LA BETTERAVE ET LE SUCRE, LA GAFIANCE, LE SAINFOIN
» à syrop au sucre, est très beau à voir pa?' sa vermeille » couleur '. » L'importance de la garance n'est guère moindre, et celle du sainfoin, encore nommé esparcette, est au moins égale. La garance, d'un si grand emploi dans la teinture des laines et l'industrie manufacturière, a eiu-ichi par son produit toutes les campagnes des environs d'Avignon. Le sainfoin fournit les moyens de former des prairies artificielles , fertilise les terres naturellement ingrates par un excellent engrais, donne du foin en abondance, produit un grain propre à la nourriture des bestiaux et de la volaille. On a présenté la culture de ces deux plantes comme des nouveautés, comme de récentes importations. Ces nouveautés datent de deux cent soixantequatre ans ; et c'est à de Serres que l'on doit d'en avoir fait la désignation, d'eu avoir prescrit l'usage, d'avoir signalé l'immense parti qu'on pouvait et qu'on devait en tirer, particulièrement du sainfoin, alors relégué et parqué en Daupbiné. Au lieu VI, chapitre xxix, après avoir indiqué la patrie de la garance qui est la Flandre, après avoir décrit dans toute sa perfection la plante ellemême et sa culture, il en signale ainsi les avantages. «La » garence, dit-il, ainsi préparée sert à taindre des draps » de laine en orangé, se ployé aussi en rouge, et adjoustée » au pastel, fait le plus beau noir et le plus durable de )) tous autres, et rend bonnes et asseurées les dites cou- » leurs -. » Il vante eu ces termes et travaille à propager la culture du sainfoin ou esparcette. «Le paysoùl'esparcet » est aujourd'hui le plus en usage est le Daupbiné , vers » les quartiers de Die. C'est une herbe fort valeureuse, » non de beaucoup inférieure à la luzerne. Elle rend » abondance de foin exquis, appétissant et substantiel, » propre pour nourrir et engraisser toutes sortes de bestes
1 Lieu VI, c. 7, t. II, p. 240, 247, édition de 1804, 1805.
2 Lieu VI, c. 29, t. H, p. 4-29, 430.
liSR i.iv.vii.cri.iv. vor.ijE donnée paulk uoi a cet ouvrage.
» à quatre pieds, jeu nés et vielles, mesmes pour aigneaux
y> et veaux, faisant abonder en laict leurs mères Elle
» vient gaiement en terre maigre, et y laisse une certaine » vertu engraissante, à l'utilité des bleds qui ensuite y )) sont semés, dont elle est tant plus recbercbée, ne désire )) l'arrousement, trois fois Tannée est fauchée. Du grain )) produit aussi l'esparcet, chacune année^, servant d'a- » voine au bétail, servant pour engraisser la volaille, » pour la faire f(irtillement over ou pondre. Nostre père » de famille bien avisé employera ce mesnage, considé- » rant la notoire commodité qui lui en revient ; laquelle « regardant au foin, à l'avoine, à la graisse du champ, )) trouvera que la chose vaut bien la peine d'envoyer qué- )) rir de la semence de ceste exquise pasture en Dauphiné, » bien qu'esloigné jusques au bout de la France : sans » craindre l'introduction de nouvelleté, puisque ceste-ci )i tout notoirement favorise le laboiu'age, à quoi princi- V paiement a-t-il à regarder : s'asseurant aussi, qu'en i> quelque part qu'il soit arresté en ce royaume, ceste herbe » profitera pour sa facilité à croistre. Et pour achever l'a- » dresse, lui donnerés advis la semence de l'esparcet se » vendre à Die et es environs, communément à double » prix que l'avoine • . » C'est à de Serres, et à ses renseignements relatifs au sainfoin, que nous devons la fertilisation d'une partie considérable des campagnes de la France.
L'ouvrage, publié le l^r mars 1600, eut en dix ans cinq éditions tirées à un grand nombre d'exemplaires : il parvint donc entre les mains de tous ceux qui étaient capables de le comprendre et de l'appliquer. Le roi, qui s'était fait dédier le Théâtre d'agriculture, donna, lors de son apparition, des marques ])ubliques de l'admiration que l'ouvrage lui inspirait. Nous avons vu qu'en s'instruisant sans relâche des besoins de son peuple, en s'informant des abus
> Lieu IV, c. 5, t. I, p. 518, 519.
REVOLUTION (iU'lL OI'KHE DANS L'AGRICULTURE. 1X7
à réprimer, des réformes à opérer, il faisait du gouvt^riiement à tout instant et partout. Mais il n'accordait chaque jour que deux heures à la tenue de son Conseil, à l'exposé et à la décision des affaires publiques courantes. On fut singulièrement frappé quand on apprit qu'il avait distrait de son teDq)s une demi-heure chaque jour, pendant trois ou quatre mois, pour se livrer à la lecture et à l'étude de l'ouvrage de de Serres '. Cette marque de haute approbation contribua puissammcnit à la fortune du livre. Alors, comme toujours, le public, insoucieux et froid d'abord pour les découvertes et les nouveautés, se prit d'engouement pour ce qui était goûté par le prince et la cour. La mode aidant, l'ouvrage se répandit partout, et sa diffusion eut pour effet d'introduire un changement radical dans notre agriculture, de la faire passer de l'état de pratique inintelhgente et grossière à l'état de science.
C'était beaucoup, c'était immensément déjà d'avoir donné à l'agriculture direction éclairée, capitaux, protection sans bornes, en un mot tout ce qui pouvait la mettre en demeure de produire davantage. Mais l'œuvre serait demeurée incomplète, si le roi et Sully ne lui avaient préparé en même temps les moyens de placer sans peine et de vendre avantageusement ses produits. Ces facilités, ils les lui fournirent, et ils complétèrent ainsi sa prospérité.
Ils rétablirent les anciennes voies de communication qui avaient disparu pendantles guerres civiles, et en établirent une foule de nouvelles par terre et par eau. Nous n'entrerons ici dans aucun détail, parce que ce sujet sera expressément traité dans l'article du commerce. Nous nous bornerons à constater que, grâce à ces voies decommuni-
' Scalifrerana, p. 321. « L'AgritnUiirc d'Olivier de Serres est trcs- » belle; elle est dédiée au roi, lequel, trois ou quatre mois durant, » se la faisoit apporter après dîner, après qu'on la lui eut présentée : » il est fort impatient, et si, il lisoit une demi-heure. »
188 LIV. VII, CH. IV. VOIES DE COMMUNICATION OUVERTES A l'agriculture.
cation, l'agriculteur, au lieu de voir les fruits de la terre multipli('s par son labeur, se vendre à vil prix, ou périr même iiiutilenieiit, dans une localité enfermée de toutes parts et sans issue, eut moyen de les transporter dans les diverses provinces du royaume ; qu'il put les livrer à ceux qui en avaient besoin, et recevoir en échange soit d'autres denrées dont il manquait, soit de l'argent.
Les mesures qui viennent d'être énumérées donnaient à l'agriculteur la facilité de produire, et la facilité de placer ses produits dans toutes les parties du royaume. Mais elles ne lui fournissaient pas les moyens d'en tirer un prix avantageux, dès que la cessation de la guerre civile et étrangère, et la fertilité des bonnes années, auraient amené la surabondance de ces mêmes produits. Pour que les prix se soutinssent, il fallait que le laboureur put vendre à l'étranger tout ce qui excédait la consommation de la France ; il fallait que le gouvernement établit la libre exportation, le libre commerce des grains.
A la fin du xvi^ siècle, la liberté du commerce des grains avait pour adversaires les préjugés et la pratique du gouvernement sous les trois derniers règnes : les rois et les ministres avaient pensé que l'humanité et la politique demandaient également qu'on interdît toute sortie de grains, pour assurer la nourriture du peuple et prévenir ses révoltes '. Cette même liberté avait contre elle les passions intéressées de la population des villes^ des bourgeois et des parlements, lesquels prétendaient non-seule-
1 Sous François II, Charles IX, Henri III, la prohibition de la sortie dps grains avait élé la coutume et la règle ; la libre sortie des grains n'avait été que l'exeeption, et l'exception de courte durée. C'est tout ce que pourraient éîabUr quelques actes émanés de ces princes et qui se trouveraient favorables au libre commerce de cette denrée En effet, Henri IV, dans les Lettres-patentes du 26 février 1601, sur lesquelles nous reviendrons bientôt, dit en termes formels : « Nous avons eu » agréable cydevant de relascher les deffenses faictes par nos prédéces- » seurs, de transporter les dicts grains hors de noslre royaume, u
IJBEUTK DU COMMF.nr.F. DES (IRAINS ÉTABLIE l'AR LF. nOI. 189
ment avoir du blé d'une manière sûre, mais l'avoir à bas prix ; ne considérant le laboureur que comuie une tnacbine propre à produire le grain nécessaire à leur alimentation ; s'in(fuiélant fort peu (pie [>ar suite de cette condition faite à l'agriculture, le paysan restât pauvre et soullVant, et la culture du territoire à jamais restreinte.
Toutes ces entraves mises à l'essor des idées et à la liberté d'action de Henri furent rompues par la force de son génie et de sa volonté. La terre, pensa-t-il, est le dépôt des richesses premières, du nécessaire comme du superflu. L'abondance de l'Etat dépend de la multiplication de ces richesses. Pour animer leur multiplication, il faut que le commerce leur ouvre des débouchés. Ces débouchés et le commerce lui-même n'existent pas sans la liberté. Henri prit ces maximes pour règles de son gouvernement en ce qui concernait l'agriculture, ses produits^ le placement de ses produits ; et cela dès la première année de son règne, alors ({u'il ne pouvait consulter que son expérience et ses lumières, alors que Sully n'en était pas même encore à ses débuts, à son premier apprentissage de l'administration. On trouve la preuve de ce fait important dans la déclaration du 12 mars 1595, laquelle rappelle ce qui a eu lieu j)endaut les précédentes années, en même temps qu'elle prescrit des mesures pour les circonstances présentes. Yoici ce qu'on y lit :
« L'expérience, dit-il, nous enseigne que la liberté du trafic, que les peuples et sulijecls des royaumes font avec leurs voisins et estrangers, esl un des principaux moyens de les rendre aisez , riches et opulents. En cesle considération, nous ne voulons empescher que chascun fasse son profit de ce qiCil a, par le moyen et bénéfice du commerce.
» Les habitants de ce royaume n'ont besoin pour leurs vivres et autres choses requises à l'usage commun, d'aller emprunter le secours du voisin, lequel, de son costé, est tous les jours contrainci d'en venir chercher en nos terres.
190 LIV. vil. eu. IV. SUSPENSION MOMENTANKE DE CETTE LIBERTÉ.
» Considérans que si, sous prétexte de la liberté du Iraficq, nous permettions les continuations des traictes et transports de bleds et autres grains et légumes^ comme nous avons faicl par le passé, etc. '. M
A insi , depuis son avènement, en 1 5 8 9 , jusqu'au 1 2 mars loOÎ), c'est-à-dire pendant plus de cinq ans. Henri avait établi l'exportation et le libre commerce des grains dans quelques uns des pays de son obédience cjui avaient eu surabondance de cette denrée. La condition très-diverse des diverses provinces du royaume, durant cette période de plus de cinq années, explique comment le roi avait été amené à cette libérale tolérance , et comment un petit nombre de pays s'étaient trouvés en mesure d'en user. La guerre civile et étrangère à la fois sévit avec fureur dans la Picardie, la Champagne, l'Ile-de-France, la Normandie, la Bretagne, le Lyonnais, le Daupliiné, la Provence, le Languedoc. La guerre civile, sans la guerre étrangère, désola plusieurs provinces du centre. Enfin, cinq ou six provinces sur vingt-trois furent exemptes ou à peu près du double tléau : ce ftu'ent le Bourbonnais, l'Auvergne, le Limosin, la Touraine, l'Angoumois, la Guyenne. Ces pays recueillirent souvent une quantité de grains et de vins qui excédait leur consommation, et ce fut à eux que le roi accorda l'autorisation de les vendre aux étrangers.
Mais, au mois de mars 1595, la prolongation du libre échange n'eût plus été qu'une imprudence. Les provinces, en très-grande majorité , qui avaient subi les horreurs de la guerre durant cinq années et demie non interrompues,
1 Cette déclaration qui est d'un si grand intérêt, tant pour lesprincipos qu'elle contient, que pour le fait particulier qu'elle établit, n'est pas imprimée dans les divers recueils d'édils, ordouiiaucos, déclarations. Elle se trouve dans le premier volume des Ordonnances d'Henri IV, roi de France et de Navarre, coté RR, fol. 398-400. Delamarre en a donné le texte, dans le Traité de la police, 1. V, tit. 14, c. 6, p. 962; mais il a changé le titre de Déclaration eu celui de Lettres-patentes.