‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 168 sur 199 · PLANS, MATÉRIAUX RASSEMBLÉS, POURCONSTRL'CT. AL'ILE S'-LOUIS · texte numérisé non relu

PLANS, MATÉRIAUX RASSEMBLÉS, POURCONSTRL'CT. AL'ILE S'-LOUIS

phine reçut originairement une largeur de six toises ou trente-six pieds ; les deux autres une largeur moindre, mais proportionnée : elles n'ont cessé de l'avoir, que parce que les gouvernements qui succédèrent à celui de de Henri JV, détruisant ces dispositions primitives, permirent aux particuliers, moyennant argent, de reprendre une partie du terrain affecté à la voie publique. Les quatre rues furent soumises à un exact alignement, comme toutes celles ouvertes par le roi. Elles reçurent en pe-u de temps deux rangs de maisons d'une élégante structure. Nous apprenons, par le témoignage des annalistes contemporains, que les constructions entreprises par Henri à la pla-^e Royale, à la place Dauphine, dans la rue Dauphine et les rues attenantes, furent toutes achevées vers la lin de son règne ^ .

Nous venons de voir ce qu'il exécuta : si importantes, si considérables que fussent ces créations, elles ne formaient cependant que la moindre partie de ses desseins pour la complète transformation de la capitale. Occupons-nous des grands et utiles projets qu'il conçut, des plans qu'il arrêta et commença, et déterminons ce que les gouvernements venus après le sien en remplirent.

De son temps, les deux petites îles dont la réunion a formé l'île Saint-Louis actuelle, n'étaient encore que des

1 Lestoile, Supplément au Registre-journal du règne de Henri ÎV, p. 413, relativement aux achats faits et aux contrats passés par la compagnie Carel, et relativement à l'aide que donne et aux subventions que fournit le roi pour le percement de la rue Dauphine. — Pour les autres détails, Legrain, décade, l.*VIII, p. 423. — Mercure françois, année 1607, fol. 227 verso, 228 recto. « Les bastiments de la » rue Dauphine qui ont été commencez et achevez de son règne. » — — Delamarre, 1, 1, tit VI, ch. 7, t. I, p. 81, pour la largeur originaire de la rue Dauphine. Encore aujourd'hui, au fond de quelques cours, on trouve la façide des maisons bâties du temps de Henri IV, et la preuve de la largeur originaire de la rue.

716 I. VII. CFl. VIII. SUITE DES CONSTRUCTIONS A L'ILE SAINT-LOUIS.

terrains de vague pâture, comme l'inflique le nom de Vîie aux Vaches que l'une d'elle portait : Tautre se nommait l'île Notre-Dame. Sur cet emplacement, dont la position et la vue étaient admirables, il résolut de faire tout un quartier nouveau, de le percer de rues régulières, de le couvrir d'habitations nouvelles, de l'entourer de (piais, de le relier par des ponts de pierre aux grandes subdivisions de Paris, l'Université et la Ville. Au moment de sa mort, tous les plans dressés sur son invitation par Sully, étaient arrêtés, et il avait même donné Tordre à Christophe Marie, entrepreneur général des ponts de France, de se pourvoir d'un immense amas de matériaux, tant pour la construction des édifices publics, que pour celle des maisons particulières '. En succédant à son gouvernement, sa veuve et les ministres de la régence subirent pendant quelques années ces grandes idées, n'osèrent toutd'abord en répudier l'héritage. En 1 6 1 1 , le dessein d e bâtir dans les deux îles fut aiTêté, et le contrat pour le mettre à exécution fut passé le 19 avril 1614 avec Christophe Marie, qui demeura chef de l'entreprise, et qui s'adjoignit divers associés. Marie commença dès lors la bâtisse du pont qui a retenu son nom, et des quatre quais qui bordent l'île. Ces travaux se poursuivirent et s'achevèrent dans le cours du règne de Louis XIII , et dans les premières années de celui de Louis XIV. En même temps, sur les terrains cédés par Marie cà divers entrepreneurs et à des particuliers, sept rues alignées et d'une suffisante largeur furent percées : on vit s'élever une multitude de maisons, toutes construites dans les mêmes conditions de salubrité, de commodité, de convenance, qu'à la place

' Delamarre, 1. 1, p. 83. « Le roi défunt (Henri IV) l'année même de » son décèSj avait formé le dessein de faire bastir l'isle Notre-Dame. » Le duc de Sully, grand-voyer de France, avait rei^u les ordres d'en » faire dresser le plan. » L'ile Notre-Dame ou l'ile Saint-Louis sont la même chose.

DOUBLE IDÉE DU ROI POUR I A PORTE ET PLACE DE FRANCE. 7l7

Royale, à la place et à la rue Dauphine, et quelques hôtels (l'une somptuosité remarquable. Dans la bâtisse des maisons, on voit reparaître Carel , l'entrepreneur de la rue Dauphine : la moitié de la rue de Saint-Louis en l'ile porta longtemps son nom '.

On ne perdra pas de vue que l'établissement d'une portion de nouveau quartier autour de la place Dauphine; que la création de tout un quartier nouveau à l'ile Saint- Louis, attaquaient et combattaient de deux côtés à la fois le misérable état et T insalubrité de la plus vieille subdivision de Paris, de la Cité; otTraient aux populations les moyens d'émigrer et de se placer dans des conditions d'habitation dont l'excellence n'a pas été surpassée depuis.

Henri lY fut préoccupé, les deux dernières années de son règne, d'un projet qui en couvrant d'édifices les vingt cinq arpents de la Culture-du-Temple , nommée par les contemporains un désert, devait à la fois donner au quartier du Marais, une seconde partie plus magnifique que ne l'étaitla place Royalepourlequartier Saint-Antoine; doter Paris de halles et de marchés nouveaux, et en pénétrant les divers quartiers de la capitale par des voies nouvelles, en changer entièrement la face et la transformer.

Mais dans ce projet, aux vues administratives se mêlèrent des idées politiques si élevées qu'elles les dominent, et que sans les faire complètement disparaître, elles les relèguent sur le second plan. Depuis la réunion de la Bretagne sous Louis XII, l'unité territoriale était fondée; l'unité nationale était loin de l'être. Du temps de Henri IV, quand les gens du peuple en Provence faisaient un voyage dans les provinces voisines, ils disaient qu'ils allaientchez les Français,

1 Delamarre, Traité de la police, la légende de la carte intercalée entre les p. 80, 81, et en outre le texte, p. 83 du 1. 1. — Sauvai, Hist. et recherch. des antiquités de la ville de Paris, liv. I, t. I, p. 90, 91.

TlSl.Vll CII. vin l'idée ÉCONOMIQUE ETMONUMENTALE, l'idée POLITIQUE.

qu'ils allaient en France, admettant bien qu'ils étaient attachés à la France par annexion, mais ne se considérant pas comme réunis à elle, fondus dans elle. En Bourgogne, en Provence, en Languedoc, en Bretagne, le sentiment des nationalités provinciales, poussé à l'excès dans quelquesunes des populations, avait été pour moitié dans la Ligue, dans la guerre contre le corps de la nation et l'autorité du prince légitime. Ces écarts n'avaient pas jeté Henri dans les maximes du pouvoir absolu. Il comprenait trop tout ce que la personnalité, l'individualité, l'autonomie dans une certaine mesure, donnaient d'énergie et de ressort aux peuples, et il avait conformé tous les actes de son gouvernement à cette libérale conviction : c'est ce qui éclate dans ses rapports avec les pays d'Etats, avec les autres provinces, avec les villes municipales '. Mais en respectant et en entre tena:nt le principe des nationalités provinciales, il voulait lui ôter ce qu'il avoit eu d'aveugle et de funeste dans le passé, ce qu'il pouvait avoir encore d'exclusif et d'exagéré dans l'avenir. Il voulait établir un ordre de choses où les diverses provinces ne se considérassent plus que comn)e membres d'un même corps, ayant Paris, non pour organe maître au point d'être à peu près unique, mais pour centre et pour cœur; où les diverses populations vécussent d'une vie commune, s'inspirassent des mêmes pensées et des mêmes senti- Luents. Il entendait que toutes les provinces, au jour de l'attaque de l'étranger, pussent se lever comme un homme ; que durant la paix, pour les grands desseins intérieurs, pour le perfectionnement des institutions, elles pussent vouloir et résoudre comme un homme^ seulement un peu plus Isntement. 11 avait donc résolu de créer une centralisation , une unité ei une indivisibilité nationale,

' Voir ci-desous daus ce volume, 1. VU, cli. 1, p. 6-35.

DESCniPTION DU PLAN DE LA POKTE ET PLACE DE FRANCE. 719

qui déjjendît des intentions du libre arbitre , des libres déterniiuations; qui fût morale, et non matérielle et administrative, au profit du pouvoir.

De précieuses traditions conservées par les contemporains, nous mettent dans le secret de cette partie du projet politique de ITenri, en même temps qu'elles décrivent dans tous leurs détails, sous le rapport monumental, la Po7'te et Place de France et leurs immenses dépendances. Chastillon, topographe du roi, s'est fait un devoir de nous transmettre un plan gravé de cette porte et de cette place, et y joint une légende où les vues et les intentions du prince sont fidèlement et clairement accusées. Sauvai en en a donné une analyse que nous allons reproduire, et que nous compléterons par quelques détails tirés de la légende elle-même. Le plan et le commencement des constructions remontent à l'année 1609, dix -sept mois avant la mort du roi'.

« L'autre place qui avait été projetée par Henri IV auroit é(é appelée la Place de France, à cause que chaque rue y aboutissant auroit porté le nom d'une des principales provinces du royaume. Ce prince, pour en arrêter le dessin, se transporta sur le lieu, il y en a même qui veulent que c'est lui qui en étoit l'inventeur, et qu'eu sa présence Alaunie - et Châtillon ses ingénieurs en tracèrent le plan cl l'élévation. Le marché en fut fait avec Carel et les autres entrepreneurs, à la charge d'y travailler incessamment, et' avec ordre au duc de Sully d'y tenir la main. Pour ce qui est des rues qui dévoient y conduire, le dessin en partie étoit déjà commencé.

1 Sauvai, t. 1, p. 632, 633. — Delamarre, 1. I, til.VI, ch. 1, p. 83. « Le » plan de la place de France etdes bàlimensqui dévoient l'accompagner » fut donné par le grand-voyer (Sully) l'an 1C09.» Le plan fut donné aux entrepreneurs pour l'exécution par Sully : le dessin avait été inveoiè par le roi lui-même, et le plan dressé par ses ingénieurs Aleaume et Chastillon, comme on va le voir.

* C'est le géomètre Aleaume, célèbre dans ce temps, sur lequel nous reviendrons au chapitre des sciences. La légende de Chastillon rétablit exactement sou nom.

720 !.. VII. eu. VIII. SUITE DF. L.\ DESCRIPTION. OBSERVATIONS.

» La place auroit été faite en demi-cercle, terminée par les remparts, et située presque vis-à-vis la place du Calvaire, où se viennent rendre la vieille rue du Temple et celle de Saint-Louis. Sa profondeur devoil être de quarante toises (240 pieds), sa longueur de quatre-vingts (480 pieds) , sa circonférence de cent trente-neuf (834 pieds).

» Dans les murailles de la ville, il y auroit eu une porte, appelée la Porte de France, ayant en vue le milieu de la place, entre deux grands corps de logis bàlis de brique et de pierre, qui non-seulement auroient couvert les lemparts, mais encore les angles contraints du plan, par le moyen des hallps et des marchés qu'on y auroit construits.

» On seroit entré (dans la place) par huit rues, larges de six toises (36 pieds), bordées de logis uniformes , lesquelles auroient eu pour noms: Picardie, Danphiné, Provence, Languedoc, Guienne, Poitou, Bretagne, Bourgogne, noms des huit plus grandes provinces de France. Elle auroit été environnée de sept pavillons doubles, à trois étages, de brique et de pierre, de treize toises de face, avec un portique au premier étage ( rez-de-chaussée) composé de sept arcades de pierre, deux tourelles en saillie dans les angles, trois lucarnes faites en croisées dans le comble, et un dôme octogone sur le faîte de la couverture.

(I A quarante toises aux environs, il y auroit eu un demi-cercle de sept rues, concentriques, à la demi-circonférenee de la place et des portiques de ses pavillons. Ces rues se seroient appelées : Brie, Bourbonnois, Lyonnois, Heauce, Auvergne, Limosin, Perigort qui composent les gouvernements moins considérables.

i> Les rues qui auroient conduit aux premières et aux secondes, et passé tout au travers, dévoient se nommer : Xaintonge, La Marche, Touraine, Le Perche, Angoulème, Berri, Orléans, Beaujolois, Anjou '.

C'est bien là la pensée la plus nationale, la plus française qu'aucun souverain ait jamais conçue. Henri appelait la nouvelle place, Place Je France, comme il avait dans les mêmes idées changé le nom de Collège Royal en celui de Collège royal de France. La royauté qui s'était produite encore et mise en évidence à la Place Royale, à la

' Sauvai, Hist. et recherche des antiquités de la ville de Paris, liv. VI, t. I, p. 632.

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