‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 46 sur 199 · MO IIV. VII. CM. V. VII.LKS AYANT CONSERVÉ QUELQUES INDUSTRIES · texte numérisé non relu

MO IIV. VII. CM. V. VII.LKS AYANT CONSERVÉ QUELQUES INDUSTRIES

leur tlonnait nièiiie la façon du ras de Milan. Amiens et Saiiit-Oncntin , en Picardie, Louvif^rs et un certain noml)re d'autres localités en Normandie, fabriquaient des toiles qui pouvaient le disputer en finesse et en beauté à celles de Hollande. Amiens y joignait des camelots, et Montpellier faisait des futaines l)lanches, égales ou supérieures à celles qu'on avait tirées jusqu'alors d'Allemagne et de Flandre. Nérac, en Gascogne, et un bourg de Biard, probablement celui qui était situé dans le diocèse de Lyon', se faisaient remarquer par leur habileté dans la ])réparation des cuirs. Rouen et Amiens étaient restés fidèles, pendant les guerres civiles, à leurs habitudes de travail, d'industrie intelligente, de probité commerciale déjà fort anciennes ^ Mais le point de départ ou de reprise des travaux industriels, dans les autres villes que nous venons de nommer, ne remontait qu'à cinq ou six ans. C'était à l'époque où, soit par leur adhésion volontaire, comme celles de la portion du Languedoc qui obéissait à Montmorency, soit par la conquête, comme Chartres, elles avaient été soumises à l'autorité du roi, et

1 Les géographes les plus savants et les plus exacts iudiqueot cinq Bi.'ird, Biart, ou Biards. Comme l'auteur du xvi* siècle auquel nous mnpruntous ces détails relatifs à l'industrie dit que les habitants de Biard avaient été instruits dans la préparation des cuirs par des Suisses, nous pensons qu'il faut rechercher le Biard qu'il mentionne dans le voisinage de la Suisse, au pays des Bombes, dans le diocèse de Lyon.

- Nous nous faisons un devoir de transcrire l'hommage rendu par les contemporains à l'industrie de Rouen, d'Amiens, de Sommières, de Chartres, dans la circoustauce solennelle de la réunion du roi et des Notables assemblés à Rouen. Page 11 : « Si la règle et police esloit » bien eslablie en France, on feroil travailler des doubles serges de » Florence, témoin les draps du sceau de Rouen, et autres draperies » qui se font eu France. » — Page 17 : « Il seroit besoin pour le public » que toutes les villes prissent imitation à la ville d'Amiens , où ils » font trav;iiller grand nombre de marchandises qui sont serges, ca- » melots, toiles et infinies autres marchandises, qui font vivre beaucoup » de peuple, et attirent les deniers des estrangers. »

ELLES NE PEUVENT SATISFAIRE AUX BESOINS GkNÉKAUX. 241

avaient joui du bienfait de la paix et de l'ordre public '.

Le degré de perfection et de développement que quelques-unes de ces industries avaient pris exceptionnellement dans quelques centres privilégiés ; les intérêts trèsréels et très-sérieux d'exportation et de commerce que pouvaient avoir les villes en petit nombre qui avaient su conserver ou élever récemment des manufactures, ne doivent pas nous faire illusion sur l'état général de Tindustrie de la France en 1597, et sur les moyens qu'elle avait de satisfaire aux besoins généraux du pays. Rouen, par exemple , fabriquait d'excellents draps fins et en grand nombre : cette ville pouvait facilement les placer en Angleterre, parce que l'Angleterre était restée paisible et riche , tandis que la guerre désolait la plupart des autres pays de l'Europe ; et parce que les communications de Rouen avec l'Angleterre étaient faciles, assez courtes, et très-sùres par la Seine et par la mer. Mais Rouen ne fabriquait pas de draps communs, ou n'en fabriquait qu'une très-petite quantité , puisque, comme on va le voir, ses manufactures n'en pouvaient fournir aux paysans et aux artisans de la Normandie et des deux pays les plus voisins^ la Bretagne et la Picardie, sans parler des autres provinces.

La preuve de ce fait nous est fournie par des contemporains, dont on va lire le témoignage, et par les traités. La même observation s'applique aux belles toiles et aux serges d'Amiens et de Saint-Quentin ; elle s'étend encore aux produits des fabriques de Mmes et de Sommières. Ces villes n'employaient qu'une minime quantité des

1 Barthélémy Laffemas, Reiglement général pour dresser les manufactures de ce royaume , Paris, Claude de Monstrœil, 1:)97, pages 9, 10, H, 15, 16, 17. On lit aux pages 15, 16 : « Pour le regard des serges, » il s'en peut travailler en France facilement, à l'exemple de la ville » de Sommières eu Languedoc où, depuis cinq à six ans , ils font des » serges larges et fines, aussi belles et meilleures qu'il en vint jamais » de Florence.... Pareillemaut en la ville de Chartres, ils ont corn- » mencé à en faire de belles et bonnes. »

242 I.IV. vil. cil. V. ACHATS DE TOUTE ESPÈCE FAITS A L'ÉTRANGER.

laines du Languedoc à la confection des serges fines et des ras qu'elles parvenaient à fabriquer : la masse des laines du Languedoc, de la Provence, du Dauphiné, sortait brute de France, était manufacturée à Florence et à Milan, et rentrait dans le royaume convertie en étoffes légères de laine, que les industrieuses cités de l'Italie avaient le privilège de nous fournir dans des proportions énormes *. L'apprêt et l'emploi des cuirs n'étaient plus faits avec soin que dans deux localités : partout ailleurs, cette industrie indispensable, ou avait péri, ou était exercée avec si peu d'intelligence et de probité, que la solidité et la durée des cbaussures , comparativement à ce qu'elles étaient dans la première moitié du xvi* siècle, avaient diminué des trois quarts-. C'était encore aux étrangers, aux Suisses, aux Allemands et aux Anglais que nous nous adressions pour nous procurer cet article et ne pas aller pieds nus.

Des détails que l'on vient de dire, il résulte que les

* C'est le même contemporaiu daus lequel se trouve l'indicatiou de riudustrie manufacturière des villes de Lauguedoc, Nîmes et Sommières , qui nous apprend l'exportation en masse à l'état brut des laines des provinces méridionales de France. Barthélémy Laffemas , dans son Reiglement général , publié en 1597, dit à la pajre 11 : « 11 » est grandement nécessaire, pour le bien et utilité du p«blic,de con- » sidérer qu'ordinairement on fait vente de la plus grande partie des » laines qui se lèvent en Languedoc , Provence , Dauphiné , qui se » transportent en Italie, là où ils employent les dites laines et les font » travailler en serges de Florence, estamets, raz de Milan et autres; » qu'après estant mises en manufactures , on les rapporte vendre et » débiter en France; qui est donner à cognoislre l'ignorance des » François. »

^ Barthélémy Laffemas, Reiglem. génér., p. 13, 14 : « Pour exemple » que l'on peut prendre sur toutes les autres marchandises et manu- » factures, que l'on regarde les cuirs qui sont nécessaires aux riches » et aux pauvres. Le temps passé, pour tanner les cuirs, ils demeu- » roient un an ou doux à les tanner et corroyer : aujourd'hui ils n'y » demeurent pas trois mois , de sorie qu'à présent quatre ou six paires » d'ouvrages n'en valent pas une du temps passé ; ce qui est un abus » insupportatile. »

DETAILS SUR CES ACHATS : LEUR ENORME QUANTITE. i24.j

trois quarts au moins dus objets niaiiufacturés de première nécessité, tels que draps, et surtout gros draps pour habits d'hommes, toiles pour linge, serges et étamines pour habits d'hommes et de femmes, estâmes pour bas, cuirs pour chaussures, et enfin bonneterie et chapellerie ; que les trois quarts, disons-nous, des objets dont se compose l'habillement n'étaient plus fabriqués dans le royaume en 1597. La France était réduite à les tirer de tous les pays voisins, la Flandre, l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, l'Angleterrb ; à les acheter des étrangers, à la honte de son industrie et à la ruine de ses finances. La proportion de ce qu'elle demandait aux nations voisines pour les articles de première nécessité était moins forte que pour les articles de luxe ; mais elle était encore énorme. Les mémoires envoyés au roi et à l'assemblée des Notables de Rouen, au commencement de 1597, présentent ainsi l'exact et ailligeant tableau de notre industrie en ce qui concerne les produits utiles :

« Pour exemple de ce mal, il est cogneu que l'on faisoit, avant les troubles, quatre fois plus de manufactures de draps de laine qu'à présent. Témoin la ville de Provins en Brie, où il y avoit dix-huit cents mesliers de draps, et n'ij a pas pour le jourd'hui quatre mestiers. Ainsi en est-il de Senlis, Meaux, Melun, Saint-Denis et autres villes et bourgs à l'entour de Paris ^ »

« Ils nous envoyent tous les ans d'Angleterre plus de mil navires ou vaisseaux, en partie chargez de marchandises manufacturées, qui sont draps de laine, bas d'estame, futaines, bural et autres marchandises. — Les Anglois font apporter en ce royaume telle abondance de leurs manufactures de toutes sortes, qu'ils en remplissent le pays, jusqu'à leurs vieux chapeaux, bottes et savates, qu'ils font porter en Picardie et en Normandie, à pleins vaisseaux, au grand mespris des François et de la police. Où l'on peut remédier par l'établissement du commerce et manufactures"^. »

* Barthélémy Latfemas, La façon de faire et semer la graine de meuners, Paris, P. Pautounier, 1604, p. 32, 33.

2 B. Latfeinas, Reiglement ge/iéral pour dresser les ttuoiu/'aclures eu

"IH LIV. VII. cil. V. I.A FRANCE S'ÉF'UISE DE NUMÉRAIRE.

La déeailenoe de l'intlustrio portant sur les objets d'utilité et le défaut de développement de l'industrie de luxe, entraînaient fatalement la France à un abîme. Des millions de bras restaient sans travail, des millions de citoyens sans moyens d'existence. En peu d'années, le royaume devait voir passer la plus grande partie de son numéraire, de sa richesse métallique , entre les mains des étrangers, dont l'industrie nous avait rendus tributaires et nous dévorait. L'or et l'argent ne sont qu'une partie de la richesse nationale, et même la moins solide ; mais cette partie est la plus facile à conserver, à mouvoir et à exporter. Une nation qui éprouve la disette des métaux précieux est une nation gênée, paralysée dans toutes ses transactions publiques et particulières, menacée dans sa prospérité et en certains cas dans son existence. L'un des plus grands ministres des finances qu'ait eus la France, Colbert, disait à ce sujet : « Il est nécessaire d'observer que l'argent en barres et en espèces qui vient des Indes occidentales (l'Amérique) par les galions et la flotte de la nouvelle Espagne, étant le seul qui vient en Europe, est aussi ce qui seul produit r abondance ou la nécessité des Etats, chacun à proportion que l'industrie et l'application des sujets au commerce en attirent une plus considérable partie ' - »

En 1596, le roi chargea des hommes dévoués et instruits dans ces matières de relever les sommes dépensées annuellement par la France pour les importations étran-

ce royaume, Paris, Cl. de Monstrœil, 1597, p. 18. — Advis et remons' trance à MM. les co)nmissaire^ dcpute's du roy. Reuioustrauce nécessaire sur le traité de la royne d'Angleterre pariant des manufactures, Paris, S. Moreau, 1600, p. 7. — Ce passage est déci:-if pour la décadence de l'industrie et du commerce français , comme pour l'état de l'industrie et du commerce anglais en 1600.

' Mémoire servant d'instruction au sieur évêque de Beziers, s'en allant ambassadeur en Espagne , sur le fait du commerce, mars 1669.

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