‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 36 sur 199 · LIBERTF. PARTIELLE RÉTABLIE A PARTIR DE · texte numérisé non relu

LIBERTF. PARTIELLE RÉTABLIE A PARTIR DE

avaient été tellement dévastées par la soldatesqne et par les brigands, que presque partout les campagnes étaient en friche et désertes, comme nous l'avons vu au commencement de ce chapitre. Celles des provinces du centre et du midi qui avaient été plus ou moins préservées, et auxquelles le roi avait permis la libre exportation, produisaient à peine ce qui était nécessaire à leur propre consommation et à celle des pays qui avaient été complètement ruinés. Le roi venait de déclarer la guerre à Philippe II, de la part duquel il fallait s'attendre à une recrudescence d'hostilités : on ignorait de quelles sommes l'ennemi pouvait disposer, et l'on ne savait s'il ne profiterait pas de la liberté du commerce des grains pour en acheter la plus grande partie, et affamer le royaume. Henri avait donc des mesures à prendre pour prévenir une disette, une famine peut-être. Il éloigna ce danger delà France, par ses lettres-patentes du 12 mars 1595, en défendant la sortie des grains, et en décernant contre les infracteurs les peines encourues par les coupables du crime de lèse-majesté. En intimant cette défense , il instruisit ses sujets des motifs qui la rendaient indispensable, maintint de la manière la plus explicite, en tète de sa déclaration , le principe de la liberté du commerce, et annonça ainsi que la prohibition cesserait le jour où cesserait la nécessité qui l'avait dictée '.

Les précautions suspensives de la liberté ne furent plus commandées par la prudence à partir de l'an 1598. D'une part, le roi conclut la paix avec les Espagnols au mois de mai de cette année. D'une autre, les mesures qui proté-

' Déclai-alion du 13 mars 1592 : « Par la liberté du trafic... il seroit » à craindre que pensant à ayder à autruy, noslre royaume ne demeu- » rast tellement desgarni de bleds et a-jtres grains, que nos subjects... » ne vinssent à tomber en une extrême disette et famine insupportable, » de laquelle s'en suivroit la mort piteuse et lamentable de plusieurs, » et une désolation générale de tout cest Estât. »

Wi I.IV. VII. cil. IV. LlbKriTK l'AUTIKLLE RÉTABI-IF..

geaient le laljoureur, prises parce prince depuis le 1 G mars 1595, époque où plus des trois quarts du royaume étaient déjà rentrés sous son oLéissance, furent complétées le 4 août 1598, par la défense sur le port d'armes ' : elles fournirent de sûrs et nombreux moyens de rétablir la culture dans les campagnes et de les remettre en valeur. Enfin, Henri fut secondé par la fertilité naturelle du sol, par le courage, rintelligence , l'ardeur passionnée de la nation, qualités qui produisent des merveilles, et que les publicistes du xvn^ siècle trouvaient plus prononcées chez elle que chez tout autre peuple de l'Europe. « Il ne faut pas, ï> disent-ils, beaucoup de temps aux François pour se » remettre : leur climat et leur inclination laborieuse les « faitbientotpasserdeladisette à l'abondance. « Dès 1598, le roi trouva le pays dans un état tel que, sans lever encore généralement l'interdiction de la sortie des grains, il en permit l'exportation dans toutes les provinces du centre et du midi, et dans l'une des provinces du nord, la région qui avait été le plus éprouvée de toutes par les dernières guerres. Un acte législatif postérieur nous apprend qu'il accorda cette faculté à tous les pays qui bordent la Loire à droite et à gauche, depuis sa source, à la Bretagne, à la iXormandie, à la Guienne, au Languedoc ; dans le nord, à la Champagne, et peut-être encore à d'autres pays. On voit, par sa correspondance, qu'outre la libre sortie des grains, il avait accordé la libre exportation des vins à (Quelques uns de ces pays, et en particulier au Languedoc. La seule entrave que ces provinces trouvassent au libre commerce des grains et des vins était une surtaxe, une élévation des droits mis de tout temps pour les denrées à leur sortie du royaume. Mais le droit à payer n'égalait pas encore les avantages que les populations trouvaient à pla-

' Voir ci-de?5u?, dans ce volume, le chap. il, p. 71, 72.

LIlîRK EXl'OKTATION ACCOUDEE A TOUTES LES l'IiOVlNCES. 193

eer leurs produits au dcliors, puisque b permission était fort rccliercliée ' .

Enfin, en 1601, Henri acheva la pacitication au dehors, par le traité conclu avec le duc de Savoie dès le mois de janvier de cette année. Il reconnut en même temps qu'après un laps de cinq années de paix pour quelques provinces, et de trois pour d'autres, la plus grande partie des maux de la guerre civile et étrangère était réparée. Avec un vif sentiment d'affection pour ses peuples, de reconnaissance envers la Providence, il ])ut dire solennellement au pays :

« Depuis deux ou trois ans que, par la grâce et la bonté divine, nous avons redonné le repos à nos jjauvres subjects, et qu'ils reçoivent quelque rebsche de tant de pertes et ruines qu'ils ont soutl'ertes auparavant ; ayant, par leur travail et bonne diligence, remis sus et en valeur les terres qui, pendant ces derniers troubles, esloient demeurées déserte? et sans culture. Dieu bénissant leur labeur, a donné généralement en cbascune des provinces de nostre royaume des fruits et grains en grande quantité.

» Desquels considérans l'abondance , nous avons recogneu qu'il esloit impossible que ce qui estoit recueilly en iceluy y fust consommé. »

1 Lettres-patentes du 26 février ICOl , dans le Traité de la police de Delamarre, liv. V, tit. 13, c. 4, p. 93-2. A cette date du mois de février 1601 , Henri, rappelant ce qui a eu lieu dans les années précédentes, dit : « Comme nous aurions eu agréable cydevaut de relascher les » deffenses faictes par uos prédécesseurs de transporter les dicts grains » hors de nostre royaume ; et pour le besoin que nous avions de retirer » la commodité dudict transport, nos aifaires estant encore fort néces- » situuses et incommodées, nous l'aurions permis et accordé en av.cune s » des provinces de nostre royaume, moyennant quelque subside et » impost... Nous descliargeons nos subjects de tous les auUres impots » et subsides ordonnez estre pris tant sur ce qui passoit des dits bleds » le long de la rivière de Loire, et estoit tiré de nostre province de » Bretagne, que de celles de Normandie, Champagne et autres , où ledict » transport a esté primitivement par nous permis. « Nous pensons que parle mot autres provinces, le roi désigne surtout les provinces de Guyenne et Languedoc, comme semble l'établir invinciblement ce que l'on trouve dans sa correspondance au sujet de ces provinces en 1398. Lettres du roi à Rosny, en date des 5 et 11 octobre 1598, dans les m 13

I9i LIV. Vil Cir. IV. I.ALir!EriTÉri|.FENr)UE CONTRE LES POUVOIRS LOCAUX,

Dès lors il put ap[tli(|uor ses [)riiicipos dans toute leur étendue. Par les lettres-patentes du 2G février 1001, il accorda à toutes les provinces sans exception la faculté de transporter hors du royaume les grains et les vins. Il favorisa l'exportation, en abolissant la surtaxe, qu'au milieu de ses pressantes nécessités d'argent il avait imposée aux provinces admises précédemment et par exception , à la libre sortie, et il ne laissa subsister que les anciens droits de traite foraine '. Cette liberté, il la maintint jusqu'à la fin du règne dans toute son étendue, d'une manière constante, d'après des maximes dont il ne se départit jamais. En 1604, deux circonstances majeures gênèrent un moment l'exportation et le libre commerce des grains. D'une part, une maladie contagieuse répandue dans plusieurs provinces enleva des bras à l'agriculture et fit craindre que cette année et l'année suivante ne fussent frappées de stérilité : les autorités locales, disposées en tout temps à retenir les grains dans le pays qui les produisait, pour procurer aux populations de ce pays les denrées de première nécessité aux taux les moins élevés, passèrent bien plus avant quand elles redoutèrent une disette. Le Parlement de Toulouse, enfreignant les édits du roi, prohiba par un arrêt la sortie des blés de la province de Languedoc. Dès lors les agriculteurs devaient être frustrés de tout le bénéfice qui devait résulter pour eux de l'élévation du prix de cette denrée, soit en la transportant dans l'une

Lettres missives, t. V, p. 44, 49 : « Beringueu m'a parlé de la défense » des traittes de bled. — J'attends ce que M. d'incarville me dira » touchant les offres que l'on faict pour les traittes des bleds et vins » du Languedoc, pour m'y résoudre ou vous mander mi volonté. » 1 Lettres-patentes du 20 février 1601, citées à la note précédente. « Nous avons à tous nos subjects inditTérameut, comme aussy à tous » estranger^, permis, accordé, octroyé, de tirer et faire tirer et trans- )) porter hors de nostre royaume, soit par terre ou par mer, quand » et où bon leur semblera, toutes sortes de bleds, librement et seure- » ment. »

CONTRE LE PARLEMENT DE TOULOUSE ET LE .lUGE DE SAUMUR. 195

des provinces du royaume où elle était plus rare^ soit en la vendant à Tétranj^er après s'être soumis aux droits de traite foraine. En second lieu, dans cette même année, Henri ayant à exercer des représailles contre la cour de Madrid, défendit pendant quelques mois de transporter en Espagne les blés et les vins de France et les toiles tissées avec nos lins, dont les Espagnols, possesseurs d'un territoire moins fertile, et surtout moins industrieux, se fournissaient chez nous. Sully vit d'un seul coup d'œil toutes les conséquences désastreuses qu'entraînaient après elles ces prohibitions : les paysans mal payés de leurs rudes labeurs et découragés; l'agriculture 'ralentie en peu de temps et donnant moins de produits ; la vente des grains, et les impôts indirects qu'en retirait le gouvernement par la traite foraine, très restreints ; le tout indépendamment de la souffrance du commerce intérieur et du commerce maritime. En ce qui concernait la défense faite par le Parlement de Toulouse, il écrivit au roi :

« Sire, j'ny receu les lettres des trésoriers de France en Languedoc, par lesquelles ils me mandent que le Parlement de Toulouze, de son anthorilé absolue et directement contre celle de Vostre Majesté, a défendu la sortie des bleds hors la province, et que par cette occasion les fermiers des traitles foraines, domanialles et patentes, disent ne vouloir plus payer le prix de leurs fermes. De sorte que je prévois que vos fortifications et vos galères demeureront sans payement *. »

Sur cette énergique réclaïualion deSully> Tautorité du roi intervint en faveur de Tagriculture et du trésor tout ensemble. L'arrêt du Parlement de Toulouse fut cassé, et le libre transport, le libre commerce des grains de province à province et avec l'étranger fut rétabli. Les différends sui'venus entre la cour de Madrid et la couronne de France ne tardèrent pas à être composés utilement et honorable-

1 Lettre du 13 septembre 1604, dans les CEcon. roy. , c. 144, t. I, p. 598 A.

ion I.lV. VII. CII. IV. DIFFÉnEND ENTRE I.A FRANCE ET L'ESPAGNE.

int'iit pour 1,1 France ])ar la politique fie Sully et de Henri : les relations entre les deux pays, interrompues au mois de février 1604, furent renouées le 17 octobre de la même année, et récoulement que les produits de notre agriculture trouvaient de ce côté fut rétabli. Henri désirait si vivement satisfaire et encourager les laboureurs, qu'en attendant la ratification de ce traité, il levait Tinterdiction du commerce des grains avec l'Espagne, avant que l'interdiction étendue aux autres denrées fût retirée. C'est ce dont ses lettres à Sully font foi :

« Mon cousin, vous savez mieux que nul autre, puisque c'est vous qui l'avez fait, connue le traité pour la liberté du commerce ayant esté conclu et résolu, la publication n'en a été différée que pour attendre la ratification qui doit venir d'Espagne.

» Mais cependant, parce que je sçay que c'est une chose qui est fort désirée de mes sujets, et qui leur est importante et commode, j'ay estimé que le retardement de la publication ne devoit point retarder de leur donner ceste consolation de leur permettre dès maintenant de le pouvoir exécuter, pourvu que ce soit pour les bleds seulement.

» Pour ceste occasion, vous leur ferez savoir ce que dessus, et comme de ceste heure la permission leur est par raoy accordée pour le transport desdits bleds, sans les astreindre à prendre aucuns passeports ny autre seureté que ceste déclaration que vous ferez de ma volonté ; leur ordonnant de différer le transport des autres denrées jusques après que ladite publication aura esté faite. Le 17 octobre 1604 '. »

Henri et Sully veillèrent avec sollicitude jusqu'à la fin du règne à ce que l'agriculture trouvât la plus constante protection pour la liberté de ses transactions et le placement de ses produits. En 1607, un juge de Saumur porta de son autorité privée la défense de transporter des blés hors du royaume et d'en vendre pour l'étranger dans

» Sully, CEcon. roy., c. 144, t. 1, p. 604, 606. — P. Cayet, Cbron. septen., 1. VII, t. Il, p. 314 A. — Lo Préambule du traité, pour l'intervention de Sully dans ce traité.

LA LlBEflTÉ SUSPENDUE EST IMIOMI'TE.MENT liÉTABI.lE. 197

l'étendue de sa juridiction de Saumur. Sully fit casser tout d'abord cette sentence au conseil d'Etat. Il écrivit ensuite au roi : « Si clia(|ue otlicier en faisoit autant, vostre peuple » seroit bientost sans argent, et par conséquent vostre » Majesté. » Ayant obtenu Tai^rénient de Henri pour une répression plus sévère, il lit ajourner personnellement le juge, ainsi que tous les officiers de justice qui avaient prêté la main à l'exécution de la sentence '.

Cette liberté si large fut accordée sans interruption au commerce des grains, sans que le pays eut jamais à souffrir ni même à redouter une disette, bien que les années 1604 et 1607 eussent été calamiteuses, la première par une contagion, la seconde par les débordements '-. Des approvisionnements faits dans une sage mesure, une bonne direction donnée au commerce, qui porta les grains des localités où ils abondaient sur les points où ils manquaient momentanément, suffirent à Henri et à Sully pour préserver toutes les provinces sans exception du man([ue de grains, et même dun rencliérisse nient exi'essif de cette denrée.

Le libre échange en ce qui concernait les denrées agricoles, le libre commerce des grains et des vins, produisirent cet important résultat que le cultivateur put placer les produits de la terre, les fruits de son travail, au plus haut prix qu'il pouvait en trouver. Les blés et les autres céréales, au lieu d'être une denrée qui, une fois produite, appartenait autant aux populations qui l'entouraient qu'à lui-même, et quel'autorité locale maintenait systématiquement à vil prix.^ devint une marciiandise qui, comme toutes

* Lettre de Sully au roi du 27 avril 1G07. — Lettre du roi à Sully du 30 octobre 16o7 : « Jay trouvé fort mauvaises les défeuces faictes » par le juge de Saumur; c'est une graude hardiesse qu'il faut repri- » mer, aiusy que vous avez bien commencé. » (Sully, CEcou. roy., c. 166 et 171, t. II, p. 180 B, 199)

î Sully, Œcon. roy., c. 187, t. II, p. 273 .\, 271 A.

|9S 1,1V. VII CM. IV. GIlANDS EFFETS PHODUITS l'Ait CETTE LIHERTÉ.

les autres, se paya plus ou moins cher, selon son abonilance ou sa rareté : toutes les fois qu'il en trouva un meilleur prix chez l'étranger qu'en France, il put librement la vendre à l'étranger et bénéficier de la dififérence. Nous verrons tout à l'heure que, dans une période de médiocre longueur, la diiférence fut de moitié.

Le placement avantageux, la vente à haut prix des produits agricoles, assurèrent au laboureur des facilités et des avantages de diverses natures, tous d'une haute importance. En premier lieu, il put appliquer à la culture assez d'argent pour mettre les terres labourables et les terres propres à la vigne en plein rapport, en pleine valeur. Par le préambule des lettres patentes de 1 601 , nous venons de voir que ce but avait été atteint dès ce temps, à la suite de trois ans de liberté accordée au commerce des grains dans un certain nombre de provinces, puisqu'en 1601 le royaume avait un remarqual)le excédant de pro luits. Ouand, aux termes de ces lettres, l'agriculteur fut déchargé du double droit dont la sortie des grains avait été frappée ; quand il n'en eut plus qu'un seul à acquitter, il donna à la production plus grande de la terre l'argent qu'il n'avait plus à verser dans le trésor. Aussi, malgré deux mauvaises années, l'abondance se soutint-elle sans interruption jusqu'à l'année 1610, jusqu'à la tin du règne.

l^]n second lieu , l'agriculteur eut à sa disposition l'argent nécessaire pour acquitter exactement les impots. Le gouvernement avait été obligé , en 1598 , de lui remettre 20 millions du temps, environ 80 millions d'aujourd'hui, de tailles arriérées, qu'il était hors d'état d'acquitter : la fin du règne, au contraire, ne présente plus de nonvaleurs , ou n'en montre que d'insignitiantes.

Entin le paysan trouva, dans les produits de son travail, dans le prix avantageux de ses grains et de ses vins, le moyen de se procurer à lui-même , de donner à sa fa-

B(JT DU ItOl EN DONNANT LE KIEN-ÈTRC AU PAYSAN. 199

mille des aliments abondants et solides. Au commencement de l'année IGOO, Henri disait au duc de Savoie, alors de passage à Paris : « Si Dieu me donne encore de » la vie , je ferai qu'il n'y aura pas de laboureur en mon )) royaume qui n'ayt moyen d'avoir une poule dans son » pot '. » Dans les dernières années de son règne, son intention était remplie, son vœu réalisé dans presque toutes les parties du territoire. Le fameux mot de Henri IV n'était pas seulement celui d'un père qui désirait passionnément le bien-être de ses enfants ou de ses sujets, comme il les appelait indifféremment; c'était aussi la parole d'un prince consommé dans l'économie politique, ayant appris ou deviné de cette science les grandes vérités qui n'ont été formulées qu'un siècle plus tard. Après toute une vie de recherches, d'observations, de réflexions, BufTon, rendant compte de ce qu'il avait sous les )'eux, et jugeant l'état de la population agricole de son temps, s'exprimait en ces termes : « Les gens de la campagne, réduits à ne vivre que de légumes et de pain , languissent et dépérissent plus tôt que les hommes de l'état mitoyen auxquels l'inanition et les excès sont également inconnus -. « Henri IV voulut et obtint le contraire. Il pourvut à ce qu'une nourriture abondante et substantielle donnât au laboureur des forces en proportion de ce qu'il en dépensait, entretînt chez lui la vigueur nécessaire pour qu'il tirât de la terre tout ce qu'elle pouvait rendre, pour qu'il accrût la population , pour qu'il supportât sans peine les fatigues de la guerre.

Quand on veut se rendre un compte exact de la condition du laboureur sous ce règne, et mettre d'accord entre eux les témoignages des contemporains sur ce point

1 Mattliieu, Histoire des années de paix. — Pcréfixe, Histoire de Henri le Grand , p. 423, in-8», 1823.

^ BulToi), Hist. ivilur., article le Bœuf, toui. XIl, p. 132, ia-S", 1815*.

200 I.IV VII. cil IV. TItOIS ÉPOQUES DANS LA CONDITION DU PAYSAN.

important, il faut distinguer trois périodes : la première eomprcnd de l'an 1595 à l'an 16U0. Grâce à la paix, à la destruction de toutes les tyrannies, de toutes les concussions; grâce à la remise des tailles arriérées, à de premières réductions sur la taille, les unes officielles, les autres effectives, le paysan sort de son ancienne détresse. Il ne meurt plus avec sa famille sur une terre maudite qui ne peut le nourrir, quand il n'est pas parvenu à se sauver dans les villes ou à l'étranger; partout il remet son champ en culture, il a le nécessaire et une entière sécurité : c'est là le pas immense fait, le progrès acquis. L'homme illustre, le plus occupé de son temj)s du sort des classes agricoles, Olivier de Serres, signalant cette révolution et peignant l'étal des campagnes, en 1600, dit, dans la dédicace de son Théâtre d'agriculture adressée au roi :

« Vostre peuple, par vos travaux, demeure en seureté publicque sous son figuier, cultivant sa terre, comme à vos pieds, à l'abri de Vostre Majesté, qui a à ses costés la justice et la paix'. »

La seconde période s'étend de 1600 à 1607. Le gouvernement demande forcément au pays des sacrifices proportionnés à Ténormité de la dette qu'il faut remhourser, aux dépenses infinies qu'entraîne avec elle une complète restauration du royaume. Les impôts, sans écraser les contribuables , sans atteindre la dernière limite de leurs forces et de leurs moyens, restent cependant fort lourds : Sully témoigne que, si le laboureur les acquitte partout, dans plusieurs pays, il a peine à les acquitter -.

Mais tout change, et change heureusement, dans la dernière période de 1607 à 1610. La fortune publique est rétablie, et le roi libéré de ses principales charges. Il ré-

* Dédicace au roi du Théâtre d'agriculture, datée du 1" mars 1600. - Sully, Œcon. roy.,ch. 163, 16b", t. II, p. 166, 178. Voyez les citations ci-dessus, aux noies des pages 13}, 133.

ÉTAT DES CAMPAGNES ET DES l'AYSANS A LA FIN DU REGNE. 201

duit les impôts et les redevances de i millions, et, dans le soulagement qu'il accorde à son peuple, personne n'en prolite autant que l'hahitiuit des campagnes. T.a taille est comprise dans l'abaissement g('^néral des impôts, et subit une seconde et considérable diminution : une nouvelle répartition et des allégements sont accordés sur la gabelle ; des remises sont faites aux paroisses les plus pauvres ; par-dessus tout, la liberté du commerce des grains paye ses sueurs au cultivateur et l'enrichit. Il entre alors dans l'état où Henri, dès l'an 1600 avait voulu le mettre : il a le bien-être, l'aisance. Dans les premières pages de ses Mémoires, l'abbé de Marolles a décrit la fertilité des campagnes, la prospérité des paysans en Touraine, l'an 1600, quelques mois avant la mort du roi, en donnant un regret au déclin qu'elles ont subi depuis lors jusqu'au moment où il publie ses Mémoires. Voici dans quels termes il s'exprime :

« 1609. L'idée qui me reste de ces choses-là me donne de la joie. Je revois en esprit, avec un plaisir non pareil, la beauté des campagnes d'alors : il me semble qu'elles étaient plus fertiles qu'elles n'ont élé depuis; que les prairies étaient plus verdoyantes qu^elles ne sont à présent, et que nos arbres avaient plus de iVuils. 11 n'y avait rien de si doux que d'entendre le ramaije des oiseaux , le mugissement des bœufs et les chansons des bergers. Le bétai! était mené siîrement aux champs, et les laboureurs versaient les guérels pour y jeter les blés que les leveurs de tailles et les gens de guerre n'avaient pas ravagés. Ils avaient leurs meubles et leurs provisions nécessaires, et couchaient dans leurs lits. Quand la saison de la récolte était venue, il y avait plaisir de voir des troupes de moissonneurs, courbés les uns près des autres, dépouiller les sillons, et ramasser au retour les javelles, que les plus robustes liaient ensuite, tandis que les autres chargeaient les gerbes dans les charrettes, et que les enfants, gardant de loin les troupeaux, glanaient les épis qu'une oubliance affectée avait laissés pour les réjouir. Les robustes 611es de village sciaient les blés, comme les garçons, et le travail des uns et des autres était entrecoupé de temps en temps par un repas rustique, qui se prenait

202 IJV. vil. CM. IV. TABLEAU DE LEUR PROSPÉRITÉ.

à l'ombre d'un cormier ou d'un poirier, qui abattait ses branches chargées de fruits jusqu'à la portée de leurs bras.

» Après la moisson les paysans choisissaient un jour de fête pour s'assembler et faire un petit festin qu'ils appelaient Voison de métive (c'est le mot de la province). A quoi ils conviaient non-seulement leurs amis, ni.iis encore leurs maîtres, qui les comblaient de joie s'ils se donnaient la peine d'y aller.

» Quand les bonnes gens faisaient les noces de leurs enfants, c'était un plaisir d'en voir l'appareil; car outre les beaux habits de l'épousée qui n'étaient pas moins que d'une robe rouge et d'une coiffure en broderie de faux clinquant et de perles de verre, les parents étaient vêtus de leurs robes bleues bien plissées , qu'ils tiraient de leurs coffres parfumés de lavande , de roses sèches et de romarin. Je dis les hommes aussi bien que les femmes; car c'est ainsi qu'ils appelaient le manteau froncé qu'ils mettaient sur leurs épaules, ayant un collet haut et droit, comme celui de quelques religieux : les paysannes, proprement coiffées, y paraissaient avec leur corps-de-colte de deux couleur?. Les livrées des épousailles n'étaient point oubliées; chacun les portait à sa ceinture ou sur le haut-demanche. 11 y avait un concert de musettes, de flûtes et de hautbois, et après un banquet somptueux, la danse rustique durait jusqu'au soir.

» On ne se plaignait point des impositions excessives ; chacun payait sa taxe avec gaîté, et je n'ai point de mémoire d'avoir ouï dire qu'alors un passage de gens de guerre eût pillé une paroisse, bien loin d'avoir désolé des provinces entières, comme il ne s'est vu que trop souvent depuis, par la violence des ennemis.

u Telle fut la fin du règne du bon Henri IV, qui fut la fin de beaucoup de biens, et le commencement d'une infinité de maux, quand une Furie enragée ôta la vie à ce grand prince '. »

1 Les Mémoires de l'abbé de MaroUes ont été publiés pour la première fois eu 1656, 1657, et réimprimés à Amsterdam, l'an 1755, en 3 volumes in-t2. Le fraf,'ment cité se trouve aux pages 19-24 de la deruièrt; édition. Nous devons la connaissance de ce curieux et important passage h. M. Sainte-Beuve, il l'a donné dans l'examen qu'il a bien voulu faire de l'histoire du règne de Henri IV, inséré au Moniteur du 16 février 1857. Cet examen se trouve reproduit dans le tome XIII, pages 173-189 des Causeries du lundi ouvrage où la science historii|uc s'unit ù im si haut degré au talent littéraire.

PROJETS DK HKNtU POUn L'aCCROITRE ET LA GÉNÉRALISER. 203

L'heureux état de la Tuuraine était celui de la plupart des provinces du royaume. Certes, en quelques localités, des misères particulières restaient à soulager dans les campagnes; mais le contemporain, qui les mentionne, a le grand tort de ne pas mettre en regard leur prospérité presque générale. Ces souffrances, Henri voulait les détruire; ce bien-être, cette ai^^ance, il entendait les généraliser, par une nouvelle réduction des charges publiques, dont il fixait l'époque à trois ou quatre ans, au moment où il serait sorti de la guerre contre la maison d'Autriche dans laquelle il entrait alors. Projets eu rapport avec les actes accomplis depuis quinze ans par ce roi, dont le peuple, à bon droit, garde et chérit la mémoire.

Nous allons examiner maintenant quelles conséquences eut sous ce règne, et dans les temps qui suivirent immédiatement , le hardi et libéral système de Henri IV en ce qui concerne l'agriculture et ses produits. En même temps qu'il enrichit le paysan, il lit la fortune de l'Etat dans une mesure considérable : l'argent abonda en France par suite de la vente avantageuse de nos denrées agricoles, soit en nature, soit manufacturées, faite aux peuples voisins et principalement aux Espagnols. Le roi disait que les pistoles d'Espagne étaient plus communes en France qu'en Espagne. La liberté assurée au commerce des grains par Henri IV et par Sully, depuis 1598 partiellement, depuis 1601- généralement, et maintenue après eux jusqu'à la disette de 1661, à travers et malgré des mesures funestes sur lesquelles nous allons revenir^ la liberté produisit ce résultat à jamais mémorable. Le prix du froment suivit une progression continuellement ascendante : parti, en 1598 , de 9 livres 16 sous 6 deniers le setier, argent le roi, il

20 i MV. vil. cil. IV. CONSÉQUENCES DE LA LIBEHTÉ DU COMMERCE

arriva, en 1G(J0, jusqu'à 17 livres, c'est-à-dire à près du double ' .

A la fin du ministère du cardinal de Richelieu, les impôts furent démesurément augmentés, et le gouvernement laissa tomber en désuétude les édits protecteurs des campagnes rendus par Henri IV : le laboureur retrouva les mauvais jours et se souleva. L'année 1GH6 fut marquée par une émeute des paysans en Saintonge et en Angoumois; l'année 1G37, par la révolte des Croquants, soulevés au nondjre de trente mille dans le Périgord, et fortement agités dans le reste de la Guyenne; l'année 1639, par la révolte des Ya-nu-pieds en Normandie -. Le ministère de Mazarin n'améliora pas et peut-être empira la condition des campagnes. Il y a là un quart de siècle de mauvaise administration économique et de rigueurs.

• Voir 1ns Tables du prix commuu du froment de lo96 à 1665, daus Forbonnais, Reelierches et considérations sur les finances, t. I, f- 293.

La liberté de l'exportation et du commerce des grains à l'étranger est prouvée, pour la période de dix-sept aus écoulée de IGIO à 1627, par la réponse contenue dans le cahier des Notables assemblés l'année précédente : « L'assemblée estime que pour remédier à la pénurie » des grains es années moins fructueuses, il sera nécessaire de faire » la deffeuse des traites et sorties de grains liors le royaume, daus les » provinces qui seront menacées et les circouvoi:ines qui les peuvent » secourir. » Il est évident , d'après ce passage : 1° que dons les années ordinaires la liberté du commerce des grains est illimitée, étendue à toutes les provinces ; 2" que dans les années de disette même, cette liberté n'est suspendue momentanément que pour les provinces les plus maltraitées et pour les provinces voisines, les autres pays, même en de pareilles années, conservant la liberté en question, établie par Henri IV et en vigueur depuis lui. On peut établir, sur des preuves semblables, que la libre exportation des grains subsista jusqu'en 1661. à l'exception de courts intervalles durant lesquels cette liberté ne fut entravée un moment que pour être rétablie peu de temps après, comme le prouve l'édit de Louis XIII de 1639.

2 Mémoires de llicheliou. 1. XXVllI, t. III, p. 218 de ces Mémoires, et t. XXIll de la collection Micbaud. — Mémoires de Moutglat, t. XXIX, p. 87, 88 de la même collection. — Bazin, Hist. de France sous Louis XIII, t. III, p. 49.5, pour les émeutes des paysans en Saintonge et eu .\ugoumois l'an 1636.

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