‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 47 sur 199 · DES MILLIONS DE BRAS RESTENT SANS TRAVAIL · texte numérisé non relu

DES MILLIONS DE BRAS RESTENT SANS TRAVAIL

gères. Des mémoires contenant une statistique détaillée lui furent présentés par Barthélémy Laffemas, que ses relations commerciales avec la France et Tétranger mettaient en mesure de répondre de la manière la plus pertinente aux questions graves que posait la couronne. Voici, sur les seuls articles de luxe, les renseignements ([ue contenaient les mémoires :

« Qu'on prenne exemple aux bas de soie qui viennent tous les ans en France, il se trouvera plus de cinquante mille personnes qui en portent, plustost moitié davantage que moins. Quand ils ne coûteroienl que quatre escus l'un portant l'autre, et cliascun en peut user quatre paires par an, cet article seul monterait à 800,000 escus (2,400,000 livres du temps, environ 8,784,000 d'aujourd'hui]. Or, est-il que si les bas de soye reviennent à une si grande somme de deniers tirez hors de la France, les draps d'or, d'argent et de soie, reviendront à vingt fois davantage. »

Quelque temps après, Laffemas relevant, après des calculs plusieurs fois vérifiés^ les sommes que coûtaient annuellement au royaume, non plus le seul article des bas de soie, mais les bas, draps et étoffes de soie, estimait la dépense à 2 millions d'écus pour Paris, et à 6 millions d'écus pour toute la France'. Ces 6 millions

* B. Laffemas, Reiglement général pour dresser les manufactures ; Paris, Cl. de Monstrœil , 1597, p. 8. Le mémoire avait été remis au roi en 1596, et renvoyé aux Notables assemblés à Rouen le n janvier 1597 (p. 53). — La façon de faire et semer la graine de meuriers , Paris, 1604, p. 31 : « 11 se justifie par marchands qu'il s'enlève tous les » ans de Paris seul plus de 2 millions d'escus à cause des dictes soyco » manufacturées et escrues. Et d'autant que l'on tient que Paris n'est » qu'une douzième partie de la France , cela montre que les dictes » esloffes font un extrême préjudice. Le mettant seulement à la va- » leur d'un 4 au lieu de 12 , il reviendra toujours à 8 millions d'escus » (24 millions de livres) qui s'en vont hors du royaume tous les ans. » Tel était le calcul par induction que faisait Laffemas. Quelque temps après, il fut chargé comme contrôleur général du commerce, de présenter au roi un mémoire ou recueil de ce qui se passait en l'assemblée du commerce à Paris. 11 contrôla alors ses chiffres par les documents officiels, et il réduisit à 6 millions d'écus ou 18 millions de

2iG Liv. VII. cii. V. SOMMES qu'enlève l'exportation.

d'écus faisaient 18 millions de livres de ce temps-là, environ G 5 millions d'aujourd'hui. De Serres n'estimait la perte annuelle pour la France qu'à 4 millions d'écus ou 12 millions délivres, près de 44 millions d'aujourd'hui '. Mais il était en moins bonne position que Latfemas pour être instruit de ces détails d'importations étrangères et de finances. De plus, le chiffre de 6 millions d'écus fourni par un historien contemporain, P. Cayet, et conforme à celui de Laffemas, justifie pleinement les calculs de ce dernier^. La perte annuelle pour le pays était énorme. Il n'est pas sans importance pour l'industrie et les finances à la fois de remarquer qu'en ce temps une paire de bas de soie coûtait 4 écus ou 12 livres du temps, environ 43 francs d'aujourd'hui, et qu'on en usait quatre paires par an ^.

A un moindre degré que les objets de luxe, mais dans une proportion encore très-considérable, les objets de première nécessité que riches et pauvres indistinctement achetaient au dehors, envoyaient et livraient aux nations voisines une autre partie de l'argent de la France.

§ 2. Premières tentatives du roi pour relever l'industrie, et pour arrêter les désastres résultant de rimportation étrangère.

Le danger résultant du misérable état de notre industrie en général préoccupa vivement Henri, et son attention se porta d'abord vers l'importation des articles de luxe, parce qu'elle était de beaucoup la plus ruineuse.

livres ce que coûtait aunupll.'meiit au royaume l'achat des soieries étrangères. Voir l'article l" du Recueil, dans les Archives curieuses, tome XIV, p. 221 à la fin.

> Olivier de Serres, le Théâtre d'agriculture, lieu V, c. 15, t. II, p. 111 A, édit. 1804, 180.^.

» P. Cuyet, Ghr. seplen., 1. II, t. U, p. 64 A.

» B. Laffemu, Reighoient général pour dresser les manufactures, Paris, C. de Moustrœil, 1597, p. 8.

PREMIÈRES TENTATIVES DU ROI POUR RELEVER l'iNDL'STRIE. 217

Dès le commencement de 1596, un an avant les ouvertures de Laffemas, trois ansavant les propositions d'Olivier de Serres, dont nous nous occuperons bientôt, le roi, par une inspiration de génie, devina le premier en France que le vrai remède an mal était de rendre nationale et général»^ dans le pays l'industrie de luxe, jusqu'alors restreinte à un petit nombre de localités.

En cette année 1596, il planta b^s allées du jardin des Tuileries de mûriers qui avaient trois ans d'âge, et qui reprirent parfaitement. En attachant ainsi le sceau royal à cette culture sur laquelle repose toute l'industrie des soies, il faisait mieux que de prendre acte de sa découverte; il attirait vers elle l'attention et la faveur de tous, les esprits réfléchis'. Mais il connaissait trop les masses pour imaginer qu'il parviendrait seul et du premier effort à les entraîner dans la voie nouvelle qu'il ouvrait. Aussi rechercha-t-il le concours des citoyens qui avaient autorité dans les matières d'industrie et de commerce ; l'aide des représentants de la nation délibérant sur ses plus graves intérêts ; l'éclat d'une discussion publique dans une circonstance solennelle.

Dès que l'assemblée des Notables fat réunie à Rouen , le 4 novembre 1596, il la saisit de la question de la décadence et des insuffisances de notre industrie , de l'importation et de l'achat des marchandises étrangères : il appela toute son attention sur cette grave matière, et la lui donna à étudier. Le 17 janvier 1597, il la somma

1 Voici la preuve que le roi fit planter de mûriers les allées du jardin des Tuileries dès le comiuencemeut de 1596. Barthélémy Laffemas publia en 1604 chez P. Pautonnier, imprimeur du roi, un mémoire intitulé La façon de faire et semer la graine de meuriers. A la page 29 de cet écrit il dit : « Le principal est d'avoir des meuriers en » abondance... Ceux que Sa Majesté a fait planter aux allées du Jardin » du roj' aux Thuileries, il y a huit ans, et trois ans qu'ils avoient, » on juge qu'ils en ont plus de vingt-cinq, tant ils sont grands et » beaux. »

ÎÏH H, IV. vil. CM. V. PLAN ET r'ROPOSlTlON DE LAFFEMAS

d'en faire Tobjet d'un examen particulier, d'une délibération spéciale, et il lui fournit tous les éléments d'une discussion approfondie et d'une solution éclairée, en lui renvoyant les observations et les projets que plusieurs bons citoyens lui avaient adressés '.

Parmi ces écrits se trouvait un remarquable mémoire rédigé par Barthélémy Laffemas et intitulé : Relglement généi'al pnur dresser les manufactures en ce royaume, avec dédicace au roi. Les moyens mis en avant par l'auteur étaient au nombre de quatre. Le premier consistait à prohiber l'entrée dans le royaume des draps et étoffes de soie, de fil d'or et dargent, manufacturés par les étrangers, et de réduire les citoyens aux produits du petit nombre de manufactures françaises qui existaient alors. Laffemas exposait que la perte inévitable et prochaine de la plus grande partie du numéraire du pays, si Ton ne mettait obstacle à son écoulement, rendait cette mesure héroïque indispensable. Mais le côté par lequel son projet différait essentiellement, radicalement de ceux des autres réformateurs, c'est qu'il reconnaissait tout le premier et prouvait qu'on ne pouvait songer à priver la France des étoffes de luxe ; que la restriction mise à l'usage de ces tissus ne devait être qu'un état passager, une transition, dont il fixait la durée à trois ans au plus ; que pendant ce laps de temps la prohibition devait atteindre uniquement les draps et étoffes manufacturés par les nations voisines, et non les soies écrues, la matière première, que l'on achèterait provisoirement à l'étranger, mais que l'on manufacturerait dans le royaume. Le fond

' Au bas de ces écrits, on trouve la mention suivante : « Renvoyé » aux dits sieurs de l'assemblée, pour voir à juger de l'utilité qui » peut provenir dudict reiglement, et en donner advis à Sa Majesté, atiu » d'en ordonner ce qu'il verra estre à faire par raison. Fait à Rouen » le 17« jour de janvier mil cinq cens nouante-sept. » Voir la suite du Reiglement général rédigé par Laffemas, p. 53.

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