POUR LE RETABLISSEMENT DE L'INDUSTRIE EN FRANCE
de son système consistait donc, non pas à interdire à la France l'emploi des soies et des étoffes de luxe, mais à transporter à la France leur production et leur fabrique.
Ainsi l'importation dans le royaume de plusieurs industries de luxe que nous n'avions pas encore, l'exploitation en grand de celles que nous avions déjà, tel était son second moyen, son principal remède à la ruine de nos finances , comme à l'oisiveté et à la misère d'une classe entière de la nation. Il exposait avec soin les motifs et les circonstances sur lesquels il fondait l'opinion et l'espoir que son projet était parfaitement réalisable, offrait des chances sérieuses de réussite. Toutes les provinces, toutes les latitudes du royaume, disait-il, sont également propres à la culture du mûrier , dont la feuille sert de nourriture aux vers à soie. Cet arbre a prospéré dans les pays du Midi, dans le Languedoc, dans les Cévennes, dans la Provence, dans la principauté d'Orange, dans le coratat d'Avignon ; il a réussi dans les provinces du Centre, par exemple dans la Touraine ; il s'est même facilement acclimaté dans les localités dont la température est rigoureuse une partie de l'année, telles que Saint-Chamond et Saint-Romain, villes du Lyonnais, situées dans un pays froid et au milieu des montagnes, et à l'abbaye des religieuses de Poissy, dans l'Ile-de- France. Les soies écrues obtenues dans ces localités si différentes, soutenaient avantageusement la comparaison pour la beauté et la finesse avec les soies d'Italie'. Les Français étaient très-propres au travail et à la fabrique de la soie, puisqu'ils étaient les meilleurs ouvriers des manufactures italiennes, et que, dans leur propre pays, ils avaient établi sur divers points des manufactures avec
* Barthélémy Laifemas, Reiglement général pour dresser les manu- *'actures en ce royaume, Paris, Gl. de Moastrœil, 1397, p. 9, 49, 30.
250 LIV. vil. CII. V. SUITE DU MEMOIRE DE.LAFFEMAS.
succès : à Lyon et à Tours depuis longtemps ; à Paris, à Montpellier, à Dourdan depuis quelques années, villes où Ton fabriquait des velours et des draps de soie, des draps de toile d'or et d'argent, des satins, des taffetas, des bas de soie ' . Latfemas établissait avec une grande force de raison que, pour s'affranchir de l'achat des produits étrangers, la France n'avait que deux choses à faire : 1° à étendre à toutes les provinces, à généraliser ce qu'elle faisait sur quelques points particuliers du territoire, dans un petit nombre de villes ; 2" dans ces mêmes villes, dans les centres d'industrie déjà existants, à décupler, à centupler les manufactures uniques ou peu nombreuses qu'on avait élevées. Et comme il comprenait que la production et la fabrique en grand de la soie dépendaient de la propagation du mûrier, il incitait et poussait de toute sa force les habitants des campagnes à multiplier le plant de cet arbre, remontrant avec quelle facilité il venait dans les terrains d'une médiocre fertilité, avec quelle promptitude il croissait, quels bénéfices considérables il procurait au propriétaire. Dans une instruction particulière, il indiquait qu'il fallait donner la préférence au mûrier blanc sur le mûrier noir, pour la nourriture
* B. Laffemas, Reiglement général, etc., p. 49, 16, 10. « Les ambas- » sadeurs du Roy qui ont été dans ces pays là, tesinoigneronl que les » ouvriers qui font aujourdhuy les draps de soye à Gènes, Lucques, » Naples et autres lieux, ce sont partie des François qui depuis vingt » ou trente ans sont sortis de France... Pour les draps de soie, il s'en » peut faire en plusieurs villes de France, et ainsi qu'ils ont com- » mencé en la ville de Lyon et Tours, il y a longtemps. Mesmes en » la ville de Paris, il y a un maislre, nommé Godefroy, qui faict )> toutes sortes de draps de soye, toiles d'or et d'argent, et sans nul » doute en fera des plus belles qu'il lh vint jamais des pays eslran- » gers. Eu la ville de Montpellier, depuis trois ou quatre ans, ont com- » meucé ;i faire des velours, salins, tatfetas et autres marchandises de » soye.... .\utre exemple en la ville de Dourdant qui, depuis quelques » années, se sont accoutumez à faire des bas de soye, bas d'estame, » et les font aujourd'huy aussi beaux et aussi bons que ceux qui » viennent d'Italie et d'Angleterre. »
SUITF, DU MÉMOIRE DE I.AI'FEMAS : CIIAMURES DE COMMERCE. 251
des vers à soie, et qu'on pouvait facilement obtenir la reproduction du mûrier par le semis ou par la bouture*. Le troisième moyen conseillé par Laffemas pour rétablir la prospérité publique, au moyen d'un travail intelligent et fécond, embrassait les industries de première nécessité aussi bien que les industries de luxe. Il consistait à établir dans chaque ville une Cliambre de commerce pour chaque communauté d'arts et métiers, et dans la ville principale de chaque diocèse, un Grand bureau des manufactures^ des marchands et artisans. Ces chambres et ces bureaux devaient être composés, non de magistrats rendant la justice ou de magistrats municipaux de la cité, peu experts en général dans les matières d'industrie et de commerce, malgré les exceptions à faire pour quelques membres du Parlement et de l'échevinage de Paris ; mais d'un certain nombre de manufacturiers et de marchands, jouissant d'une honnête aisance, gens de bien et de réputation^ non salariés pour les fonctions qui leur étaient déférées^. Les attributions de ces chambres consistaient dans la surveillance et la police des ouvriers et des pauvres sans travail ; dans une juridiction com-
1 B. Laffemas, Reighment cjênéral, etc., p. 9. « Les meuriers sont » arbres faciles à venir et qui apportent graud profit soit du bois que » l'on coupe de cinq à cinq ans, ou de la feuille pour nourrir les » dits vers, qui font grand nombre de soyc. Il y a tel meurier qui a )) porté du profit à son maistre plus d'un escu (euvirou 12 fr. d'au- » jourd'hui), et s'afferment les communs à vingt ou trente sols tous » les ans. » — Aucuns articles qui ont esté obmis au Reiglement général, p. 50, 51.
* Reiglement général pour dresser les manufactures, p. 11. « Il y » aura un nombre de marchands et artisans, gens de bien et de bonne » réputation, qui ne prendront aucuns salaires uy esmolumens ; qui » s'employeront pour les pauvres ; qui vuideront les différends des » ouvrages et manufactures qui viendront à leur cormoiâsance... Les » justiciers et officiers des villes ne sont propres à cognoistre les » manufactures et ouvrages : c'est faire juger les couleurs aux aveu- » gles ; il faut des maîtres experts pour eu décider. »
252 i.iv. vil. en. v. c.rand bureau ou conseil du commerce.
merci aie, qui devait vicier les différends élevés au sujet des ouvrages et manufactures ; dans la surveillance sur les manufactures pour en obtenir des produits irréprochables sous le rapport de la qualité, du poids, de la mesure, de la beauté des produits, et pour répandre partout les perfectionnements auxquels les étrangers étaient arrivés.
Le quatrième moyen était la multiplication progressive des manufactures sur toute la surface du territoire , et sans distinction des industries de luxe ou de première nécessité, en essayant d'abord de ranimer l'industrie dans tous les lieux où elle avait péri pendant l'anarchie. A ce dernier moyen se rattachait rétablissementdedeux grands ateliers ou maisons publiques, dans chacune des villes où serait érigé un grand bureau des manufactures : tous les gens sans profession devaient y être renfermés, et appliqués aux travaux de l'industrie qu'ils développeraient, en trouvant eux-mêmes des moyens honnêtes d'existence et en cessant d'être à charge au pays '.
L'assemblée des Notables réunie à Rouen entendit l'exposé et le développement du plan de Laffemas. Elle y fit des objections qu'il détruisit sans pouvoir entraîner les convictions. De l'ensemble de son projet, elle ne prit que les moindres côtés, et n'adopta, sauf un point, que les mesures stériles en elles-mêmes, que les prohibitions. Le règlement général des Notables porte : « Que l'entrée du fil, drap et passements d'or et d'argent, ensemble de toutes sortes de marchandises de soies, et de laines manufacturées hors du royaume, soit défendue en icelui. Que les soies et les laines escrues soyent déchargées des impôts et droits de douane qu'elles payent et que les monopoles soyent empeschez. Qu'il y ait deffenses de transporter les laines et autres estoffes non manufacturées. Sera par
1 Reiglement général pour dresser les manufactures, p. 5-40.