F.TAT DES PAYSANS ET DE I.'AGIUCULTURE AU WIII'' SIF.CI.E
inovens les pins resti'cinls^ rintérètleplus t-ximià en [»r(jdiiire. De 1G1)8 à ITl.J, le pays soulïrit une disette continuelle, qui parfois alla jusqu'à une épouvantable fannine. Trente-six ans s'étaient écoulés entre 16GI et 1GD7, époque de la paix de Uyswick. Si dans cette longue période de prospérité extérieure pour la France, d'une part la liberté du commerce des grains et des autres produits agricoles, d'une autre les protections que Colbert avait rendues au laboureur et à l'agriculture contre leurs ennemis intérieurs avaient été maintenues, n'est-il pasévident que le paysan serait parvenu soit à l'aisance, soit du moins au bien-être ; que l'Etat se serait prodigieusement enrichi, comme il était arrivé sous Henri lY? N'est-ii pas clair que la France, avec cette provision de ressources, aurait traversé sans inquiétude pour son existence, sans graves embarras pour sa nourriture, les revers de la guerre de la succession, et les désastres de l'année 1709? Au lieu de cela, elle eut un pied dans l'abîme, et, comme on l'a dit avec justesse, elle arriva « à ces extrémités w qui semblent annoncer la chute des Etats ' ? »
Si l'on considère l'état général des campagnes, non plus pour la fin du règne de Louis XIV, mais pour une longue période, on reconnaît avec tristesse que l'agriculture, livrée exclusivement à la classe qui ne pouvait faire autre chose, au paysan pauvre, ignorant, routinier, privé de la force nécessaire pour les travaux les plus continus et les plus rudes, que l'agriculture déchut complètement en France. La succession des témoignages historiques les plus divers permet de suivre pas à pas cet état de décadence. Le jurisconsulte Boutaric qui mourut en 1733-, et qui dé-
* Forbonnais, t. II, p. 273.
'^ Le juriscousulte Boutaric mourut à Toulouse le 2 octobre 1733. Les ouvrages qu'il avait laissés manuscrits et en grand nombre ne furent imprimés qu'après sa mort. jBiogr. univ. de Micbaud, I" édit., t. IV, p. 401.)
212 LIV. VII. en. IV. LES l'AYSAN.^ ET L'AGRICULTURE AU XVIlie SIÈCLE.
pose pour In temjts de la rét^ence (ludiir d'Orléans et pour la première partie du ministère du cardinal de Fleury, dit dans l'un de ses ouvrages : « Que ceux qui ont imaginé » que, pour rendre le paysan docile, il fallait l'écraser, » doivent se féliciter de voir leurs idées si bien remplies ! » Grâce à l'industrie de ceux à qui l'exécution de ce système » a été confiée, les laboureurs désertent tous les jours nos » hameaux, nos villages, ou y périssent prématurément , » accablés sous le poids de la misère et du travail. Ceux « qui survivent, n'offrent que des visages hâves et lan- » guissants. » En 1740, Massillon écrivait au cardinal de Fleury : « Les peuples de nos campagnes d'Au- )i vergne vivent dans une misère affreuse , sans lits , » sans meubles; la plupart même, la moitié de l'année, » manquent de pain d'orge ou d'avoine qui fait leur » unique nourriture , et qu'ils sont obligés de s'ar- )) radier de la bouche et de celle de leurs enfants » pour payer leurs impositions — Il n'y a pas de » peuple plus pauvre et plus misérable que celui- ci. » Il l'est au point que les nègres de nos îles sont infi- » niment plus heureux ; car en travaillant ils sont nourris » et habillés, eux, leurs femmes et leurs enfants ; au lieu » que nos paysans, les plus laborieux du royaume, ne » peuvent, avec le travail le plus opiniâtre, avoir du pain » pour eux et pour leurs familles et payer leurs subsides. » Dans la généralité du Limosin, voisine de celle d'Auvergne, la condition du paysan n'était pas meilleure, comme le prouvent les renseignements déplorablement pareils fournis par Turgot quelques années plus tard. En 174Î), le duc d'Orléans, fils du régent, montrant à Louis XV du pain de fougère, lui disait : « Sire, voilà de quoi vos sujets » se nourrissent ' ! » Entre la condition du paysan et
' Ces faits et ces citations sont donnés par M. Bonneinère, Hist. des Paysans, t. IV, p. 114, 162-164.
LES l'AYSANS ET L'aGUICULTUKE AU XVllie SIECLE. 21 3
Tétat (le la terre, il y a connexion inévitable et étroite. Cent cinquante ans après Henri IV et Sully, l'agriculture était moins avancée que de leur temps. Un juge tout à fait compétent par ses connaissances spéciales, et complètement désintéressé en sa qualité d'étranger, l'Ecossais Patulo, auteur d'un Essai sur l'amélioration des terres^ comparant l'agriculture française à la lin du xyi*" siècle, d'après les renseigne.ments contenus dans l'ouvrage d'Olivier de Serres, avec l'agriculture française au milieu du xviu'' siècle, d'après ce qu'il voyait et observait en 1758 , prononçait que l'agriculture du temps de Henri IV était supérieure à celle du règne de Louis XV '. Indépendamment de cette appréciation générale faite par un étranger, les auteurs nationaux fournissent, sur les détails et sur des points particuliers, des renseignements indicateurs de la décadence de notre agriculture. En 1758, époque où il publiait son ouvrage, Forbonnais signalait la dépopulation des campagnes, l'exploitation agricole bornée à la plus stricte subsistance du laboureur, la diminution progressive en France du bétail qui peut seul féconder les terres, depuis la mort de Colbert jusqu'au milieu du xvnf siècle. Sans méconnaître les autres causes de ces maux, il signalait avec raison comme cause principale la suppression de la libre circulation et du libre commerce des grains, et comme conséquence la suppression des bénéfices que l'agriculteur en retire, bénétices indispensables à son nécessaire et à son bien-être, à l'achat et à la propagation des bestiaux ". Buffon, qui publiait
» Patulo, Essai sur ramélioralion des terres, cité daus l'Eloge de de Serres, p. 27.
2 Forbonnais, t. I, p. 292-299, 562. — On a avancé récemment, sans aucun fondement, que Forbonnais dans ses Ohservalions œconomiques , imprimées en 1767, avait modifié les opinions émises par lui dans ses Recherches et conside'ra fions sur les finances de France, publiées'en 1758. Ou a ajouté que lors de la composition des Obser-
Sl-i LIV. vil. cil. IV. LES PAYSANS KT I-'AOIUCULTURK AU XYIIl-^ SIÈCLE.
son histoire naturelle de 1710 à 17(17, peignait avec des couleurs aussi rembrunies la condition des gens de la campagne '. La législation et les Mémoires du temps fournissent la triste preuve de la vérité et de l'exactitude de leur exposé. Dans la période écoulée de 1715 à 1758, pour que les terres ne restent pas entièrement en friche, le gouverneraentest contraint de distribuer le travail d'autorité par ses édits; d'arrêter le travail des constructionsetdes manufactures pour le reporter aux labours et aux moissons ; d'inlerdire la culture des vignes pour laisser plus de place et de bras à celle des grains. Ces mérpes édits montrent que les campagnes ne fournissent plus qu'un approvisionnement insulfisant aux marchés des villes en laitage et en viande : il faut rendre d'abord l'entrée des fromages et des beurres de l'étranger entièrement libre ; il faut ensuite abaisser du tiers les droits sur le bétail étranger. Pendant cette même période, on voit par les
valions œconomiqties, il s'était complfHeuieut dégagé des fausses données de Boisguillebert, ci du jugement qu'il avait porté lui-même sur l'administration de Colbert en ce qui concerne l'agricultute. Il suffit de lire les deux ouvrages avec quelque attention pour se convaincre que dans les Observations, Forbonuais n'a rétracté eu rien ce qu'il a avancé dans les Recherches, au sujtt de la faute commise par Golbert relativement à l'agriculture , faute démontrée, comme on l'a vu plus haut, par les aveux du ministre lui-même. Eu ce qui touche à Boisguillebert, Forbonnais se borne, t. 1(, p. 286, à dire, et à dire avec raison, que pour établir la situation eu 1700, on aurait, tort de prendre les calculs faits par Boisguillebert pour établir la situation eu 1701. Voici ses paroles: « Quand même l'auteur du Tableau » (Economique auroit cru devoir, par honneur pour la mémoire de son )> compatriote, se confier à ses calculs, peut-être auroit-il dû, par » amitié pour ses contemporains , examiner si la situation de toutes » choses éloit la même en 17G0 qu'eu 1701, temps où le sieur de Bois- » guilbert (sic) éerivoit. » Quant aux données fournies par Boisguilleiiert, sur l'état de l'agriculture à la fin du règne de Louis XIV, comme elles sont conformes à celles qu'on trouve dansVaubau, Fénelon , Saint-Simon, le Mémoire de Colbert, nous les tenons pour très-exactes.
• On trouvera ci-dessus, page 199, la citation.
ÉTAT DES KOHÈTS AVANT LES ÉDITS DE HENDl IV. 215
Mémoires que la disette ne quitte plus les campagnes, et elle dégénère en famine dans les années 1740, 1711, 1742, 1745 *. Quand à la findurègnedeLouisXV,les efîortsdes économistesprépart'rentde meilleures destinées à l'agriculture, leurs doctrines, en ce qu'elles avaient de plus général, se bornèrent à faire revivre le grand principe de Henri IV et de îSully, la liberté, qu'ils ne parvinrent même à faire triompher que momentanément. D'où il résulte que dans une partie capitale de l'économie politiciue, dans ce qui concerne l'agriculture, c'est-à-dire la force même et la première richesse des Etats, Henri IV et Suily surpassèrent infiniment Louis XIV et Colbert en lumières et en sage hardiesse ; qu'ils imprimèrent à l'agriculture un mouvement puissant, prolongé durant plus d'un demisiècle ; qu'au bout de ce laps de temps, ce mouvement , entravé par la destruction du commerce des grains et la nouvelle misère des campagnes, s'arrêta tout à coup pour cent ans ; qu'il ne se ranima plus tard que quand une crise violente, et bientôt révolutionnaire, vint remplacer les perfectionnements modérés, mais incessants, que les inhabiles successeurs de Henri n'avaient pas su continuer.
§ 2. Forêts : édils sur la chasse. Marais. Mines.
Retournons à ce grand règne et à ses travaux. L'administration forestière ne présentait pas moins de vices, n'appelait pas une réforme moins prompte et moins radicale que l'agriculture et les finances. Là encore les guerres civiles et le renversement de l'ordre public avaient atteint et attaqué les principes de la prospérité nationale. Les forêts de l'Etat avaient été marquées pour la destruc-
' M. Doniol, p. S98 , 400. — M. Bonuemère . p. 161.
i I n l,l\ . VII. cil . IV. RFI OHME POUR LE REGIME DES lORÈTS DU DOMAINE.
tion, Tanarchie y avait porté la haclie, et si le gouvernement ne .se hâtait d'arrêter son action destructive, il ne devait plus trouver bientôt que des débris sur un sol dépouillé.
Les bois et les forets des particuliers rentraient dans l'exploitation du sol et dans l'agriculture en général ; mais là, l'intervention de la royauté était indirecte et restreinte. Aussi toute l'action du gouvernement de Henri IV .sur cette partie de la fortune publique se borna-t-elle à l'énergique protection qu'il accorda aux propriétaires, aux exemples qu'il leur donna lui-même dans la sage administration de ses forêts, aux conseils qu'il leur lit donner par l'organe d'Olivier de Serres.
Mais pour les forêts du domaine, Henri et Sully comjtrenaientet disaient qu'elles formaient l'une des branches principales des revenus publics, et l'une des grandes ressources de la nation ; que, de plus, elles intéressaient particulièrement la marine nationale. En conséquence, ils soumirent la culture et l'exploitation de ces forêts à des règlements nombreux, précis, longtemps médités et élaborés. En 1506, elles étaient devenues la proie de tout le monde, des pauvres et des riches du voisinage, des officiers et des employés préposés à leur conservation. Les uns y prenaient de quoi se chauffer et de quoi bâtir, les autres fraudaient le trésor royal sur le prix réel auquel les bois étaient vendus, et multipliaient les coupes de bois de haute futaie. Les forêts du domaine, déjà ruinées, étaient menacées d'une prochaine et totale destruction. Par deux premiers édits rendus à Folembray au mois de février 1596, et à Rouen au mois de janvier 1597, le roi réduisit le nombre excessif des officiers, restreignit dans des bornes étroites les usages et les chauffages concédés aux particuliers, et surtout les coupes des bois de haute futaie. Par l'ordonnance du mois de mai 1597, il régla les