DEGRÉ DE CULTURE INTELLECTUELLE QUE POSSÈDE LE ROI
rintellii^ence. Placé de très-bonne heure par son père au collège de Navarre, l'un des collèges de Paris, où il se trouva le condisciple du duc d'Anjou, plus tard Henri III, et du duc de Guise, Henri IV reçut dans cet établissement de son précepteur La Gaucherie, docte dans la langue grecque, les éléments d'une instruction solide et variée. Les sublimes modèles de l'antiquité lui furent familiers dès l'enfance. En etfet, à l'âge de dix ans, prenant part avec le reste de la cour de France à une loterie nommée blanque^ il emprunta au grec, dont il pouvait déjà faire un usage familier, les quatre mots : H NIKAN, H AnO0ANEIN (ou vaincre, ou mourir), qui restèrent quelque temps une énigme, et devinrent ensuite un épouvante pour Catherine de JMédicis. Plus tard, il étendit et perfectionna ses connaissances sous la direction du savant et ingénieux Florent Chrétien, traducteur de plusieurs ouvrages grecs, latiniste non moins habile, et en même temps Tun des auteurs de la Ménippée. Casaubon avait vu une traduction des Commentaires de César, faite par Henri au temps de sa jeunesse, et écrite tout entière de sa main *. Dans les auteurs de la Grèce et de Rome,
* p. Mathieu. « Le jeune prince de Béarn fut mis au collège de Na- » Tarre pour y estre inàtruict aux bonnes lettres : il y eùl pour com- )> gnons le duc d'Anjou (Henri III), qui fu?t son roi, et le duc de » Guise, qui le voulust estre. » — P. Cayet, Chron. nov., 1. H, t. I, p. 166 A. « Le prince de Navarre estoit eslevé près le roy Charles, et » monstroit en son jeune aage d'enfance une grande dextérité d'es- » prit. De toutes les sentences qu'il a apprises, il n'en a affecté pas » une tant comme celle qui dit : H MKAN, H AfIO0ANEL\, uut vin- » cere, aut tnori, de laquelle il usa dans une blancque qui fust ou- » verte J'an1a62 et 1364 dans le cloistre Sainct-Germaiu de l'.'^uxerrois, » là où plusieurs fois ce billet fut leu, ei emporta plusieurs béuétices. » La ruyne mère, Catherine de Médicis, vouloit sçavoir de lui-mesme » que c'estoit à dire, ce qu'elle ne pust jamais obtenir de luy, quoi qu'il »• ne fust lors qu'un enfant. Néautmoius elle eu sceut bien le sens, car » elle estoit trop bien assistée; mais elle défendit de luy apprendre plus » de toiles sentences, disant que c'estoit pour le rendre opmiastre. » — Casaubon, Préface à l'édition et à la traduction latine de Polybe ; 111 , 48
754 L. VII. CII. VIll. UEGWÉ. DE CULTURE INTELLECTUELLE DU ROI.
il prit les grands sentiments , l'esprit d'héroïsme , les maximes d'une politique élevée et d'un bon gouvernement; mais il n'y prit pas que cela. Il y puisa en même temps le goût du beau, la passion pour les œuvres du génie, dont il orna d'abord son intelligence, et dont il voulut se servir ensuite pour féconder celle des peuples soumis à sa domination. A cette étude des anciens, il joignit celle des meilleurs écrivains modernes, et la lecture d'Amyot en particulier avait un charme puissant pour lui. Il a réuni ses deux admirations pour Piutarque, qu'il entendait dans sa langue, et pour Amyot, dans une lettre déjà citée et qu'on ne saurait trop reproduire. A la date du 3 septembre 1601, il écrit a la reine :
« Vive Dieu ! vous ne in'auriés rien sceu mander qui me fust plus » agréable, que la nouvelle du plaisir de lectures qui vous a prins. Il Piutarque me sourit toujours d'une fresche nouveauté; l'aimer » c'est m'aimer, car il a eslé l'insliluteurde mon bas aage. Ma bonne ;) mère, à qui je doibs tout, et qui avoil une affection si grande de 1) veiller à mes bons dëporteuienls, et ne vouloir pas, se disoit-elle. Il voir en son fils un illustre ignorant, me mil ce livre entre les Il mains, encore que je ne feusse à peine plus un enfant de mamelle. M 11 m'a eslé comme ma conscience, et m'atliclé à l'oreille beaucoup Il de bonnes bonuêtetez, et maximes excellentes pour ma conduite et » pour le gouvernement des affaires '. «
Dans ce commerce constant avec les plus beaux génies des temps anciens et modernes, Heini développa les rares qualités de l'esprit qu'il tenait de la nature. Il devint un excellent auteur dans le genre épistolaire. 11 fut, selon
Paris, 1609, in-folio. L'auteur, à la page 41 de cette préface, s'adresse au roi et lui dit : « Quid quod Julii Gaesaris libros de liello galUco, 1) cùm spei tuœ Floreus Cliristiauus esset admotus in palrium sermo- » nem eà œlate vertirti. Vidt ipse, vidi, et manibus hisce codicem » tractavi, qui tuam illam interprétât ionem continens, iuâ metipsitis » manu non iuelegauter est descriptus. » * Recueil des Lettres missives, t. V, p. 4Cî, 463.
SES IDÉES ET SON PLAN POUR l'iNSTKUCTION PUBLIQUE. 755
l'expression de ses vieux historiens, a le prince le mieux » disant de son temps ' , » un remarquable orateur , comme le prouve la suite des discours que nous possédons de lui dans les genres les plus différents, depuis le premier jour de son règne jusqu'à la délibération sur le remboursement des rentes en 1604; discours qu'il composa tous lui-même, comme celui qu'il prononça à l'ouverture de l'assemblée des Notables réunis à Rouen en fournit la preuve matérielle '^. Convaincu par son expérience des immenses secours que l'on tirait de l'instruction, il voulut la répandre à pleines mains sur la France, et cette pensée donne l'explication des nombreux et libéraux établissements dont nous allons présenter le tableau.
Henri se conduisait par la grande maxime qu'un Etat est ce que le fait sa jeunesse. Cette idée le conduisit à ranger l'instruction publique parmi les services qui réclamaient le plus spécialement son attention et ses soins administratifs. Il y distingua l'éducation et F instruction. Nous allons entendre ses commissaires, ses représentants, proclamer en son nom que l'éducation doit former des hommes religieux et moraux et de bons citoyens : nous les verrons prendre toutes les mesures nécessaires pour que l'éducation produisît ces effets, et donnât ainsi à la société la seule base solide sur laquelle elle repose. Quant à l'instruction, le roi estimait que l'excellence des services publics dépendait entièrement de l'excellence de l'instruction en France. Les historiens du temps nous apprennent qu'il regardait l'Université « comme le
' « Le roy que l'on peut dire avoir esté le plus sage politique, et » mieux disant prince de sou temps. » ^Mercure frauçois, année 1G06, t. I, folio 99 recto.)
- Voir la reproduction de l'autographe de ce discours entièrement écrit de sa main, et chargé de ratures, dans le Recueil des Lettres missives, t. IV, p. 657.
750 LIV. VIl.Cll. Vlll. I.'ÉDL'CATION ET l'instruction.
» sémiuaire où estoieiit nourris et élevez , et duquel on » prenoit ceux qui puis aprez servent en la maison de » Dieu, sont appelez aux magistratures, aux gouver- » nements et aux cliarges publiques. » En partant de ridée que les diverses fonctions seraient exercées d'autant plus avantageusement pour l'Etat, qu'elles seraient remplies par des hommes qui auraient acquis par l'instruction une plus grande somme de connaissances, un esprit H la fois plus puissant et plus juste, il résolut de donner à cette instruction, dans l'Université de Paris, toute l'étendue et toute la solidité dont elle était susceptible.
Quand il rentra dans Paris, il trouva tout enseignement secondaire et supérieur anéanti par le gouvernement de la Ligue, et par lelfet de la guerre qu'elle avait si longtemps entretenue dans le royaume. Les élèves avaient fui des collèges, ou en avaient été expulsés : les classes de ces établissements, envahiesparla soldatesque, avaient été transformées en corps de garde , ou étaient devenues la retraite des paysans et de leurs troupeaux, chassés de la campagne pendant le siège de Paris et le long blocus qui avait suivi ce siège : les professeurs, au lieu de donner leurs leçons, avaient été contraints par les gouverneurs à monter la garde et à faire le guet ' . Les cours des lecteurs ou professeurs royaux qui formaient eu grande partie l'enseignement supérieur avaient cessé , et sur quatorze de ces professeurs qui auraient dû être en
1 Les mémoires contemporains disent de certains collèges : « L'Uni- » versité fut convertie en un désert, ou servit de retraite aux païsans, » et les classes des collèges se virent remplies de vaches et de veaux. » (Disc, sur les misères de la ville de Paris, dans les Mémoires de la Ligue, t. IV, p. 315.) Ils disent d'autres établi.-sements secondaires : « Les collèges furent remplis de gens de guerre : tous les professeurs » et officiers de l'Université furent contraiucts de monter la garde et » de faire le guet. «(Du Boulay, Hist. Univers, parisien. , t. VI, p. 807.) Sur ce point, comme sur tant d'autres, les énoncés de la Méuippée sont des faits historiques.
ÉTAT DE l'instruction PUBLIQUE EN 1494. 757
pxercice , cinq au pins se trouvaient à Paris , au moment delà reddition de la ville*. C'était un enseignement à rétablir presque de fond en comble, et quand il serait rétabli, à réformer ou à développer dans toutes ses parties. Dans la faculté de théologie, et dans celle de décret ou de droit canonique, le seul qui fut enseigné à Paris^ malgré l'honorable et constante résistance de plusieurs professeurs, les doctrines de révolte contre le pouvoir légitime et contre l'ordre civil, protégées par le gouvernement de la Ligue , avaient pris un déplorable empire ; les principes même de la morale avaient été altérés : c'est ce que prouvaient les nombreux décrets de la Sorbonne contre Henri IV, les sermons de Boucher et de tant d'autres docteurs. Dans la Facidté de médecine, il fallait achever les réformes commencées sous François I". et de plus extirper des abus compromettant d'une manière grave la santé publique, qui s'y étaient introduits dans le désordre des six dernières années. L'établissement des lecteurs ou professeurs royaux, demandait à être développé et complété : il était nécessaire de créer plusieurs chaires nouvelles pour les langues orientales, la seule chaire qui existât, celle d'arabe, n'étant même pas remplie par de Lisle, alors employé dans les missions diplomatiques : il fallait encore créer des chaires pour les sciences naturelles, si l'on voulait régénérer la physique et la chimie et créer la botanique. L'enseignement secondaire, l'enseignement des collèges avait besoin de subir une transformation presque complète, de se rapprocher et de s'appuyer sur
1 C'est ce qui est établi par les signatures apposées au bas du serment signé le 22 avril 1394 (Mémoires de la Ligue, t. VI, p. 95). Seize chaires avaient été fondées par François I" et ses successeurs jusqu'à Henri IV ; mais les gouvernements précédents en avaient laissé quelques-unes vacantes, et, en 1594, il n'y en avait que quatorze remplies, ou plutôt ayant des titulaires.
758 L. Vll.ClI.vm, KFKKTS DR l'antiquité GRECQUE ET LATINE.
l'antiquité, bien plus qu'il ne faisait alors, pour devenir vraiment utile.
La masse de connaissances et d'idées que l'antiquité f^recque et latine répandit dans la société depuis la Renaissance est prodigieuse. La littérature et l'art des anciens possèdent des modèles d'une perfection achevée, dont l'étude réfléchie suffit pour développer dans les esprits toutes les qualités qui constituent la supériorité intellectuelle, l'imagination, la raison et le goût. Dans les sciences, les anciens n'ont pas parcouru la carrière tout entière; mais ils ont fait la moitié du chemin, découvert la moitié de la vérité , et ce que leurs écrits contiennent de données capitales, de notions lumineuses sur les mathématiques, la mécanique, l'histoire naturelle, est énorme encore. C'est au contact du génie ancien que le génie moderne, en France comme en Italie, a dû une force et un élan nouveau, fécond principe des premiers chefsd'œuvre dans la littérature, dans les beaux-arts, dans les sciences, dans les arts utiles tout ensemble. L'antiquité grecque et latine fut étudiée pour la première fois d'une manière sérieuse et intelligente sous le règne de François 1er. Et les esprits doués tout à coup, et comme par enchantement, d'une puissance créatrice qu'ils n'avaient pas eue jusqu'alors, produisent à la fois en France, dans la littérature, les écrits de Rabelais, d'Amyot, de Montaigne ; dans les beaux-arts, le LomTe de Lescot ; dans les arts utiles^ les premiers produits des industries manufacturières dont Henri Il se parait à son sacre, le premier système des canaux de grande navigation, les premiers ponts solides, construits par des architectes français, qui aient été établis à Paris et dans les provinces.
Nulle part l'étude des auteurs anciens n'était placée plus utilement pour l'intérêt public que dans l'enseignement secondaire. En effet, sur vingt mille élèves que
CETTE ÉTUDE DEVAlTÊTREPLACÉEPrtlNClPALEM.'DANSLESCOLLÉGES. 759
comptait l'Université de Paris en lo62, avant les guerres civiles, quatre mille au plus suivaient l'enseignement supérieur des Facultés et des professeurs royaux : les seize mille restants, qui devaient en si grande majorité occuper les divers postes dans Tordre civil, remplir les divers services dans la société, se bornaient à l'enseignement des collèges. L'étude des chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome, qui depuis la réforme opérée sous François I" en 1534, avait fait, jusqu'à l'année 1562, de grands progrès dans les collèges, s'était ensuite ralentie et presque perdue pendant la période des guerres de religion, époque où l'attention du gouvernement avait été violemment distraite ailleurs, et où l'autorité des recteurs avait été méconnue au milieu du désordre général. Les auteurs grecs et latins avaient été presque partout remplacés, dans les classes des collèges, par des traités pédantesques composés au moyen âge sur diverses matières, ou par des compilations et des manuels faits récemment et qui ne valaient pas mieux. De sorte que l'un des commissaires nommés pour connaître de l'état des études en 1595, pouvait dire avec exactitude que l'enseignement des collèges était revenu en général au point où il se trouvait lors de la réforme opérée par le cardinal d'Estouteville, cent cinquante ans auparavant; sous le règne de Charles YII : le commissaire ajoutait que le progrès des études et des esprits demandait que les règlements et statuts portés à cette époque reculée , et régissant encore l'Université, subissent de profondes modifications, et reçussent des additions, des corrections et des changements K
1 Thuanus, Hist., lib. 123, § 14, t. V, p. 845. « Inspectis à Guielmo » Tutavilla cardinali ante CL annos, ad ejusdem Academiae instaura- » tionem, CaroloVIl rege conditis legibus ac statutis, cùm ea suppleri, » interpretari, et in meliùs miilari, rei litterariœ intéresse comperis- )) sent, etc. »
760 I.. VII. CII. VIII. KTAT DE CF.TTK F.TUDE D.ANS I.ES COLI-ÉGES EN 1 595.
Renri rétnblittout, réforma et compléta tout, dans renseignement supérieur et dans l'enseignement secondaire. Dès le 2 avril 1594, quelques jours après l'entrée du roi dans Paris, le recteur Jacques d'Amboise et plusieurs membres de l'Université, qui s'étaient signalés par leur fidélité envers lui, pendant le règne de la Ligue ', vinrent volontairement et spontanément porter à ses pieds l'hommage de leur respect et lassurarice de leur obéissance : ils le supplièrent en même temps de leur accorder sa protection pour le rétablissement des études. Le 22 du même mois, le recteur, les doyens des Facultés des arts ou des lettres, de médecine, de droit canonique, de théologie, les cinq lecteurs ou professeurs royaux présents à Paris, les principaux régents des collèges, avec bon nombre d'écoliers déjà revenus dans la capitale pour renouer la chaîne brisée de l'enseignement, jurèrent et signèrent un serment de fidélité à Henri IV, dont la teneur nous a été conservée. Cet acte avait alors une grande importance, puisque le roi n'étant pas encore absous par le pape, beaucoup de catholiques hésitaient à le reconnaître avant la décision du pontife, et que l'exemple donné par l'Université entraîna les autres corporations, et les divers ordres religieux, excepté les Jésuites et les Capucins^. Aussitôt
' D'Amboise, sous le règne de la Ligue, avait dédié au roi la thèse composée par lui pour prendre ses grades en médecine. Lestoile nous apprend « qu'il fust troublé par le recteur en sa réception, et qu'un » décret de prise de corps fut lancé contre luy. »
2 Du Boulay, Hist. Univers, p.irisien., t. VI, p. 816, 817. — Acte public et instruineut de l'obéissance jurée el sianée au roi très chrestien Henri IV, dans les Mémoires de la Ligue, t. VI, p. 88-95. A la page 89, il faut relever la circoustaace suivante dans le serment signé, laquelle prouve que, peu après la reddition de Paris, beaucoup d'écoliers rentrèrent dans cette ville pour y recommencer les études interrompues : « Sont aussy comparus.... les professeurs publics du roy, principaux » des collèges, maistres es arts, pédagogues et grand nombre d'escho- » tiers. » — P. Gayet, Chron. nov., 1. VI, t. 1, p. 571-373. A la page 57-2 ,\, il donne le même détail. A la page 571 B, il fournit le suivant
COMMISSION CHARGÉE DE I.A REFOIOIE DE l/UNIVERSlTÉ DES 1595. Tfil
après la prestation de serment, le gouvernement du roi ouvrit les classes des collèges, rétablit les leçons des professeurs des Facultés, ainsi que celles des professeurs royaux, rendit son cours à l'enseignement public, suspendu depuis six ans. alangui depuis trente. C'était déjà un immense bienfait, puisque non pas seulement la supériorité intellectuelle, mais même la prospérité matérielle de la nation dépendait du degré de connaissances et de lumières qu'elle pouvait puiser dans l'instruction, et que Paris était le centre principal, le foyer de l'enseignement public dans le royaume.
Henri ne borna pas là ses vues : il aspira à quelque chose de plus grand et de plus utile, et à peine il vit les écoles rouvertes qu'il songea à leur appliquer les réformes nécessaires au point de \iie de l'éducation et de l'enseignement, et à donner à l'enseignement tous les développements dont il était alors susceptible.
Dès le mois de janvier 1595, il chargea de ce travail Renaud de Beaune, archevêque de Bourges, et six commissaires, parmi lesquels on comptait Achille de Harlay et de Thou. La réforme fut faite sous l'influence directe de l'autorité royale, sans qu'en aucune manière l'autorité ecclésiastique, ni le pouvoir pontifical y intervinssent, comme dans les précédentes. De Thou releva cette difi'érence dans un discours qu'il prononça plus tard ' . La puissance séculière rentrait ainsi en possession de l'une de ses plus importantes prérogatives, mal à propos aliénée, puisque l'instruction, formant Tune des branches des services pu-
qui est notable : « Le second jour d'avril... le recteur et aucuns doc- » teurs et supposls de l'Duiversité, de leur propre mouvement et )) franche volonté, allèrent en corps se prosterner aux pieds du roy. » 1 Du Boulay, Hist. univers, parisien. , t. VI, p. 891. — Thuanus, Hist., lib. 123/t. V, p. 450-432. — M. Dubarle, Hiit. de l'Univers., t. II, p. 171.
762 L.VII.CH.V li ESPRIT DAN? LEQUEL TRAVAILLE LA COMMISSION.
blics, appartient incontestablement au pouvoir temporel, et qu'elle doit être mise en rapport avec la nature du gouvernement et Tétat de la société.
Le travail de la réforme fut fait non pas dans un esprit de changement, non pas dans un système de contradiction avec la marche de l'esprit humain et des études en France depuis Charlemagne et François I" ; mais dans un esprit de progrès sage et calculé ; on voulut non pas innover à tout prix, mais améliorer. L'archevêque de Bourges et les commissaires du roi appelèrent à toutes les délibérations, consultèrent sur tous les points les hommes spéciaux, les membres de l'Université les plus distingués à la fois par leurs lumières et par leur expérience, le recteur, les doyens et les principaux professeurs des quatre Facultés, les procureurs des Quatre-Xations, les principaux de collèges. Ge fut d'après leur avis que tous les changements, additions ou explications apportés à l'ancien code universitaire furent décidés, et que les nouveaux statuts et règlements furent arrêtés ' .
La discussion et la rédaction qui avaient duré trois ans et demi furent terminées au milieu de l'année 15"J8, et les nouveaux statuts reçurent la sanction du souverain par les lettres patentes du roi, homologuées au Parlement le 3 septembre de la même année. Le Parlement nomma trois commissaires pour soumettre les statuts à une dernière révision, et pour procéder ensuite à l'exécution : les commissaires étaient de Thou, Lazare Coqueley et Mole, les trois lumières du corps dans les matières de droit pu-
' Thuanus, Hist., lib. 123, § 14, t. V, p. 845. « Qui graviter in eare » laboraruut, vocatisque acconsuUis artiuoi, medicius, juris canonici et » sacrœ theologiae decanis, ac professoribus primariis natioQum pro- » curatoribus ac gymnasiarchis, atque adoô Acadeiuiae rectore... oum » conditas loges ac statuta suppleri, interpretari. et in meliùs mutari » reiUtterariaî intéresse comperi6seut,novaslegeset statutaex eorumn dem senientia condiderunt. »
LES STATUT? POUR LA RÉFOnMF DE I. 'UNIVERSITE DE L'AN 1600. 763
blic et d'instruction. Us iirent quelques additions adoptées ))ar le Parlement. Le 18 septembre 1600, ils promulguèrent les nouveaux statuts d'une manière solennelle dans une assemblée générale de l'Université, tenue aux Mathurins. Il y avait un statut spécial pour chacune des quatre Facultés; mais les dispositions particulières de chacun de ces statuts pouvaient être ramenées à des principes généraux que de Thon et l'avocat général Sei-vin exposèrent avec une élévation de vues et une jiuissatice d'analyse remarquables, dans les deux discours qu'ils prononcèrent '.
Les statuts pourvoient, dès les premiers articles, à ce que la jeunesse des collèges soit élevée dans la connaissance et la pratique de la religion, à ce que son éducation soit éminemment chrétienne. Les mesures les plus efficaces sont prises pour qu'elle conserve une entière pureté de mœurs : on peut citer entre autres la surveillance exercée par des maîtres uniquement chargés de ce soin; le bannissement du quartier de l'Université de toutes les professions capables d'entraîner les élèves dans le vice ou dans des distractions dangereuses ; l'abolition des repas célébrés pour Tobtention des grades, qui étaient l'occasion de graves désordres. Telle était la puissance des déplorables coutumes léguées par le moyen âge, que les commissaires n'osèrent supprimer en même temps les fêtes de la foire du Lendit, dans la crainte de soulever une générale et invincible résistance ; mais le Parlement^
' Pour ces détails historiques et quelques autres qui suivent, voir de Thou, ibid., p. 845, 846. — On trouve un exposé des nouveaux statuts de 1600 dans l'Histoire de l'Université de M. Dubarle, t. II, p. 171, 177, aussi remarquable par la sûreté et l'élévation des principes que par l'étendue des recherches. Mais comme le point de vue auquel le savant magistrat considère les statuts diffère à plusieurs égards du nôtre, nous avons dû donner plus de développement à l'exposé d'un certain nombre de dispositions qui s'y trouvent contenues.
76i !.. VII. cii. VIII. l'éduc.\tion kt la .morale dans les collèges.
qui était d'accord avec eux, accomplit cette tâche quelques années plus tard, par un arrêt de 1609, et compléta la réforme de la discipline. Enfin les statuts prescrivent aux professeurs de rendre leur enseignement moral autant ((ue littéraire : toutes leurs instructions doivent être ramenées et dirigées vers un même but, qui est d'inspirer à leurs élèves l'amour de la vertu, l'horreur du vice; entre leurs mains, les études littéraires doivent être un instrument qui prépare et forme la jeunesse à une vie pure et à de nobles sentiments '.
Les statuts pourvoient ensuite, par plusieui-s dispositions, à ce que la religion soit aussi éclairée que fortement établie : ils veillent à ce que la jeunesse soit prémunie contre les doctrines d'un catholicisme égaré, qui, durant les guerres de religion et surtout pendant la Ligue, avait tant contribué à couvrir la France de sang et de ruines, à la déshonorer, à compromettre son indépendance, à menacer la société elle-même de subversion, après le renversement de toutes les puissances légitimes. Dès le collège, les enfants et les jeunes gens sont instruits et formés spécialement à prier pour le roi, à lui obéir, à se soumettre à Tautorité des magistrats, à entourer d'un égal respect ces deux pouvoirs, naguère méconnus si fatalement pour le pays -. Les statuts de la Faculté de théologie, dont les suppôts avaient contribué plus que toute autre classe de citoyens à répandre la contagion de la révolte, prescrivaient diverses mesures propres à prévenir le retour de ces excès. Dans les examens et les disputes publiques des Écoles, il était défendu d'émettre au-
' Statuta FacuUatis artium, artic. i, ni, xvii, xxix, XLvi.
- Statuta FacuUatis arlium arlic. vi (dans le Recueil des lois et réglementa conceruant rinstructioQ publique, t. I, p. 2, in-S») : « Pueri » juvenesque qui inslitauntur,impriniis régi chtistianissimo bene pre- » cari et obedire, et magistratibus parère doceantur. »
l'instruction RRLIGIEUSE DANS LES COLLEGES ET DANS LES FACULTÉS . 76o
cune opinion qui fût contraire à ]a doctrine des saints Pères et de l'Église chrétienne, qui pût. porter atteinte aux droits et à la dignité du roi et du royaume; le candidat et le président de l'examen qui se mettaient en contravention avec cette défense encouraient des peines sévères. Nul étudiant dans aucune Faculté, mais surtout dans la Faculté de théologie, ne pouvait obtenir aucun grade ou titre universitaire, qu'après avoir fait serment de se conformer aux lois du roijaume^ d'obéir au roi et aux magistrats, de ne rien entreprendre contre le gouvernement et les magistrats '. Les droits du roi et du royaume, les lois du royaume étaient les libertés gallicanes, comme venaient de l'établir Pierre et François Pithou, dans deux traités publiés en 1594 -. Les libertés gallicanes établissaient l'entière séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, la complète indépendance de la puissance temporelle à l'égard de la spirituelle, l'obligation étroite pour les sujets d'obéir à la puissance temporelle dans tout ce qui était de sa compétence, conformément aux maximes de l'Evangile et des saints Pères. Les prescriptions des statuts consacraient ces principes, concouraient an triomphe de ces libertés. Les saines doctrines, désormais régnantes dans les Écoles, devaient être portées dans la société et y dominer, puisque les étudiants en étaient imbus dans les Ecoles mêmes, et que tous étaient tenus de les adopter publiquement, s'ils voulaient
' Statuta Facultatis sacraî theologiœ, article xi. « Antequam adgra- )) diim aliquem admittaiitur, jurent se Galliai legihus victuros, régi » Christian isîj^uio et magistralibus morem gesturos, nihil contra rem- » publicain aul magislratum molituros. » Article xxin. « Nihil a doc- » triiid c/vistianà ixUeu.\im,mln[conlTa. Patrumorthodoxoruiu décréta, » nihil contra régis regnique Gcdlici jura et digoitateni disputetur aut )» proponatur : si secus fecerunt, et syndicus et praeses etrespondens » extra ordineua puniantur. » (Pages 42-45.)
■^ Ces deux traités sont insérés dans le tome V des Mémoires de la Ligue, pages 718-775. Amsterdam, 1758.
766 L. VII. eu. VIII. r'IUNClPES QUI PRÉSIDENT A L'INSTRUCTIONSECOND.MKE.
obtenir les grades qui leur étaient nécessaires pour remplir les diverses fonctions civiles. Ainsi, dans tous les points où l'éducation de la jeunesse se trouvait mêlée et confondue avec la morale et l'ordre public, les statuts de 1600 furent une éclatante revanclie prise par la raison, par notre droit public, par la religion éclairée, sur les folies et les principes subversifs de la Ligue.
De l'éducation nous passons à l'instruction. Les statuts réglèrent et ordonnèrent avec une égale sagesse l'enseignement secondaire ou des collèges, et l'enseignement supérieur. Nous nous occuperons en premier lieu de l'enseignement secondaire, et nous rechercherons quels principes présidèrent à son organisation générale.
Les statuts tirent entrer dans le cercle de l'enseignement classique les notions littéraires et les notions scientifiques, comme on peut le voir plus bas par l'exposé des matières dont il se composa. Ces notions étaient une pré- [laration aux études spéciales du droit, de la médecine, de la science de l'ingénieur, de l'art militaire, études auxquelles les élèves devaient se livrer plus tard pour s'ouvrir l'une des carrières libérales. Ces notions composaient en outre un fonds de connaissances, et surtout donnaient aux jeunes gens des habitudes d'esprit, qui devaient en faire des hommes instruits, intelligents, appliqués, dans tous les services, dans toutes les professions. Une seconde vue d'ensemble fut le choix des ouvrages destinés à cet enseignement. l*our toutes les branches sans distinction, les livres de l'antique barbarie, c'est-àdire les traités composés au moyen âge, ainsi que les compilations rédigées par des auteurs modernes, à peu près également stériles pour la véritable instruction des élèves, furent également proscrits '. On ne mit entre les mains
' Statuta l-acultatis artic. xxiii. « Libros obaoletos, neotericos, qui
l'étude OESGRANDSMODÈLESDEL ANTIQUITÉ SEULE SOUFFERTE. TG7
(les jeunes gens que de sûrs et excellents modèles : les auteurs originaux furent seuls étudiés, et firent l'objet de tous les exercices. Ainsi, Fidée des statuts était que les jeunes intelligences, pour se fortifier et pour grandir, devaient se nourrir delà substance même des plus grands esprits. Un autre principe non moins élevé était (jue le développement devait se faire d'abord par la littérature, (jui exerce la raison et le jugement, puisque le premier mérite de tout bon ouvrage littéraire est la logique, qui éveille l'imagination, c'est-à-dire le principe même de toutes les grandes choses ; qui seule enfin fournit le moyen d'exposer les découvertes avec clarté, méthode et puissance. « Le fondement de toutes les sciences, disent les » statuts, consiste dans la connaissance et la pratique des » arts libéraux, qui ouvrent et fraient la voie à toutes les » autres sciences, au faîte et au sommet desquelles on » monlecomme par degrés '. » Viète, Fermât, Descartes, Pascal, Leibnitz, qui joignirent les connaissances et le génie littéraire au génie scientifique, se chargèrent de montrer dans ce siècle la toute-puissance d'une pareille al liance, de mettre par leur exemple cette vérité dans tout son jour, d'établir cette grande loi de l'instruction.
Nous arrivons maintenant aux matières de l'enseignement secondaire et à leur distribution. D'après les statuts, les matières de l'enseignement secondaire furent l'étude des grammaires des deux langues latine et grecque, la comparaison raisonnée de ces grammaires, l'élude complète des deux littératures latine et grecque, l'étude des
» uuper iu gymnasia invecli suat, rejiciant, et ad puriores fontes re- » voceut. ))
1 Statuta Facultatis artium, artic. xiu, dans le Recueil, t. I, p. 4. <i Fundamentuui scientiarum omnium in cognitione et disciplina ar- « lium liberalium consistit, quie quasi viam aperiunt et sternuut ad » cseteras omnes scientias et disciplinas, ad quarum fastigium et culn men quasi per gradus conscenditur. »
768l.vii ch.viii.matiekesij'enseignem.dansl'instuuct. secondaire.
sciences comprenant la philosophie, les mathématiques, la [thysique. La distribution de ces matières eut lieu de la manière suivante. Aux classes des plus jeunes élèves turent assignées les deux grammaires et la partie des deux littératures dont l'intelligence était la plus aisée ; aux classes intermédiaires, la comj)araison des deux grammaires et la continuation des deux littératures ; aux classes de seconde et de rhétorique, la portion la plus élevée et la plus ditïicile des deux littératures. Dans l'explication et l'analyse des auteurs latins et grecs, les élèves trouvèrent les plus parfaits uîodèles de tous les genres sans exception de prose et de poésie, depuis la lettre familière jusqu'au discours politique, à l'histoire, aux préceptes de la haute critique et de l'éloquence; depuis l'églogue et l'épitre jusqu'à l'ode et au poème épique. Ils trouvèrent en outre l'histoire de ces littératures, en partant des premiers chefs-d'œuvre et en s' arrêtant au commencement de la décadence, puisque la liste des auteurs classiques comprenait depuis Homère et Hésiode jusqu'à Théocrite, et depuis Plante jusqu'à Juvénal. Dans les classes élevées, les auteurs latins et grecs étaient expii- (jués non par extraits, mais en entier, afin (pie les élèves connussent hien le plan et l'économie générale d'une œuvre, et la diversité des œuvres de chaque auteur. Ce qui était lu et expliqué d'auteurs latins et grecs dans les classes était énorme, et laissait peu de place aux autres exercices : évidemment le but des statuts était moins de former la -masse des élèves à écrire élégamment dans les deux langues mortes, que de leur donner une immense provision d'idées et de bonnes formes : ceux des élèves qui plus tard étaient appelés par profession ou par goût à écrire en lalin, devaient acquérir cette facilité en suivant des cours, et en se livrant à des travau^ en dehors de ceux des collèges. L'examen des statuts et (juelques faits