SENTIMENTS ET PRATIQUES DU ROI EN MATIÈRE DE RELIGION
rois, la seule morale pour les masses, la seule base solide de la foi publique ; il se conduisit moins encore par une sage politique (jue par des sentiments auxquels il obéit dès son enfance, et qu'il conserva jusqu'au tombeau. Formé par une mère pieuse , ardente dans la croyance qu'elle avait embrassée, il resta fidèle aux principes religieux, même parmi les violentes distractions de la guerre, même au milieu des plus grands événements où l'entraîna la passion. « Pour la piété , dit l'un de ses an- » ciens historiens, il en avoit receu l'instruction par la » royne sa mère , bien que de religion contraire , et apw pris d'elle à fleschir le genouil devant Dieu , tous les » jours en son cabinet... M. Bertaut , evesque de Sees , » qui l'a suivy toujours depuis sa conversion, a escrit » qu'il l'a souvent veu, après la messe achevée, et lors- )) que tout le monde estoit déjà levé, continuer à genoux » la prière , avec une vraye et une naïve piété , et qu'il » servoit en cela d'exemple aux ecclésiastiques qui luy « en dévoient servir '. » Il fut donc irréprochable dans ce ({ui concerne les hommages que l'homme doit rendre au Créateur. En ce qui regarde l'observation de la morale évangélique, il laissa plus à désirer, et se montra impuissant à y conformer entièrement sa conduite : chez lui , la faiblesse humaine céda à quelques vices. Mais fils respectueux et tendre, bon père, souverain infatigable pour le bien public , prince justement admiré pour son inépuisable clémence envers ses plus grands ennemis, et pour la fidélité avec laquelle il garda sa parole , il pratiqua une multitude de grandes et difficiles vertus , et par là se fit reconnaître pour prince vraiment religieux et chrétien.
Le temps des guerres civiles est le temps du désordre
' L'auteur des Epilogues ou Sommaire des actes et beaux faicts du roy, insérés dans le Mercure de 1610, t. I, fol. 482 recto, 483 verso.
7.'î2 !.. vil. CII. VIII. I.A HEI.IGION HANIMÉE DANS LES DEUX COMMUNIONS.
et de la destruction dans l'ordre spirituel comme dans l'ordre temporel. Lorsque Henri demeura maître du royaume j il trouva la religion très allaiblie chez les protestants , comme chez les catholiques , ayant prodigieusement souffert dans toutes les parties dont se compo.sent le culte et la discipline. De plus, les excès auquels s'étaient livrés si longtemps les catholiques et les protestants, égarés par une fausse religion, avaient affaibli le sentiment religieux lui-même chez un grand nombre : le doute perçait et se faisait jour dans plusieurs omTages, dont le plus connu e.st le traité de la Sagesse de Charron, publié en 1601 '.
Henri travailla avec constance à ranimer la religion, en accordant libéralement aux deux communions qui partagaient inégalement le pays, les moyens de faire fleurir respectivement leur culte ; moyens qui consistent dans une discipline exacte observée par les membres du clergé , dans un bon enseignement religieux , dans un exercice constant et facile du culte, sous la protection du pouvoir civil.
Dans les rapports entre la société politique et la société religieuse , le roi se conduisit à l'égard des réformés, par des principes dont il ne dévia pas un seul instant. En 1596, confiant à Sully ses huit désirs conçus en divers temps, ses huit principaux souhaits, il lui disait : « Mon » huitième souhait a été de pouvoir anémuir non la re- » ligion réformée, car fay esté trop bien servi, dans n mes angoisses et tribulations, par plusieurs qui en font » profession ; mais la faction huguenote, que Messieurs
1 On trouve le passage suivant et plusieurs autres pareils dans le traité de la Sagesse : « La religion n'est tenue que par moyens hu- » mains , et est toute bastie de pièces maladives : encores que » rimmortalité de l'âme soit la chose la plus universellement reçeue, » elle est la plus foiblement prouvée, ce qui porte les esprits à doubi> 1er de beaucoup de choses. »
PLEINF, LIBERTÉ ASSURÉE A LA FiÉFOIlME. FAVEURS AUX CALVINISTES. 733
» de Bouillon et de La Triinouille essayent de rallumer, » et de rendre plus mutine et plus tumultueuse que ja- )) mais '. « Le roi ne rendit pas un seul instant les Eglises réformées solidaires de la factieuse conduite de leurs chefs, et il leur accorda tolérance et protection constante. En exposant l'édit de Nantes, nous avons montré que l'Etat avait largement pourvu à l'entretien des collèges , des ministres, des temples appartenant aux calvinistes. De 1508 à 1610. les protestants n'éprouvèrent sur aucun point du royaume le moindre obstacle à l'exercice de leur religion, de la part du parti catholique, comme le prouve le témoignage unanime des historiens contemporains, ils élevèrent librement un grand nombre de temples nouveaux : c'est ce que l'on voit par l'article xni de l'édit de 1606, lequel leur interdit d'en bâtir assez près des églises des catholiques pour que le culte de ces derniers en soit troublé -. Nul prince de l' l'Europe, même protestant, ne respecta avec plus de scnipule que Henri, devenu catholique, la liberté de conscience chez ses sujets dissidents; nul ne leur accorda une phis large part dans les charges publiques et les honneurs. En 1595, il essayait mais vainement de désarmer, de ramener au devoir par les faveurs le calviniste La Trémoille ; il l'élevait à la première dignité du royaume en érigeant eu sa faveur un duché pairie '. Le calviniste Sully promu à la principale autorité dans les affaires dès l'année 1597 , où il devenait le représentant du souverain dans le Conseil d'État, resta jus([u'au dernier jour du règne le principal ministre et l'ami de Henri. Le réformé La Force et sa
1 Sully, CEcon. roy., cbap. 72, t. I, p. 243, coll. Micliaud.
2 Edit de 1606, article xiii, dans le Recueil des ancienues lois françaises, t. XV, p. 307.
3 Recueil des auc. lois franc., t. XV, p. 101. « Lyon, juin 1395, » lettre d'érection d'un duché-pairie, en faveur du sieur de la Tré- » moille. »
73i LIV. vil. en. Vlll. PROTECTION ACCORDEE AU CATHOLICISME,
famille furent comblés de ses bienfaits : les réformés Schomberg, Ilurault-Dufay, fJuplessis-Mornay , Calignon, tinrent de lui les charges de conseillers d'Etat, de gouverneurs de places, et le dernier de chancelier delSavarre : le réformé Lesdiguiëres fut fait par lui maréchal de France, en remplacement d'Ornano, au commencement de l'année 1610, quelques mois avant sa mort *. Tous ceux que des croyances sincères et fortes attachaient au protestantisme , trouvèrent donc dans la seconde partie de son règne la facilité la plus illimitée de suivre et de pratiquer leur religion.
Le roi accorda au catholicisme la protection la plus constante et la plus efficace ; épuisa pour lui tous les genres de faveur ; lui fournit libéralement les moyens, non-seulement dans l'ordre matériel et politique, mais aussi dans Tordre moral , de reprendre son empire sur les esprits, de rentrer dans la partie de sa puissance conciliable avec nos lois et avec notre droit public. Occuponsnous d'abord de l'appui quil lui donna , parmi les dangers qu'il courut momentanément, durant les dernières années du xvi' siècle.
Dans la dispute théologique qui agita les deux religions de 1598 à 1600, Henri signala les rapports de son gouvernement avec la société religieuse . en prêtant au catholicisme l'aide que réclamaient les circonstances , et les attaques sans provocation auxquelles il se trouvait en butte. Au mois de juillet 1598, du Plessis-Mornay qu'on nommait le pape des huguenots , avait publié son Traité de f institution de la sainte Eucharistie. Le livre destiné à détruire quelques-uns des dogmes principaux du catholicisme, contenait en outre de violentes attaques contre son chef, contre le pape, que du Plessis qualifiait
• Mercure frauçois, année 1610, t. I, fol. 417 recto.
TRAITÉ THÉOLOGIQUR PL'BLIK PAH DU PI.ESSIS EN l598. 73">
d'antechrist. Le traité était composé en français : la l)eauté du style le faisait rechercher de tout le monde , et lire avec d'autant plus d'avidité que l'auteur appuyait sou sentiiueut des pères grecs et latins, et de quelques théologiens scolastiques '. Il remua fortement les esprits en France et en Italie , les catholiques jugeant partout que l'ouvrage, laissé sans répression ou sans réplique victorieuse , mettrait leur croyance en péril ; le pape se plaignant que les attaipies dirigées contre lui par du Wessis qu'il nommait son ennemi , l'étaient non par quelque ministre protestant, mais par un homme qui était l'un des plus intimes serviteurs et conseillers du roi , et qui à ce titre donnait plus d'autorité à son livre. Les consciences et la paix publique étaient troublées; il s'agissait de les raffermir : en outre le roi , après les concessions faites aux protestants par l'édit de Nantes, avait à montrer quel sérieux intérêt lui inspirait la croyance de la majorité nationale. Ajoutez que le pape, qui demandait satisfaction, était Clément VIII, qui venait d'aider puissamment Henri à détruire les derniers restes de la Ligue il ans son royaume, et à y rétablir la paix par le traité de
' Thuauus, 1. GXXIII, § 13, t. V, p. 843. Aux détails que donne de Thou, il faut joindre ceux que fournissent les Mémoires de madame du Plessis, p. 342,343, entre autres le suivant : « Veint une dépesche n de Rome, en laquelle le pape se plaiguoit de ce livre, dont l'auteur » seroit des plus intimes serviteurs et conseillers du roy, lequelcepen- » dant osoit le qualifier et maintenir anle-ctirist. Là-dessus représen- » tèrent plusieurs au roy de quelle conséquence cela luy estoit, » mesmes sur ce qu'il avoit tant besoiug de la faveur du pape, soit » pour se démarier, soit pour se marier, chose qu'il avoit uniquement » à cœur.» il faut relever ces premiers aveux de madame du Plessis et les deux tentatives également attestées plus loin par elle, et faites par le roi, dans le Lut de sauver à duPlessis les funestes conséquences de l'imprudente publication de son livre, pour apprécier la valeur etla justice desplaiutes qu'elle fait plus tard sur la prétendue rigueur dont on a usé à l'égard de son mari, et pour juger sainement la conduite du roi dans cette affaire.
736 L. VII, CH. VIII. EIFETSDULIVUE.CONDUITEDUROIENCETTEAFF.MRE.
Vervins ; qui en ce moment même était arbitre du différend du roi et du duc de Savoie au sujet du marquisat de Saluées ; qui en Italie, avait donné le signal de l'^atlranchissement des Etats péninsulaires à l'égard de l'Espagne ; dont l'alliance contre cette puissance importait au plus haut degré à la France. Au dehors comme au dedans , tout imposait au roi de se porter du côté du catholicisme attaqué. Dès le principe, les chefs des grands corps , qui étaient dans le secret de ses intentions , annoncèrent hautement quel genre de protection il entendait lui accorder : tous les vieux moyens d'intolérance et de persécution, employés par les Valois, en étaient exclus. Les Jésuites de Bordeaux ayant requis le Parlement de Guyenne de faire défendre et brûler le li\Te de du Plessis, le premier président DafSs leur répondit que ces chemins n'étaient plus tenables ; mais qu'ils avisassent, puisque l'auteur prenait les pères des Eglises pour garants de ses assertions, d'y bien répondre '. Accorder aux catholiques tous les moyens qu'une discussion solennelle , l'examen des textes et le raisonnement fourniraient pour éclairer l'opinion publique , et leur donner encore un public témoignage de la satisfaction que lui faisait éprouver le succès de leur défense, s'ils triomphaient de leur adversaire ; assurer aux protestants , même à deux reprises différentes, la facilité d'appuyer et de justifier leurs assertions , s'ils ne se trompaient pas, telle fut la règle de conduite que se traça le roi , et dont il ne dévia pas un moment.
Un historien protestant est contraint de faire l'aveu suivant , au sujet du Traité de l'institution de la sainte Eucharistie, par (Ui Plessis-Mornay. ' Il est incontestable que Mornay, trop absorbé par la politique pour donner
' Mémoires de madame du Plessis, p. 342.