RAF'POKTS DK LA ROYAUTÉ AVEC LES CLASSES AGRICOLES
le camp à ses frais, un service régulier dans une guerre sAvaute et prolongée; mais on devait en attendre l'effort de la première cavalerie de l'I-lurope, et des exploits <'hevaleresques en un jour de bataille. De plus elle fournissait aux troupes régulières elles-mêmes la plupart de leurs otlîciers, et tous, leurs généraux : les otiiciers continuaient à se montrer d'une bravoure éprouvée; les deux Biron, Lesdiguières, Sully, avaient fait preuve de véritaVdes talents militaires dans la conduite des armées et des sièges. Pour garder à la nation cette race et cette recrue de capitaines, il fallait la tenir entourée de la considération qui s'attaclie à l'aisance, et la préparer aux rudes travaux de la guerre par la vie de la campagne et les exercices de la chasse. Aussi Henri, faisant la guerre au luxe ruineux des nobles, disait-il qu'il se « mow quait bien de ceux (jui portaient leurs moulins sur les » épaules. » De plus, au lieu de les attirer à sa cour, pour les réduire au rôle de souples courtisans, il les renvoyait vivre dans leurs châteaux et dans leurs terres. Un autre avantage s'attachait au séjour des gentilshommes parmi leurs paysans : en cas d'invasion étrangère, leur voix était bien mieux connue, ils étaient bien plus facilement suivis, l'ennemi trouvait une bien autre résistance. Dans ses rapports avec la noblesse, Henri se conduisit par des principes absolument opposés à ceux de Louis XIV, et, à notre sens, selon les vrais principes de la monarchie, qui n'est ni l'absolutisme ni la république.
Eu même temps, à l'autre extrémité de l'échelle sociale, le roi relevait la classe des laboureurs, en mettant les communes rurales dans un état d'aisance et de dignité inconnu jusqu'alors. Il les conlîrma. comme les communes urbaines, dans la jouissance et la disposition de leurs revenus. Il leur donna toutes facilités et protection pour se maintenir dans la propriété de leurs biens communau:^
H U\. vil. en. I. CONSÉQUENCES DE CETTE POLITIQUE.
OU pour V rentrer. Par suite du malheur des temps, la plupart des communes ayant été réduites à aliéner leurs terres pour acquitter les impôts, ou pour satisfaire aux exactions de la Ligue, Henri leur accorda, par son édit de 1600, la faculté d'y rentrer, à la char^je par elles d'acquitter en quatre ans le prix très-vil auquel elles les avaient vendues '. On a remarqué avec justesse et sagacité (juc, dans la jouissance des biens communaux, le paysan pauvre et laborieux puise une ressource qui le met à l'abri de la mendicité et de la servitude. Dans le même esprit et dans le même l)ut, TTenri. comme nous le verrons bientôt, diminua doublement pour les paysans le fardeau de la taille, les protégea contre tous ceux qui les avaient opprimés jusqu'alors, et leur assura ainsi l'égalité des citovens devant la loi. Il fit donc immensément pour la liberté, comme pour le bien-être de cette classe nombreuse de la nation.
En tenant tous les ordres de citoyens, le clergé, la noblesse, les parlements, la bourgeoisie, les habitants des campagnes dans cet état de dignité et d'indépendance, en leur continuant à tous une existence distincte, une vie qui leur était propre. Henri se conduisait par les maximes de la politique la plus élevée. Il entretenait chez sa nation la mâle vigueur , la noblesse de sentiments et d'idées, qui font la grandeur des individus et des peuples tout ensemble, parce qu'elles poussent la nature humaine à fournir tout ce qu'elle peut donner. Les bourgeois d'Or-
' Kdit du mois de mars 1600, article 37, Ajic. lois fraoc, t. XV, p. 237. « Ayant esté contraints la pluspart des habitants des paroisses » de ce royaume, de vendre leurs usages et communes (terres com- » munes) à fort vil prix, pour payer les tailles et autres grande? sommes » qui se levoient avec violence sur eux durant les troubles, voulons » et ordonnons qi;e quoique lesdictes veutes ayent esté faictes pure- » ment et saus rachapt, qu'il soit loisible aux habitauts de les relirer » eu remboursant le prix actuellement pnyé par les acquéreurs dans » quatre aus. « — M. Leber, Histoire du pouvoir municipal, p. 445. 454.
\lF.SUr\ES D'oitDMK KT DK PAI\ t'Ultl.li^S. 45
lôans, les bourgeois de lieauvais avaient opposé aux Anglais et aux Bourguignons une résistance héroïque et indomptable ; les l'arli'nients et les villes^, tout récemment, venaient de recon(|uérir la patrie sur les tyrans de la Ligne et sur 1" l'espagnol. Cette fierté de courage qui ne connaît pas de dangers dans la guerre;, se transforme, les hostilités linies, d'une part en courage civil, d'une autre en une force calme qui ne connaît pas de diliicultés insurmontables dans les arts et les entreprises de la paix. J'outcs ces vertus se retirent des populations à mesure que les populations se fondent, se perdent, s'effacent dans une masse de trente millions d'individus, et qu elles subissent l'absolutisme. L'excès de la centralisation et de r unité administrative tue chez elles la puissance de l'individualité : l'excès du pouvoir étouffe le sentiment de la liberté, principe de toutes les grandes choses. La souveriUne habileté pour les gouvernements, même monarchiques, est de laisser aux corps et aux communautés assez de vie locale, aux citoyens assez d'indépendance, pour qu'ils restent énergiques et dignes, et de ménager à la royauté assez de force pour réprimer la liberté, au moment où l'abus se produit et où la révolte commence.
§ III. Mesures politiques ayant pour bat d'établir fortement l'ordre et la paix publics, et une bonne administration.
Henri, en faisant à la nation une large part d'indépendance, ne négligea aucun des grands moyens propres à fonder un pouvoir central très-fort, très en état de prévenir ou de réprimer les troubles, et d'assurer l'ordre public. Tous les malheurs, toutes les humiliations de la France à la fin du moyen âge, avaient découlé d'une source unique : les apanages avaient constitué une seconde féodalité, avaient permis aux ducs de Bourgogne, peu à peu agrandis, de devenir, comme princes terriens, les rivaux
U) 1. VII. CH 1. RKUNION A LA COURONNE DES DEhNlÊRS GRANDS DOMAINES.
(les rois do Franco. Au temps des guerres de religion et do la Ligue, les doux dernières principautés féodales subsistantes, où se maintenaient encore l'indépendance de fait et les moyens de faire la guerre, au moins à un gouvernement faible, avaient alimenté les troubles dans le rovaume durant trente-six ans. Le parti calviniste avait pu tenir tùte toujours à la royauté, parfois même comme à Coutras, la vaincre, l'humilier, parce qu'il avait été soutenu par les rois de Navarre, princes de Béarn, seigneurs de seize duchés et comtés dont la plupart étaient groupés autour de la iSavarre. Les grandes villes de la Ligue étant déjà réduites, tous les autres princes de la maison de Lorraine, y compris Mayenne, déjà abattus ou soumis, le duc de Mercœur avait pu soutenir la Ligue jusqu'en 1 598, parce qu'il appuyait la révolte desimmenses domaines de la maison de Penthièvre, possédés par lui en Bretague.
A son avènement, Henri avait refusé de réunir son domaine particulier au domaine de la couronne ; il avait établi la séparation par ses lettres-patentes du 1 3 avril 1 590 et par ses lettres de jussion des 18 avril et 29 mai 1591 '. Bien n'était plus juste que cette séparation et désunion : en etïet, la moitié de la France était alors armée contre lui ; lissue de la lutte était incertaine, et il ne pouvait sans une générosité folle doter de son domaine particulier une couronne qu'il risquait de ne posséder jamais. La justice demandait encore qu'il conservât ses biens, pour sauvegarder les droits de sa sœur Catherine. Enfin Tintérèt de l'Etat, autant que sou intérêt privé et celui de sa famille, plaidait contre la réunion. Pour défendre la cause nationale contre les efiorts conjurés de la Ligue, du roi d'Espagne, d'une partie de l'Europe, il fallait pouvoir contracter d'immenses emprunts, et ses domaines propres
» Anciennes lois franc, l. XV, p. -20 el 329.
RÉUNION A LA COURONNE DES DERNIERS GRANDS DOMAINES, sUlTE 47
avaient été incessamment le gage qu'il avait donné à ses créanciers pour en obtenir de l'argent '. Quand il fut aflermi sur le trône, et (juand lient perdu sa sœur, morte sans enfants, il céda aux instances que le procureur-général Laguesle et le Parlement de Paris avaient faites auprès de lui depuis le mois d'avril 1591. Par son édit du mois de juillet 1607, il réunit son domaine privé au domaine de la couronne. Jamais roi de France n'avait enrichi la couronne de terres si nombreuses et si belles. Si pour ses principautés souveraines de Navarre et de Béarn, qui ne furent fondues dans le corps de la monarchie (jue sous Louis XIII, en 1620, il se borna à les unir intimement à la France par une association politique, il réunit otlîciellemenl à la couronne eu 1607, dans le Midi du royaume, un duché et neuf comtés, qui étaient le duché d'Albret, les comtés de Foix, d'Armagnac, de Bigorre, de Rouergue, de Roch, de Cuiversan, de Tarascon, de Périsord, de Limoges; dans le centre de la France , le duché de Beaumont-le-Yicomte ; dans le Xord, le duché d'Alençon et les trois comtés de Soissons. de Marie, de La Fère. De tous les biens dont il était propriétaire lors de son avènement, le seul duché de Vendôme ne fut pas réuni à la couronne ; il en avait disposé en 1598 au profit de son fils naturel César -.
' Mémoires de Mme Dnplessis, p. 233, 254. « Sa Majesté donna » charge et commission à M. Duplessis pour vendre jusqu'à 225,000 escus » du lOudz de sou domaine de Navarre, pour payement des trois vieux ») régiments des Suisses, vente à laquelle M. Duplessis conLredict plus » d'un au, pour ne voir dissiper ceste maison en ses mains, mais à » laquelle finalement Sa Majesté lui commanda de céder pour la » nécessité urgente de ses affaires. » — Ane. lois franc , t. XV', p. 329.
* Pour l'édil de réunion, Ane. lois francs., l. XV, p. 328-330. Pour la réunion de la Navarre française et du Béarn en 1620, et pour réuoucé des domaines privés du roi, voir son accord et capitulation avec le duc Casimir, Mémoires de Duplessis, t. IV, p. 56; Art de vérifier les dates, t. VI, p. 230, 237, in-8". -* Le ductié de Vendôme ne fut pas réuni à la couronne , parce que le roi en disposa en favem
iH LlV. vil. CM. I. CONSÉQUENCES DE CES RÉL'NIONSPOLIU.OHDRE PUBLIC.
Les immenses domaines de la maison de Penthièvre. situés dans les diocèses de Dol et de Saint-Brieuc, et possédés ])ar le duc de Mercœur et par sa femme, passèrent au lils naturel de Henri IV et de Gahrielled'Kstrées, César de Vendôme, par le mariage de ce prince, conclu le 5 avril 1598, avec la fille et l'uniijue héritière du duc et de la duchesse de Mercœur, la plus riche héritière du royaume '.
Les conséquences capitales de ce mariage et de la réunion du domaine du roi à la couronne sont faciles à saisir. La réunion mettait désormais du côté de la royauté toutes les forces militaires, toutes les ressources^ financières qui l'avaient tenue en échec, affaiblie, humiliée, pendant la longue période des guerres de religion. Le mariage, eu livrant l'immense héritage du dernier ligueur au fils du roi, le livrait à peu de chose près à la royauté elle-même. En etfet, les Vendôme, par lillégitimité de leur naissance, par la situation de leurs domaines, entourés, enveloppés de toutes parts de provinces royales, ne pouvaient, par aucun côté, renouveler le rôle des ducs de Bourgogne. Le premier duc de Vendôme, le fils même de Henri IV, en 1G14. alors (ju'il avait vingt ans, alors que ceux qui l'entouraient voulaient et décidaient pour lui , fit bien une sorte de parade insurrectionnelle de quelques mois contre le plus faible et le plus décrié des gouvernements, contre la régence de Marie de Médicis. Mais il échoua, et depuis ce moment, lui-même et tous ses descendants ne furent [)lus, pour les rois, que des généraux utiles, souvent héroïques, parfois indispensables, comme dans la guerre de la succession d'Lspagne. La réunion du do-
ile son fils naturel César, par acte du 13 avril 1598 (Thuanus, l. CXX, t. XIII, p. 20a de la traduction). Les Bénédiclius font donc erreur au sujet de cette réunion.
' Thuanus, l. CXX, iùid.