infanterie était au-dessous de celle de la plupart des nations voisines. Elle ne pouvait le disputer à l'infanterie espagnole dont l'excellence remontait aux
620 LIV. VII. CH. VllI. OBSERVATIONS FAITES PAR LE ROI.
campagnes d'Italie, du temps de Charles-Quint, et qui. perfectionnée encore par le duc de Parme, passait à juste titre dans ce temps pour la première de l'Europe. Au siège d'Amiens, en 1 507, tout à fait à la fin de notre lutte contre Philippe II, qui aurait dû nous aguemr, dans deux sorties faites par lennenii au mois de juin, les régiments français sont deux fois vaincus par les Espagnols, et le régiment de Picardie, entre autres, est presque entièrement taillé en pièces. Le désastre se serait étendu à toute la division à laquelle ces régiments appartenaient, si nos troupes n'eussent été promptement secourues par les Anglais nos alliés '. Les Espagnols et les Anglais n'étaient pas les seuls peuples dont l'infanterie l'emportât sur la nôtre. Pendant la Ligue , le parti royal et le parti lorrain avaient également soudoyé des régiments d'infanterie suisse et d'infanterie allemande, considérés comme très-supérieurs à presque tous les régiments français de la même arme. Le fantassin étranger était excellent, parce qu'il avait intérêt à l'être. Ne trouvant pas de quoi vivre dans son pays, infiniment moins riche f[ue la France, il avait embrassé la profession des armes au dehors comme moyen d'existence. Mais il n'était pris ou gardé au service de l'une des puissances de l'Europe que sous condition de la très-bien servir : par conséquent, le courage, et l'habileté acquise par suite d'une longue pratique, étaient pour lui une nécessité. D'un autre côté, quand il possédait ces qualités , il en tirait un très-bon parti, une solde très-élevée. Le fantassin français n'était dans aucune de ces conditions, comme on va le voir, et
' Thuanus, lib. 118, § 9, t. V, p. 680, édit. Lond. Voici ce qu'il dit de la dernière sortie faite par les Espagnols : n Hispani duobus locis » impressionem t'ecere, et totam fere Picardicam iegionem ad internew cionera trucidarunt, Montiguio, Flessano et Foquerollio tribunis mi- » litum occisis : sed tandem ab Anglis supervenieulibus repulsi hostes » plus LXX ex suis amiserunt. »