‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 37 sur 199 · DRS GRAINS, SOUS CE RÈGNE ET LES SUIVANTS JUSQU'EN 16G · texte numérisé non relu

DRS GRAINS, SOUS CE RÈGNE ET LES SUIVANTS JUSQU'EN 16G

Toutefois, rni^riculteuretragricnlturo tinrent l)on, résistèrent, se soutinrent. Parmi leurs souffrances, on découvre les signes d'une vigueur subsistante , entretenue par un principe actif et puissant. L'attitude des paysans est l'opposé de l'abattement, de la prostration. Leur population se maintient nombreuse, puiscpie dans un seul pays, petite partie seulement d'une province, dans le Périgord, on les compte au nombre de trente mille. Enfin il est impossible de méconnaître qu'ils continuèrent à fertiliser le sol, et à lui faire rendre prodigieusement. En effet, la France porta sans fléchir vingt-quatre ans de guerre contre la moitié de l'Europe, soudoya jusqu'à dix-sept armées à la fois, et termina la lutte par les glorieux traités de \N estpbtdie et des Pyrénées. Comme les finances furent mal administrées sous Louis XIII et au commencement du règne de Louis XIV, comme le pays n'avait alors aucune grande industrie , parce qu'on avait laissé périr celle dont Henri iV l'avait doté; il faut nécessairement qu'il ait tiré ses ressources de l'agriculture. Le laboureur vendait son blé 17 livres le setier : excité, tenu en haleine par le gain présent, en attendant de meilleurs jours, il continuait à travailler avec ardeur. Nos grains et nos vins étaient placés à l'étranger avec un bénéfice considérable. Cet argent venu du dehors n'enrichissait pas le paysan , n'améliorait pas sa condition , parce qu'il lui était arraché en presque totalité par l'impôt. Mais s'il sortait de ses mains„ il restait dans le royaume, et lui fournissait de nombreux et incessants moyens de faire face à ses dépenses. Ainsi le mal, si grand qu'il fût, était combattu, et en partie neutralisé par la liberté laissée au commerce des produits agricoles.

Cette liberté, qui avait été pour l'agriculture le vrai principe de vie depuis soixante ans ; qui lui avait donné tantôt la prospérité, tantôt la force de résistance, elle la

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perdit en 1G(I1. Cette année, les récoltes ayant été mauvaises , le Parlement de Paris rendit , le 19 août , un fameux et déj:»lorai)le arrêt, qui, sous prétexte de prévenir la famine pendant Tannée 1662 , détruisit par sa base le commerce des grains : il défendait aux marchands de contracter aucune société pour pratiquer ce commerce, et à tous les particuliers de faire aucun amas de grains-. Les Parlements de ])rovince imitèrent à l'envi celui de Paris. Dans cette question, d'un immense intérêt, le gouvernement de Louis XIV et de Colbert trouvait pour précédent et pour exemple la répression du Parlement de Languedoc et de toutes les cours de justice par Henri lY et par Sully. Louis XIV et Colbert prirent le contre-pied de cette libérale conduite : ils tolérèrent d'abord, puis autorisèrent les arrêts des Parlements, et leur donnèrent de la suite et de la continuité : la sortie et le libre commerce des grains se trouvèrent dès-lors prohibés. Colbert voulut tenir habituellement dans le royaume les blés à bas prix, pour fournir aux ouvriers des manufactures, qu'il favorisait, une alimentation abondante et facile, et la défense de l'exportation amenait inévitablement le bas prix. Il eut lieu proœptement. Après la disette de 1662, les grains devant forcément rester rares pendant quelque temps , le prix du blé, quoique renfermé dans le royaume, se maintint élevé durant trois ans, jusqu'en 1665. Mais, entre 1666 et 1675, il retomba de 17 livres le setier, où il était avant la disette, à 9 livres 15 sous 4 deniers, c'est-à-dire au-dessous de son point de départ sous Henri IV '. Dans la période décennale de 1675 à 1685, sauf les temps de disette, il baissa à 10, 9, 8 et même 7 livres le setier. Le pain fut à bon marché pour quelque temps: mais le propriétaire de terres et le cultivateur couvrirent à peine les

1 Voir les Tables du prix commun du froment de 1666 à 16S5 dans Forbonnais, t. I, p. 293.

HÉSULTATS DE CETTE DESTRUCTION SOl'S LOUIS XIV. 207

dépenses de leurs façons : ils furent |)rivés des l)énéfires considérables qu'ils avaient jusqu'alors retirés de la diflérence entre les frais de culture et leur prix de vente.

Colbert se flatta d'enipéclier que le paysan ne s'appauvrît, et que l'agriculture ne dépérît, s'il leur venait en aide d'une autre manière. Tl rendit aux bourgs et aux villages leurs biens coninumaux, leur facilita la liquidation et le paiement de leurs dettes, les aida dans l'élève du bétail qui fertilise les terres et donne de gros gains. Il diminua les gabelles dans une certaine mesure, et les tailles d'un tiers. Il rendit aux laboureurs toute la législation protectrice de Henri IV contre les exemptions abusives de ceux qui s'étaient glissés dans la classe des privilégiés ; contre les concussions et les saisies^ des agents du fisc; contre les frais excessifs des officiers subalternes de la justice '. Mais Colbert se trompa dans ses calculs et ses espérances. Rien ne pouvait remplacer, et rien ne remplaça la liberté du commerce des grains, et le haut prix du blé. Les vices du système de prohibition éclatèrent sur-le-champ et partout. La culture diminua en général ; elle s'arrêta presque complètement dans les terres médiocres ou mauvaises qui exigent plus de dépenses; les défrichements cessèrent. Tous ces résultats étaient inévitables, puisqu'en se livrant au calcul le plus simple, l'agriculteur pouvait se convaincre que le prix des productions possibles des terrains ingrats n'équivaudrait pas à la dépense pour les mettre en valeur ". Les capitaux se retirèrent de l'agriculture, qui, par suite de l'avifisse ment du prix des grains , se trouvait hors d'état désormais de payer un intérêt convenable de l'argent. Beaucoup de citoyens, qui se seraient livrés à la culture en grand

* Mémoire de Colbert pour rendre compte au roi de 1 elat de ses finances dans Forbonnais, t. I, p. 565, 509, 570. ■î Forbonnais , t. 1, p. 293.

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et à la culture médiocre, désertèrent les champs, émigrèrent dans les villes , embrassèrent les profes.sions industrielles et commerciales plus lucratives, et y portèrent leur intelligence, leur courage, leur persévérance, en un mot toutes les qualités et toutes les vertus qui font faire les grands progrès à un art. Les seigneurs qui conservaient de grands domaines, les négligèrent entièrement pour la cour et pour les armées. Les faits démontrent, et les aveux de Colbert établissent que des coups sensibles et profonds avaient frappé déjà le laboureur et l'agriculture, malgré les soulagements qu'il leur avait accordés. En 1675, la gêne et les privations poussaient les paysans de la Basse-Bretagne h l'in.surrection. Au mois de mai de la même année, Lesdiguières, gouverneur du Daupliiné, écrivait : « La plus grande partie » des habitants de la dite province n'ont vécu, pendant » l'hiver, que de pain de glands et de racines, et présen- » tement on les voit manger l'herbe des prés et l'écorce » des arbres. » L'état de la Provence, du Languedoc, de la Guyenne, sans être aussi affreux, était très-dur. De ces cinq provinces l'indigence se répandit de proche en proche dans toutes les autres comme le prouvent le dicton et le rébus populaires : « J'ai souvenance de la souffrance qu'a » soufferte la France sous Colbert. » Le langage du ministre ne différait guère de celui des populations. Dans son Mémoire pour rendre compte au roi de l'état de ses finances en 1679, il disait : « Nonobstant tout ce qui a été » fait, il faut toujours avouer que les peuples sont fort » chargés. » Dans le projet de budget pour 1681, il ajoutait : « Ce sur quoi il y a le plus de réflexion à faire c'est » la misère très-grande des peuples. Toutes les lettres qui » viennent des provinces en parlent, soit des receveurs » ou autres personnes, même des évêques '. » Tel était le

» Lettro 449 de M"" de Sévigné, t. IV, p. l'iG, 147 de l'édilion de

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