DE CATHERINE DE MÉDICIS. ELLE EST RENDUE PUBLIQUE
et comme, sous le règne de Henri, aucun intérêt public ne pouvait nuire aux intérêts des citoyens, la solution de l'affaire fut ajournée à long terme.
Le roi et de Thou, laissant la justice suivre son cours, remplirent le temps qu'elle employa à examiner et à décider, par des mesures qui transformèrent la Bibliothèque, de meuble le plus noble de la couronne, en un établissement d'utilité publique, qui devint bientôt le premier et le plus important de l'Europe dans son genre. En 1 595, après avoir fait rentrer la Bibliothèque dans la propriété des livres qui lui avaient été volés ou empruntés, ils la rendirent publique. Ils mirent ainsi les hommes qui se livraient à des travaux sérieux, savants, professeurs, étudiants, en état de profiter d'un trésor, dont les obstacles placés à l'entrée avaient jusqu'alors par le fait privé la presque totalité d'entre eux, et dont les ombrages d'une érudition, jalouse de tout garder pour elle, pouvaient les priver tous sans distinction, puisque la communication des ouvrages n'avait été jusqu'alors que facultative. A partir de ce moment, l'étude en grand, la faculté de s'instruire et de découvrir devint de droit commun. Ce que la diffusion des lumières a gagné à cette libérale mesure est incalculable. La Bibliothèque fut placée dans le collège de Clermont, devenu vacant depuis la récente expulsion des Jésuites. A peine elle y était entrée que de Thou Tenrichit de la grande Bible de Charles le Chauve. Cette Bible avait été confiée par Charles V, le Sa2;e, k l'abbave de Saint-Denis : les religieux, transformant un dépôt en un don, et traitant le manuscrit comme leur propriété, cherchaient à le vendre. De Thou obtint du parlement, le 20 août 159'5, un arrêt ordonnant que la Bible serait restituée à la Bibliothèque du roi, et ce monument, d'une souveraine importance pour l'histoire de
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l'art et pour l'histoire de la France, y entra le 20 octobre de la même année.
La réunion des livres et manuscrits de Catherine de Médicis occupait toujours de la manière la plus active le roi et de Thou. Henri fournit les fonds nécessaires [)Our les acquérir et pour désintéresser les créanciers de Catherine : il suivit en outre la prise de possession avec cette sollicitude inquiète qu'il apportait à tout ce qu'il jugeait importer à la France. A la date du i novembre 1598, et dans le fort des difficultés que de Thou rencontrait à opérer la réunion, Henri écrivait à ce magistrat' pour lui annoncer qu'il récompensait les services rendus pai*lui à la cause royale et à la cause des lettres, par une place de conseiller d'Etat, et il insistait en même temps auprès de lui pour qu'il terminât l'affaire de la réunion. « Je vous » ay ci-devant escript, lui marquait-il, pour retirer des » mains du nepveu de feu sieur abbé de Bellebranche, la » librairie de la feue royne, mère du roy monseigneur; » ce que je vous prie et commande encores un coup de » faire, sijànel'aviés faict, comme estant chose que je » désire^ affectionne et veulx, afin que rien ne s'en » esgare, et que vous la faciès mettre avec la mienne. » De Thou leva les difficultés dont l'affaire se trouva hérissée, en multipliant les soins et les démarches, et en obtenant deux arrêts définitifs du Parlement en date des 25 janvier et 30 avril 1599. Après ces arrêts, l'incorporation de la Bibliothèque de Catherine de Médicis à la Bibliothèque du roi fut enfin opérée. De Thou fit relier magnifiquement 350 de ces manuscrits, ainsi que la Bible de Charles le Chauve : la couverture de ce dernier manuscrit porte d'un côté les armes de France , de Vautre, la lettre H avec des fleurs de lis, et au milieu, la légende
' Recueil des Lettres missives, t. V, p. 62, 63.
LOCAL DF.FINITIF DESTINK PAU LR ROI A LA RIBLIOTHÉOUF,. 793
rendant un légitime hommage au second père des lettres : H. II II, patnspafrifp, virlutum restitutoris. Les Jésuites ayant obtenu leur rappel en HiOi, et ayant recouvré le collège de Clermont, la Bibliothèque royale, avec Tiniraense accroissement qu'elle avait naguère reçu, passa du collège de Clermont dans le couvent des Cordeliers. Elle y demeura quelques années en dépôt, confiée à la surveillance de Casaubon, que le roi avait tiré en 1603 des fonctions de lecteur ou professeur royal, pour le commettre à la garde de ses livres, sous la direction de de Thou, Casaubon profita des manuscrits qu'il avait entre les mains pour publier ces savantes éditions, ces traductions, ces commentaires, qui lui ont assuré un si grand nom dans les lettres, et qui forment en même temps l'une des périodes glorieuses de l'érudition française. Henri destinait pour emplacement "définitif à la Bibliothèque royale, l'un des bâtiments du collège de France, dont ses commissaires préparaient l'emplacement et l'érection au mois de décembre 1609 '. Ce projet, arrêté par sa mort seule, était encore empreint de la sagesse et de la prévoyance qui éclatent dans tous ses autres plans. Il n'établissait pas la Bibliothèque dans le quartier de cette classe de citoyens que leurs goûts et leurs occupations en éloignent plutôt qu'ils ne les y attirent : il la plaçait au . centre des établissements d'instruction secondaire et supérieure, et mettait ses mines fécondes sous la main des hommes qui, dans les lettres et dans les sciences, pou-
• Pour les paragraphes relatifs à la Bibliothèque royale, voir : Legrain, Décade, livre Vill, p. 429. — Morisot, Heuricus magnus, c. 46,. p. 151. - Mercure françois, année 1609, t. l,fol. 407 recto. — Voir parmi les écrits modernes la note de l'abbé Barthélémy, insérée dans l'ouvrage de Blondel intitulé : Architecture françoise, t. III, p. 68, infolio. — Discours sur l'histoire de la Bibliothèque du roi en tête du 1" volume du catalogue imprimé. — Essai historique sur la Bibliothèque du roi, par Leprince, Paris, 1782, in-18, p. 28-40.
79i L. VII. cil. VIII. IF. CABINET DES MÉDAILLES RETABLI ET ACCRU.
vaient en tirer de nouvelles richesses. Quelques historiens n'ont pas hésité à dire que Henri IV fut le véritable fondateur de la Bibliothèque royale. Malgré les larges restrictions que la justice ordonne de faire en faveur des princes qui, les premiers, conçurent l'idée de donner au pays un dépôt littéraire et scientifique, et commencèrent l'exécution de ce noble et utile projet, on ne trouvera peut-être pas l'assertion de ces écrivains exagérée, quand on considérera que Henri IV l'enrichit d'un nombre de manuscrits double de celui que François I" y avait ajouté, et surtout qu'après avoir irrévocablement fixé son siège à Paris^ de privée il la rendit publique.
Le cabinet des médailles avait été établi par François I" et très augmenté par Charles IX. Mais comme ses raretés avaient une valeur métallique qui excitait au plus haut point la cupidité , il avait plus souffert encore que la Bibliothèque du roi des excès des guerres civiles : la collection avait été dilapidée et presque anéantie, et le cabinet demandait une fondation nouvelle. Henri, éclairé par de Thou, résolut de rendre au texte des historiens le secours et le contrôle des monuments numismati(]ues. Il mit ce projet à exécution en 16U2. Il rassembla le peu qui restait des antiques de la couronne à Fontainebleau ; en donna la direction à Bagarris de Bascas, savant antiquaire provençal, avec le titre de maître des cabinets^ médailles et antiquités du roi ; ordonna en même temps de recommencer les acquisitions dans l'Europe entière, et de racheter en France tout ce qui avait été distrait de l'ancien Cabinet de ses prédécesseurs. La fondation de la collection royale date de ces actes, qui sont établis par les historiens de la Provence , par une lettre de Joseph Scaliger en date du 12 janvier 1003 , et par les états de finances que nous a transmis Sully '. Rascas conçut
' Bouche, Essai sur l'Histoire de Provence et sur les Provençaux
PROJRT O'iiNE HISTOIRF. MODERNE PAH I,ES MÉDAILLES. 795
l'idée d'employer les médailles non pas seulement à élucider les diverses parties de l'histoire ancienne, mais aussi à reproduire et à fixer les événements contemporains. Il proposa- de faire la première application de ce projet au règne de Henri JV, et de composer une histoire complète du règne au moyen d'une suite de médailles qui en retraceraient les événements les plus glorieux. Le plan ayant reçu l'approbation du roi, Rascas lui présenta, en 1608, les dessins non encore achevés, mais fort avancés, des médailles qui devaient former cette histoire figurée '. Le projet, arrêté par la mort de Henri, ne reçut d'exécution que sous les règnes suivants. Mais le Cabinet des médailles, utile et magnifique annexe de la Bibliothèque royale, était fondé : l'obligation était en quelque sorte imposée aux successeurs de Henri de donner à cette collection des accroissements destinés à étendre sans cesse le domaine de la science; enfin l'usage que l'érudition avait à tirer des médailles devait être établi et réduit en système par la publication successive des ouvrages de Rascas.
Le but manifeste de Henri était de développer dans d'immenses proportions l'intelligence humaine en France, et d'appliquer ses progrès au perfectionnement de la société. Il avait établi, réformé, étendu l'instruction secon-
célèbres, t. II, p. 300, 301, petit in-folio ; « Dès la fin de 1602, Ba- » garris de Rascas fut présenté à Henri IV par MM. d'Aulichi, inten- » dantdesfinances, et Berringen, premier valet de chambre. Henri IV fut n si satisfait deBagarris, qu'il résolut tout de suite déformer un cabinet » des médailles, et lui en donna la direction. » — Sully, ch. 130, t. II, p. 17 B : « Vous continuastes aussi en ceste année (1603)... à rachep- » 1er les bagues et joyaux de la couronne vendus et engagez par les » dissipations des règnes passez et à y eu adjouter de nouveaux. » — Ghap. 164, t. Il, p. 171 : « Plus pour les bagues et meubles que le roy , » a aclieptés dans le susdit temps (1599-1607) 1,800,000 livres. »
\ ArticIedeM.E. David, de l'Institut, dans la Biogr. univ.,t.XXXVll, p. 103-107.
706 LIV.Vll riI.VlIl. PROTECTION ET KNCOURAGEMENTS DONNÉS
daire et l'instruction supérieure : il avait multiplié les mesures, prodigué les fondations, pour qu'ime classe nombreuse de citoyens allât puiser dans les écrits des Grecs et des Latins les idées justes et grandes qu'ils contiennent sur tousles sujets; les notions inappréciablesqu'ils fournissent sur toutes les parties des sciences, à l'exception de deux branches des sciences naturelles. La conséquence des principes logiques par lesquels Henri se conduisait était ([u'il accordât libéralement sa protection et ses bienfaits à ceux dont les travaux servaient à propager et à populariser la connaissance des auteurs anciens ; aux hommes d'un génie inventif qui , par leurs productions originales dans la littérature ou leurs découvertes dans les sciences, étaient assez heureux pour ajouter au riche fonds de l'antiquité ; à tous ceux en un mot dont les ouvrages formaient un second enseignement, un enseignement supérieur pour la nation, et servaient à l'instruire, à élever son esprit, à polir et à adoucir ses mœurs. Un contemporain fournit les détails suivants sur les préoccupations du roi à la date du mois de mai 1600, sur le parti qu'il voulait tirer de l'instruction et des lumières [)Our l'utilité publique, et sur ses dispositions à l'égard de ceux qui contribuaient à les répandre. « Le roy » ne s'entretient plus en public que de choses sérieuses, » et dit tout haut qu'il a vrayment et à bon droict acquis » le nom de père des lettres et de restaurateur d'icelles en )) son royaume ; et qu'il espère, avec l'aide de Dieu , faire » recueillir la moisson et le fruit de cette bonne semence » à ses subjects, exaltant sur tous ceux qui s'adonnent » aux sciences '. »
Des écrivains , à la sagacité et au talent desquels nous
' Extrait d'un journal manuscrit conservé dans une grande bibliothèque, et cité par Brizard dans son ouvrage intitulé : De l'amour de Henri IV pour les lettres, p. 20, ?-l.