LE ROI PARVIENT A REPRIMER LE DUEL PAR L'ÉDIT DE
perte était effrayante, et elle s'accrut encore dans les deux années qui suivirent. Au commencement de 1609 , il ne se passait plus un jour qui ne fût marqué par un ou plusieurs duels : presque toutes les familles nobles étaient en deuil , et la France menacée de perdre , par cette rage aveugle , ses plus braves défenseurs dans tous les rangs de l'armée , et la recrue en même temps de ses |>remiers magistrats et de ses diplomates '. Pour le roi , [)0ur tous ceux qui prenaient part uu gouvernement, le temps des préjugés et des faiblesses était passé, le moment venu où ils devaient tout tenter pour opposer à ces fureurs le salutaire empire de la loi.
Henri donna alors son édit du mois de juin 1609, dont toutes les dispositions étaient combinées pour le succès avec une rare babileté -, Il supprimait d'abord deux des causes qui avaient le plus contribué à l'inexécution de l'édit de 1602 et à l'impunité des duellistes. D'une part , il exprimait énergiquement l'borreur que le combat singulier lui inspirait actuellement, quels qu'eussent été autrefois ses sentiments à cet égard, et il prenait l'engagement public et solennel de le réprimer. D'un autre côté , il ôtait aux combattants l'appui des princes et des grands seigneurs , la protection de leur propre naissance et de leur rang. On lisait dans le préambule de l'édit :
« Plusieurs aussi raalings que téméraires, très mal informez du ju-
pui de celle de Lomenie, lequel relève le nombre des morts non plus depuis 1601, mais depuis 1589.
1 Mercure françois, année 1609, fol. 353 recto et verso. « Les duels )) estans devenus si fréquens entre la noblesse, qu'il n'y avoit presque )> pas de jour qu'il ne s en fist quelqu'un, Sa Majesté fut contraLncte » de faire l'édit suivant »
* Voir le texte de l'édit dans le tome I du Mercure françois, année 1609, du folio 3.53 verso au folio 359 ; dans Foutanon, Edits et ordonnances des rois de France, t. I, p. 667-670, et dans le Recueil des anciennes lois françaises.
680 I.IV. VIII. CM. VIII. ÉCONOMIE ET DISPOSITIONS DE l'EDIT.
gemont que nous faisons de semblables actions, s'y engagent et précipitent souvent de propos délibéré, au péril de leurs âmes comme de leurs personnes, pensans par telles voyes accroistre leur réputation et s'advantager sur les autres. Combien qu'en effet elles soient directement contraires au vray et solide honneur, du tout indignes de vrays chresliens, et à nous très désagréables et à contre cœur. De sorte que tant s'en faut qu ils doivent espérer par icelles (actions; aucune faveur de nous, qu'au contraire nous en délestons l'usage, ainsi que tous ceux qui les pratiquent, les cunsidérans comme une fureur plus que brutalle. — Nous voulons la présente ordonnance estre gardée et observée inviolablement par toutes sortes de personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient. Nous faisons deffenses, très expresses à ceste fin, mesme à la Royne noire très chère et aymée compagne, comme à tous les princes de noslre sang et autres princes, à nos principaux et plus spéciaux officiers et serviteurs, de nous Tiire aucune prière de requeste ou supplication contraire à ici'lle, sur peine de nous déplaire. Protestant et jurant par le Dieu vivant de n'accorder aucune grâce dérogeante à la présente ordonnance, ny dispenser jamais personne des peines ordonnées par icelle, en faveur et par contemplation de qui que a soil, ny pour quelque considération, cause ou prétexte que l'on puisse prendre, proposer et alléguer. »
L'édit laissait subsister le duel , donnant cette satisfaction au sentiment de l'honneur, même dans ses égarements , faisant cette concession à un préjugé enraciné . Mais il chargeait le duel d'entraves, et ne lui laissait plus qu'un petit nombre de victimes à atteindre et à frapper. En premier lieu, il prévenait avec un soin extrême les querelles et les occasions de combats singuliers, en retenant chacun dans les égards qu'il devait à ses supérieurs, à ses égaux, à ses inférieurs même. En effet, l'agresseur qui avait fait injure à un autre, qui avait porté quelque atteinte à son honneur, était privé pendant six ans de ses charges, grades, offices, pensions, honneurs et dignités : il ne les recouvrait qu'après avoir fait réparation à l'insulté , avoir demandé pardon au roi , avoir reçu de lui de nouvelles provisions, qu'il pouvait
SUITK DRS DISPOSITIONS DK L'ÉDIT. 68 I
ne pas obtenir, quand la justice et la nécessité commandaient cette sévérité au gouvernement. Si l'agresseur vivait dans la condition privée , il perdait pendant six ans le tiers du revenu de ses biens '. La peine était déjà assez grave , frappait d'une manière assez sensible l'intérêt et r amour-propre, pour que le grand nombre renonçât aux vains emportements et aux provocations de gaieté de cœur. En second lieu, le duel ne s'étendait plus , ne s'appliquait plus à la réparation de toutes les offenses indistinctement : il était réservé pour des cas rares , d'une extrême gravité , décidés en outre , et c'était là le point capital , non plus par les parties intéressées , mais par un tribunal tellement auguste , qu'il ne pouvait venir à la pensée de personne de ne pas s'incliner devant ses jugements. C'étaient le roi , le connétable, les maréchaux de France, qui prenaient connaissance de tous les différends élevés entre les citoyens de toute condition, et particulièrement entre les nobles , et qui prononçaient si l'injure reçue entraînait le duel, ou comportait une autre réparation ^. On sent assez combien ils étaient avares d'autorisations qui mettaient en péril la vie des adversaires , avec quel soin ils cherchaient à composer les querelles par une voie moins funeste pour les particuliers , les familles et l'Etat. Quiconque avait provoqué un autre en duel, sans la permission préalable du tribunal d'honneur, perdait outre le droit de se mesurer contre son ennemi et d'obtenir aucune réparation , ses charges , offices, pensions, lesquels étaient transportés à l'appelé sur l'avis que ce dernier donnait de la provocation. Celui qui se battait en duel sans autorisation et ne tuait pas son adversaire, était puni par la prison perpétuelle avec con-
' Articles I, II, III, X, XI.
^ Article V. Cette dispositiou existait déjà dans Tédit de 1602 : elle fut transportée dans l'édil de 1609.
nS!2 1.1 V. VII CM. VIII. SL'ITR DES DISPOSITIONS DE L'ÉDIT.
fiscation de la moitié de ses biens. Celui qui so battait en duel sans autorisation et tuait son adversaire, encourait la peine de mort ; la moitié du revenu de ses biens était de plus appliquée pendant dix ans aux hôpitaux. Si les coupables avaient pris la fuite, en attendant qu'ils fussent appréhendés, ils étaient dégradés de noblesse, privés de leurs charges , offices et dignités . privés de leurs biens pendant toute la vie. Les témoins qui avaient pris part au combat, comme il n'arrivait alors que trop souvent, subissaient les mêmes peines que les deux adversaires eux-mêmes : ceux qui n'avaient été que spectateurs étaient dégradés des armes , et perdaient pour toujours leurs charges, offices, dignités et pensions '. Le connétable, les maréchaux , les autres officiers de la couronne, les gouverneurs et lieutenants-généraux des provinces, les magistrats étaient tenus de prêter le concours de leur autorité à l'exécution de l'édit " , et d'aider le roi dans la tâche, on peut dire sainte, qu'il avait entreprise avec une résolution et une prudence égales.
En effet , le maintien du combat singulier , la chance réservée à chacun de l'obtenir, avec Taveu du tribunal d'honneur, amortissaient chez les hommes passionnés ces résistances opiniâtres et désespérées contre lesquelles viennent échouer souvent tous les efforts des gouvernements. Les restrictions données au duel , appuyées par tout ce qu'il y avait d'hommes puissants et considérables en France , hautement applaudies par les familles , secrètement approuvées et favorisées par ceux qui avaient subi le duel sous la pression de la honte et de l'entraînement , beaucoup plus qu'ils ne s'y étaient portés deuxmêmes ; ces salutaires entraves bornaient le mal dans le présent à un bien petit nombre de combats singuliers où
' Articles XIV, XV, XVI.
2 Articles XVIII, XIX.
ORDONNANCE UE 1609 SUR LK l'ORT 1)' ARMKS ET LES PETITS PISTOLETS. 683
la vie des citoyens restait en péril , cl ramenaient dans l'avenir, par une insensible diminution, à Tanéantissement. D'après le témoignage dos contemporains , la tentative du roi eut un plein succès de son vivant. Deux soldats de ses gardes qui précédemment avaient donné des preuves éclatantes de valeur, s'étant battus contre les prescriptions de l'édit , il les fit passer par les armes, fermant l'oreille à toutes les prières qu'on lui adressa pour eux, atîn que personne désormais n'espérât de grâce. Cette sévérité nécessaire produisit les plus salutaires effets : les duels d'une fréquence si effrayante la veille encore , cessèrent tout à coup '. Si Richelieu et Louis XIV retrouvèrent la fureur du combat singulier si vive, et eurent à la combattre de nouveau en grande partie avec les moyens employés par Henri IV, c'est uniquement que la faiblesse de deux régences remit dans les rapports sociaux la même confusion, dans la police publique le même relâchement, que dans le gouvernement politique. Henri compléta par un autre acte législatif les mesures destinées à protéger la vie des citoyens. Dans l'habitude de verser le sang humain, on va facilement de la violence au crime ; la pente est glissante et la déviation presque inévitable : beaucoup déjà remplaçaient le duel par l'assassinat, attendant leurs ennemis dans les quartiers retirés des villes et à la campagne, pour leur porterie coup mortel. Les brigands qui tuaient pour voler se multipliaient,
'Mémoires de Foulenay-Mareuil, t. V, p. 11, 1-2. « Le roy jura si » solennellement de faire observer le grand édict contre les duels, que » personne, tant qu'il vécut, n'osa y contrevenir... Il trouva bien plus » de facilité à le faire observer qu'on ne s'estoit imaginé, tant il est n vray que rien n'est impossible à nos roys, quand ils le veulent )' comme il faut. » — Legrain, Décade, 1. VUl, p. 409, édit. 1614, fiiurnit l'indication relative au supiilice des deux soldats des gardes. Une légère inexactitude qui s"est glissée dans les détails n'ôte rien à la vérité générale et à l'importance de son récit, qui explique seul la prompte obéissance dont l'édit fut suivi.
68i I.. vil. cil. VIII. .<?0!NS DU nOI POl'R LA SANTF, PUBLIQUE.
et se cachaient dans les rangs de ceux qui tuaient pour satisfaire leur vengeance. Le roi prévint tous ces crimes par l'ordonnance du 12 septembre 1600. L'ordonnance renouvelant l'édit du mois d'août 1598, défendait à tous, excepté à ceux (jui étaient chargés de maintenir Tordre public, de porter désormais des armes sur eux. Elle proscrivait de plus l'usage d'une arme nouvi'lle. des petits pistolets, qui échappaient facilement à la vue • elle interdisait sur peine de la vie, à toute personne de quelque qualité et condition qu'elle fût, d'en acheter et de s'en servir : elle en prohibait la fabrication et l'introduction dans le royaume et prononçait les plus sévères châtiments contre les réfractaires \ L'ordonnance de septembre 1609 fut reçue avec la même obéissance que l'édit contre les duels et ne produisit guère moins de salutaires effets.
Henri, ainsi qu'il le disait lui-même, considérait tous ses sujets comme ses enfants. Par ses édits contre le duel, par l'érection du tribunal d honneur, par la défense de {torter des armes cachées^ il avait disputé et arraché à lamort la noblesse, etlescitoyensqueVisolement et les voyages mettaient en péril. Par sa législation et ses établissements relatifs à la salubrité des villes et aux hôpitaux, il améliora la santé publique , donna à la vie de toutes les classes de citovens indistinctement des garanties nouvelles, prodigua aux artisans et aux pauvres des secours dont ils avaient manqué jusqu'alors dans leurs maladies et dans leurs infirmités. Tous les rangs de la société eurent à
' Fontanon, Édits et ordonnances des rois de France, t. I, p. 658, 659. « Ordonnance du roy portant deffense à toutes personnes de » quelque qualité qu'elles soient de porter des petits pistolets. Chascun » se licencie journellement d'avoir et porler sur soy des petits pistolets, n le plus souvent cachez. Ce qui amène les mesmes meurtres par » les querelles, inimitiés, volleries et autres excès par ceux qui tien- » nent la campagne, que ceux qui avoient cours lors de nostre pre- » mière prohibition » (celle du 4 août 1598).
ÉTAT DliSIlLF.SKT DES FONTAINES DE PAIUSETDESAUTRESVILI.es. 685
bénir la vigilance et l'infatigable activité de ce roi qui se multipliait pour le bien.
Ses travaux et ses efforts dans cette partie de l'administration publique demandent à être éclairés par un exposé préliminaire de l'état des villes. Ce que nous allons dire à regard de la capitale s'applique, et même avec aggravation, à toutes les villes de province. Depuis Louis XII, la royauté avait eu l'idée à plus d'iuie reprise de changer le hideux Paris du moyen âge. Ces salutaires projets avaient à peine reçu un commencement d'exécution : ils avaient été entravés et arrêtés par les préoccupations, les dangers, les dépenses, où les guerres étrangères avaient entraîné le gouvernement , par les profusions de la cour, par le désordre des finances, par la perturbation que les troubles avaient apportée dans le jeu des institutions. Les funestes effets des guerres civiles , la longue interruption de toute surveillance efficace, de toute initiative delà part du pouvoir central, méconnu ou mal obéi, avaient jeté la même désorganisation dans la police et les établissements municipaux que dans les autres parties de l'administration publique. Lorsque Henri IV devint maître de la capitale, il la trouva dans un état déplorable : elle était devenue un séjour insalubre pour les habitants, généralement impraticable pour le commerce. Toutes les rues de la Cité, hormis les deux qui aboutissaient au Petit-Pont et au pont Saint- Michel, la grande majorité des rués des deux autres subdivisions de Paris, laYille et l'Université, étaient tellement étroites, que les voitures à bras pouvaient à peine y pénétrer, et que les voitures de charroi et de roulage n'y trouvaient aucun passage, a Telles rues, » disent les contemporains, n'estoient capables de coches, » carrosses et autres voitures de telle commodité '. » Le
1 l.egrain, Décade, 1. VU, p. 4-23. « Les rues estroites de la Cité,
086 L. va. cii. viii. i;i:rou('. périodique et fréquence des épidémies.
commerce y était nul, et comme on va le voir, c'était là le moindre mal. Beaucoup de rues étaient mal pavées, ou ne l'étaient jjas du tout. Elles étaient encombrées d'immondices, répandant des exhalaisons infectes et morbides : elles étaient de plus obstruées par des constructions en avance sur la voie publique, pratiquées aux divers étages des maisons, empêchant l'air d'y pénétrer et d'y circuler, les eaux de la pluie de les nettoyer. L'eau, amenée par des moyens hydrauliques, manquait également pour les laver, pour entretenir la propreté intérieure des maisons, comme pour fournir aux besoins des habitants. La quantité des fontaines publiques était tout à fait insuffisante, et Paris n'avait pas encore une seule pompe qui soulevât les eaux de la Seine, et les portât dans les quartiers voisins. A
L'air corrompu que respirait la population tenait tous les ans à un chiffre très- élevé les cas de maladies ordinaires : il développait en outre, au moins tous les dix ans, les maladies contagieuses, qu'on qualifiait alors du nom général de pestes. En dernier lieu , une épidémie de l'espèce la plus dangereuse avait, en 1596, empêché de convoquer à Paris, et obligé de tenir à Rouen l'assemblée des Notables. C'est ce que l'on voit par le .Journal de Lestoile, par l'exposé des autres historiens contemporains et des auteurs qui se sont spécialement occupés de ces matières '.
» tesmoigneut le peu de curiosité et de despense de nos anciens es » premiers règnes, quoique très grands, n'estant telles rues capablesde » coches, carrosses et autres voictures de telle commodité, que l'on n'y » voyoil lors. » — Dans les deux autres subdivisions principales de Paris, la Ville et l'Université, les dimensions de la majorité des rues étaient aussi resserrées que dans la Cité. L'on trouvera aux Documents liistoiiqaes l'indication de quelques-unes de ces rues.
' Lestoile et son supplément. Registre-journal du règne de Henri IV de Fan 1589 à l'an l(iOG. — Scipion Dupleix, Hist. dp Henry le Grand,
DEPLORABLE LNSUIK ISANCE DES HOPITAUX. 6'S7
L'insuffisance des hôpitaux entretenait et aggravait les dangers de la santé publique. Paris avait depuis longtemps plusieurs maisons charitables où l'on recevait et où ron soignait ceux qui se trouvaient atteints d'affections spéciales et particulières, telles par exemple que la lèpre et la gangrène. Mais à la lin du xvi^ siècle, la ville ne possédait qu'un seul hôpital, l'Hôtel-Dien, qui fût général et public, et où l'on accueillit sans distinction et sans exception les pauvres et les artisans frappés d'une maladie quelconque. En négligeant d'établir cette distinction, les historiens modernes présentent dans l'exposé de ce sujet une foule d'erreurs et de contradictions. L'IIôtel- Dieu fidèle, trop tîdële même à l'esprit de son institution, admettait indistinctement les pestiférés, les gens frappés de maladies contagieuses, comme les sujets atteints d'affections ordinaires, entassés et confondus ensemble, réunis souvent dans le même lit. Ce concours de malades au centre et dans le quartier le plus bas de la ville, dans un lieu si resserré, produisait deux effets "désastreux. L'artisan et le pauvre, atteints seulement de maladies ordinaires , qui étaient venus chercher à l'Hôtel-Dieu des remèdes et la guérison, y trouvaient la mort : de ce foyer d'infection, l'épidémie se répandait dans les quartiers voisins, et décimait les habitants '. L'augmentation con-
t. IVjp. 212 : « La ville de Paris estoit alors eutièremeuta^i'^^ee de la » ijeste qui fut cause que les Estais (les Notables) fureut convoqués à » Rouen. La maladie avoit dispersé les officiers du Parlement de » Paris. » — Mezeray, t. III, p. 1184, dit la même chose. — Delamarre, Traité de la police, liv. IV, tit. XIII, chap. 2, t. I, p. 617, 618. II rapporte diverses circonstances se rattachant aux maladies contagieuses et épidémiques qui désolèrent Paris de 1510 à 1596, et il conclut de la manière suivante : « Il ne se passait pas, en ce temps là, dix années » au plus, que Paris ne fust afllicré dj la mUadie contagieuse. » Au lemps où Delamarre publia son ouvrage, les maladies contagieuses et épidémiques sont encore qualifiées de peste. L'argument de sou titre Xlll,p. 616, est : « De l'épidémie, contagion, ou peste. »
' Mercure françois, an 1607, fol. 227 verso. « La ville de Paris avoit
usa L. VIl.CU. VllI. KrATDEs.\IAliONS,DESQUAlS,DESPONTSETPt.ACES.
sidérable de la population de la capitale dans la seconde moitié du règne de Henri IV était un danger public de plus.
Tel était l'état de Paris en ce qui touchait à la santé publique. La commodité, le bien-être des particuliers, les moyens de communication entre elles des diverses parties de la population , les facilités du commerce , l'état des quais, des ponts, des places publiques, ne se trouvaient pas dans df meilleures conditions. Sous Louis XII, une tentative avait été faite ponr améliorer les habitations de la classe moyenne. Soixante-huit maisons avaient été construites en briques, et dans des dimensions moins étroites que précédemment, sur le pont Notre-Dame et aux abords de ce pont '. Vingt ou trente maisons pareilles avaient été édifiées sur le Petit-Pont. Durant les cinq règnes suivants, on en avait construit environ le même nombre, de semblable dimension , dans les huit rues ouvertes ou rebâties sur les ruines du palais de Saint-Paul, et sur une petite partie du terrain du palais des Tournelles, que Catherine de Médicis, depuis la mort tragique de Henri H, avait abandonné pour le Louvre et pour les Tuileries ". Toutes ensemble ces maisons ne formaient pas la cinquantième partie des habitations occupées par
» esté affligée par la peste l'année dernière, «^ ayant aucun lieu pour » retirer les pesti ferez, sinon l'Hostel-Dieu qui est au milieu de la n ville. » — Delamarre, Traité de la police, t. I, p. 618. confirme le témoignage du Mercure, et y ajoute des détails résultant de ses recherches personnelles. — Dulaure, Histoire de Paris; Paris, Ledeutu, 1834, t. V, p. 166,167.
' Dans la suite, l'ouverture du quai Pelletier et de la rue deGèvres réduisit le nombre des maisous ù soixante et une, trente d'un côté, trente et une de l'autre .- ou abattit les maisous qui s'opposaieut à ia route de ce quai et de cette rue.
* Du Breuil, 1. I. p. 244. — Germain Brice, t. IV, p. 328. — Jaillot, Recherches sur Paris, édition de 1775, quartier de la Cité, t. I,p.l95- 199. — Delamarre, Traité de la police, 1. I, lit. Vi, cli. 6, p. 80.
ETAT DE PARIS QUAND LE IlOl S'EN REND MAITRE. 689
la magistrature, la bonne bourgeoisie, le commerce de Paris. Les autres maisons n'étaient bâties qu'en bois et en plâtre, et sans cesse exposées à l'incendie qui dévora celles du Ponl-Marcband. La plupart n'avaient de développement que deux fenêtres sur leur façade; plusieurs n'en avaient qu'une seule, comme on peut s'en convaincre par l'examen de beaucoup de ces maisons, encore subsistantes aujourd'bui dans les rues du vieux Paris '. Toutes cependant étaient élevées de trois ou quatre étages, indiquant (ju'aulant de familles y étaient entassées. Les habitants de ces tristes demeures soutiraient, chaque jour et à chaque moment, de la gène, de l'encombrement, du manque d'air. L'espace et l'air étaient encore le privilège des rois, des seigneurs, des membres du haut clergé, des riches financiers qui, dans les rues nouvelles, avaient construit plus d'hôtels que les bourgeois n'avaient bâti de maisons-. Dans les quartiers formés par ces misérables habitations, on ne comptait que cinq ou six places publiques , et ces places étaient à l'avenant des maisons. La plupart avaient les dimensions de la place du Chevalier-du-Guet, et manquaient de fontaines, ou n'avaient que des fontaines depuis longtemps taries. La place la plus spacieuse était la place de Grève, avec la ceinture de ses misérables maisons, et le spectacle hideux de ses supplices. Sur beaucoup de pomts , les quais
' Nous nous bornons à indiquer ici les nombreuses maisons encore subsistantes dans les rues Saïut-Honoré, de l'Évêque, d'Argenteuil, de la Limace, de la Ferronnerie, pour la Ville; dans la plupart des rues de la Cité; dans la rue de Seine et quelques autres pour l'Université. On trouvera aux Documents historiques des renseignements précis sur ces maisons.
* Sauvai, Delamarre , description du vi* plan se rapportant à 1 1 page 19; Jailiot, t. 111, quartier Saiut-Antoiue, p. 96, 97, donnent l'énoncé des hôtels bâtis par Zamet et les autres financiers, et par i>lusieurs grands seigneurs, dans les rues Gulturo-Sainte-Gatberiue, Pavée- Saint-Antoine, de la Cerisaie, entre les années 1545 et 1589. m 44
690 LIV. vil. CH. VIII. CONDITIONS DE LA SANTÉ PUBLIQUE.
manquaient OU n'étaient pas assez élevés. En 1564, les eaux de la Seine étaient montées jusqu'à la rue Jeande-l'Epine et jusqu'au Saint-Esprit , et probablement avaient passé au delà. En 1570, 1571, 1573, elles avaient débordé partout : on était allé en bateau à la place Maubert, et dans les grandes rues de la ville ' . Le cortège de ces inondations étaient la gène prodigieuse des habitants, l'interruption des relations commerciales, les maladies engendrées par le séjour prolongé des eaux. Paris n'avait encore que deux ponts en pierre, bâtis l'un et l'autre par un architecte étranger, le pont Notre-Dame et le Petit-Pont' : tous les autres étaient en bois, exposés incessamment à la ruine par l'incendie et les inondations. La capitale n'avait pas un quartier, pas une portion de quartier qu'elle put montrer sans rougir. Orléans, Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes, Rouen, en fait d'établissements qu'amènent les progrès de la civilisation, n'étaient pas plus avancés que Paris , et étaient dans le même état en ce qui concerne la salubrité : les grandes villes furent autant de cloaques jusqu'à ce que Henri y portât la main pour les assainir.
Pour la conservation ou le rétablissement de la santé publique, les moyens sont les uns préventifs, les autres de remède. Les moyens préventifs sont la pureté de l'air, par le bon état des rues ; la pureté et l'abondance des eaux, non-seulement pour une alimentation saine, mais aussi pour le lavage de la voie publique, pour la propreté intérieure des maisons, pour la propreté des vêtements. Les moyens de remède, quand la contagion a envahi une
> Sauvai, l. m, t. I, p. 203, 204.
2 Sauvai, 1. III, t. T, p. 218, 227, 228. Il y a sur la constructiou eu pierre du Petit-Pout, page 218, une grosse erreur typographique : aii lieu de 1409, il faut lire 1509 ou 1507. — Dulaure, Histoire de Paris, t. II, p. 525-527, édit. 1821.
ASSAINISSEMENT DES RUES DE PARIS : La LÉGISLATION. 691
ville, sont rorganisatiou du service des médecins et des pharmaciens ; le nombre et le fonctionnement, préparé de longue main, des hôpitaux. C'est dans ces deux sortes de moyens que les économistes et les auteurs des traités sur la police ont compris et renfermé tous les soins à donnera la santé publique '. C'est, comme nous l'apprennent les historiens du temps, d'après ce plan raisonné, que Henri IV travailla sans cesse dans les dix dernières années de son règne, cent ans avant que les écrivains occupés de ces matières écrivissent une ligne sur ce grave sujet.
A peine libre de la guerre civile et étrangère, et dès l'an 1600, le roi s'occupa sans relâche à rendre plus salubres les grands centres de population, les villes, en commençant par Paris. Dans la lâche de bien public, de salut public, dont il s'était chargé, il ne s'en tint pas aux idées premières, aux projets, à l'argent distribué à propos : il intervint personnellement et sans cesse. Dès le 22 septembre 1600, il prescrivit au prévôt des marchands de rendre une ordonnance pour la police générale et le règlement sur la voirie, pour l'alignement et l'élargissement des rues, la destruction des saillies sur la voie publique, le pavage et la propreté des rues ". Le roi confirma et doubla Tautorité de cette ordonnance, en donnant luimême, au mois de septembre 1608, un édit qui reproduisait toutes les dispositions de l'ordonnance prévôtaie, et ajoutait la défense de jeter aucune immondice dans les rues de Paris. Celui des historiens qui est le mieux dans le secret des grands résultats qu'il voulait obtenir par ces
1 Delamarre, Traité de la police, 1. 1, tit. XI, ch. 6, l. I, p. 202,203. — Montesquieu, Esprit des lois,!. XXIII, ch. 29. « Les nations riches » ont besoin d'hôpitaux... Le mal est momentané, il faut donc des » secours de mèiue nature, et qui soient applicables a l'accident >' particulier.»
"Recueil des Anciennes lois fraa^.,t. XV, p. 239.
G92 LIV. VII. ClI. VIII. LES RUES DE PARIS AEREES ET NETTOYEES.
soins ailiuiiiistratifs, dit qa'eii enjoignant de détruire les saillies établies sur les rues, il voulait y faire pénétrer et circuler l'air, et les laver par les eaux pluviales *. Sa sollicitude veilla à ce cjue les effets suivissent ces prescriptions. On trouve sous la date du 4 janvier 1602 des lettrespatentes portant confirmation des articles accordés à Michel Gauthier, dit le capitaine Lamothe, pour tenir les rues de Paris nettes ". Ce service si important à la santé publique du nettoiement des rues et de l'enlèvement des boues, sans atteindre d'abord une entière régularité, fut fait cependant d'une manière suivie et déjà très-utile depuis 1602 jusqu'en 1609, par les entrepreneurs successifs Lamothe, Yedel, et son associé Du Thiel \ En 1609, le roi fit cesser un conflit qui pouvait le comproinettre. Les bourgeois avaient accusé les premiers entrepreneurs d'avoir exigé d'eux, pour le nettoyage des rues, une taxe plus élevée que ne portaient les anciens rôles ; les derniers entrepreneurs prouvaient de leur coté que, par suite du refus opiniâtre que les princes, seigneurs, magistrats et beaucoup de bourgeois avaient opposé au paiement de la taxe, ils avaient fait des avances considérables dont ils se trouvaient à découvert. Le roi, par arrêt de son Conseil, en date du 31 décembre 1609, se chargea de la dépense du nettoiement et en exempta les habitants, au moyen d'une augmentation de quinze sous
' Traité de la police de Delamarre, continuation, t. IV, p. 214. — Legrain, Décade, 1. VUI, p. 423, 424. « Il fit aussy une ordonnance » pour oster les saillies qui sont sur les rues, afin qu'elles fussent plus » aérées et accommodées des eaux du ciel, n
î Ordonnances de Henri IV, vol. V«, cote 2 X, fol. 11. — Blanchard, Compilation chronologique, col. 1348.
3 Nous ne savons si le capitaine Lamothe, dont il est question dans les lettres-patentes, est distinct du capitaine LaÛeur, dont il est parlé dans le Mercu e : si ce sont deux personnes distinctes, il faut ajouter un nom à celui des entrepreneurs.