‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 192 sur 199 · L.VII.CH.VIU. LTILITÉDECKTTEPROTFXTION A CERTAINES ÉPOQUES · texte numérisé non relu

L.VII.CH.VIU. LTILITÉDECKTTEPROTFXTION A CERTAINES ÉPOQUES

foyers de civilisation oiî tout éclaire leur esprit . tout favorise leur travail , tout enflamme leur ardeur par l'espoir des récompenses et de la gloire. La Grèce au temps de Périclès, Rome sous Auguste, l'Italie dans la période (ju'ouvrent les princes Délia Scala avec Robert le Sage, et que ferment les Médicis,ont toutes dû leurs grands siècles littéraires aux efforts des esprits supérieurs provoqués et soutenus par les chefs de l'Etat, à ce protectorat du génie par le pouvoir. Les conditions du développement intellectuel ne pouvaient être antres, et ne furent pas différentes dans notre pays. Au moyen âge, nous avons eu une littérature de sept siècles qui a puisé à son aise ses inspirations dans la religion, la politicjue, les mœurs publiques, qui a exprimé, comme elle l'a entendu, dans la plus entière liberté , ses sentiments et ses idées. De cette littérature, que reste-t-il? D'informes essais, à peine feuilletés de loin en loin par quelques érudits, sans action, sans puissance sur les masses, qui en ignorent jusqu'à l'existence. La France n'a eu une littérature commune à toutes ses populations, et par conséquent nationale, fixe et durable, embrassant tous les genres, étendant à divers degrés son influence sur toutes les classes et pénétrant partout dans la société, que depuis le règne de François I" ; qu'à partir du moment où la royauté remplaça les rares volontaires de la littérature et de la science par un corps régulier et permanent d'hommes faisant leur profession des travaux de l'intelligence ; appelés à Paris et à la cour, au centre de la grandeur, de l'activité et du goût, pour y puiser des idées élevées, ingénieuses, justes siu* tous les sujets ; pour régler et discipliner leur esprit ; pour apporter dans leurs compositions cette perfection de la pensée , cette irréprochable pureté de l'expression, que doivent réunir les œuvres destinées à l'instruction d'un peuple.

KNCOUriAGEMENTS AUX LlTTÉIlATianS ET SAVANTS lUANÇAlS. 790

Henri se conduisit évidemment par ces idées qui dominaient à la cour de nos rois depuis François I". Il étendit ses bienfaits et ses encouragements aux érudits, aux hommes de letlrtis, aux savants. Il pourvut à leurs besoins en leur distribuant des emplois, des gratiiications, des pensions, des bénéfices enfin, jusqu'au rpoment où la réforme décrétée- à la fin de 1606 réserva exclusivement aux membres du clergé cette dernière espèce de faveurs. En soustrayant ainsi les littérateurs et les savants à toute tâche mercenaire, aux soucis de la vie , il donna la liberté à leurs pensées, et la concentra toute entière sur les travaux de l'esprit. Il les honora à l'égal de ceux qui servaient la patrie sur les champs de bataille et dans les emplois civils les plus considérables. Enfin , par ses éloges, par les témoignages de son estime , et plus encore par le continuel spectacle de ses utiles et glorieux travaux , il éleva leur génie. Bertaud , évèque de Seez, admisà sa familiarité, témoigne que tout homme en France qui se recommandait par un mérite solide , et surtout qui s'était fait un nom dans les lettres, avait droit à sa faveur ', et les nombreux détails arrivés jusqu'à nous, prouvent la vérité de cette assertion. Nous nous bornerons à en reproduire quel(|ues-uns qui s'attachent aux noms les plus connus de cette époque. Dans le même mois (4 et 10 novembre 1598) il créa de ïliou conseiller d'Etat, et lui accorda les revenus de l'abbaye de Bellefontaine après la mort de l'évèque de Chartres, son oncle ^. Il le [tressa de publier son histoire, et quand la première

1 Mercure françois, année 1609, Épilogues ou sommaires sur la vie du roy, t. l, fol. 487 recto. « M. l'évèque de Séez .. dit qu'il n'eust » jamais cogaoissance d'aucun excellent personnage de son royaume, » et surtout recommandé pour la gloire des lettres, qu'il ne le favo- » risast de quelque houneste pension. »

2 Lettres missives en date des 4 et 10 novembre 1598, t. V, p. 62, 66.

800 L. vil. CH. Vlll. SUITK DE l'eXPOSR DE CES ENCOURAGEMENTS.

partie de ce grand ouvrage parut , il le couvrit de sa yjrotection, imposa silence à la fois aux clameurs des courtisans, et aux réclamations de la partie la plus ardente du clergé de France. Il le défendit longtemps contre la défaveur du Saint-Siège, puisqu'il écrivait à son ambassadeur à Rome au sujet du livre : « C'est moy qui en ay » commandé le cours et la vente. » Si plus tard, en 1 609, quand la cour de Rome prononça sa censure contre l'histoire de de Thou, il ne réclama pas avec autorité, c'est qu'alors il était à la veille d'entrer eu lutte contre les deux branches de la maison d'Autriche, que l'intérêt politique dominait tout, qu'il lui faisait une nécessité de l'alliance des puissances italiennes, et lui commandait de les ménager jusque dans leurs erreurs. Parmi les autres historiens qui méritent encore d'être consultés aujourd'hui , il nomma Fauchet et Matthieu à la place d'historiographes, avec une pension de 600 écus considérable alors, et il accorda à Matthieu l'honneur de son intimité : il donna à P. Cayet une chaire au Collège de France , et lui assura les libéralités de l'un des olFiciers de la couronne. Xous avons vu, parles détails relatifsàCasaubon,parraugmentation de traitement accordée aux professeurs du Collège de France, quelle large part les érudits eurent dans ses faveurs : il faut ajouter que les deux frères Sponde ne vécurent longtemps que de ses bienfaits. Il combla de biens tous les auteurs dont les ouvrages écrits eu français jetaient quelque éclat sur notre littérature et faisaient faire des progrès à la langue nationale ; d'Ossat, qu'il nomma évèque (le Bayeux, et que sa protection porta à la dignité de.cardinal; Desportes, dont il augmenta la pension; Bertaut, (pi'il fixa à la cour en lui conférant la charge de premier aumônier de la reine, et qu'il plaça sur la chaire épiscopale de Seez ; Fenoillet, qu'il attira de Savoie en France, qu'il choisit pour son prédicateur ordinaire ; Coeffeteau,

SUITE DE l'exposé DE CES ENCOURAGEMENTS. 801

sur lequel il fixa raltention publique eu lui conférant également le titre de son prédicateur, et qu'il contribua à élever de l'obscurité d'un cloitre aux premières dignités de son ordre; le poète Régnier, auquel il conféra plusieurs bénéfices, et qu'il gratifia encore, en 1606, de la pension de 2,000 livres, dont son oncle Desportes jouissait sur l'abbaye de Vaux-Cernay, quelque temps avant que la réforme du mois de décembre 1606 interdît cette distribution des biens ecclésiastiques aux séculiers ; Malberbe, enfin, qui fut défrayé de tout et reçut une pension de 1,000 livres du temps, environ 3,600 francs d'aujourd'bui par les mains du grand écuyer de Bellegarde*. Malherbe s'était attiré l'animadversion de Sully, par des griefs qui remontaient au temps de la guerre civile : pour récompenser le poète, sans blesser son ministre, Henri se servait , comme intermédiaire et comme prête-nom , de Bellegarde , dont il augmentait les états et pensions, en proportion de ce qu'il donnait à Malherbe : le détour par lequel passait le bienfait ne peut faire perdre la trace de la main qui l'accordait. Le roi prisa également les sciences et récompensa les savants. Yiète fut maître des, requêtes au conseil d'Etat. Les contemporains ont remarqué que deux mathématiciens habiles se disputant le prix de cinq cents livres fondé par Ramus, il le leur partagea, et leur fit de plus un présent considérable. Il accorda un logement dans les galeries du Louvre à Aléaume , professeur royal de mathématiques très savant, et en l'employant à dresser les plans des

* Les vies de ces différents auteurs publiées soit à part, soit en tête de leurs œuvres par leurs éditeurs, notamment celle de d'Ossat, en 1771; celle de Régnier, en 1750, avertissement, p. xij; celle de Malherbe, en 1822 ; notice, p. 25, 26. — Brizard, De l'Amour de Henri IV pour les lettres, p. 15, 17, 45, 46, 1-20, 121, 144. — Biogr. univ., les articles de quelques-uns de ces auteurs.

802 L. vil CM. VIIl. NOMBREUSES DÉDICACES ADr<ESSÉES AU UOl.

constructions nouvelles, il le paya généreusement de ses travaux ' .

Le génie littéraire, dans la diversité des genres auquel il s'applique, obtint d'une manière constante son attention et son intérêt, et cet intérêt était un fait heureusement connu de tous. Il se faisait lire parDuperron, deux heures avant son sommeil, VA?nadis, qui venait de paraître; et par Bellegarde et Bassompierre , pendant les insomnies que lui causait la goutte, le roman de VAstrée. Tous les grands ouvrages publiés de son temps lui furent dédiés. Entre vingt autres, nous ne citerons, dans les genres les plus différents, que le Théâtre d'agriculture rédigé, comme on l'a vu, par Olivier de Serres, à l'instigation du roi; l'Histoire de son temps, composée par de Thou, et précédée d'une préface adressée à Henri , qui décore si magnifiquement l'entrée de ce vaste édifice ; le Polybe grec et latin de Casaubon , qui s'ouvre par une préface non moins importante , où l'autem*, après avoir payé un juste tribut aux vertus et aux talents du monarque, le loue surtout de la protection quïl accordait aux lettres, par lui rétablies dans leur ancienne splendeur; les deux parties des Œuvres de Régnier, au-devant desquelles le poète a placé des discours où il célèbre les grandes actions du roi dans des vers pleins d'élévation et de verve ^ Les nombreuses dédicaces adressées à Henri sont moins remarquables encore en ce qu'elles contiennent l'expression de la reconnaissance des gens de

• Legrain, Décade, liv. VIII, p. 429. — Sauvai, Antiq. de Paris, liv. IX, t. II, p. 507.

2 Voir la Préface placée par de Thou en tête des dix-huit premiers livres de son histoire, publiés en 1604. — La préface en quarante-sept pages du Polybe grec et latin de Casaubon, publié à Paris eu IGOy, in folio. — Les deux discours placés par Régnier, l'un en tète de ses Satires, l'autre en tète de ses Epitres et Elégies, t. I, p. 1-11 ; t. Il, p. 1-lti, édit. 1750, in-18.

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