‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 50 sur 199 · CORRECTIONS QU'Y API'OKTE MAIS VAINEMENT I.E ROI · texte numérisé non relu

CORRECTIONS QU'Y API'OKTE MAIS VAINEMENT I.E ROI

Même avec les tempéraments considérables que Henri avait apportés aux décisions des Notables, il se trouva à l'épreuve que ces résolutions étaient impraticables et désastreuses, et la prohibition tout à fait prématurée. Les manufacturiers de Tours n'avaient ni rassemblé des capitaux, ni préparé des manufactures pour une production sulïïi^ante des étoffes de soie, pour le tissage de l'or et de l'argent : ils ne purent satisfaire aux besoins publics, et fournir les denrées qu'un long usage avait fait passer dans les mœurs et les habitudes. Sous rinilueiice de la mode et de l'usage, et sous le stimulant de la difficulté, ces étoffes furent recherchées avec fureur parce que ledit ne défendait pas d'en porter, halles funmt introduites en France, non pas par le commerce régulier, mais par la contrebande, qu'une organisation encore imparfaite des douanes ne réprimait qu'à moitié. Les fraudeurs arguant toutefois de la défense, et des périls prétendus qu'elle en-"

» qui avoit esté arresté à l'assemblée de Rouen, l'entrée des iiianu- » factures d'or, d'argent et de soye fut deffendue en France... L'cdict » fut faiot à la poursuite des marchands et ouvriers en soye de » Tours. » — Sully, CEcon. roy., c. 92, t. I, p. 317. « Ceux de Tours » vinrent à Blois pour vous parler de faire deffeudre l'entrée de » toutes sortes de manufactures estrangères, se faisant forts de four- » nir toute la France de semblables estoffes. Ils s'adressèrent à la » propre personne du Roy, laquelle ils sollicitèrent, ou plutostimpor- » lunèrent tellement par le moyen d'amis et de presens, qu'enfin ils n obtinrent ce qu'ils demandoient. » — De Thou confirme le témoignage de Sully. Thuanus, 1. CXXIII, § 10, t. V, p. 838, édit. Londin., 1733. « Hoc et anno (1599), rex sericum pannum, in reguum impor- » tari edicto probibuit, quod immensam pecuniam ex eo in Italiam » exporlari comperisset, et a quibusdam institoribus spes facta esset » in Gallia sericum tanta copia couftci passe, ut non solum regni usi- » bus, sed etiam vicinis provinciis externis, ad septenirionem jiositis, » satis esset. » L'édit est du mois de janvier : le séjour du roi à Blois n'est que de l'été de 1599 (Gayet, 1. If, t. Il, p. 64, et Lettres miîsiv., t. V, p. 135). Par conséquent, si les marchands de Tours demandaient quelque chose au roi au mois d'août 1599, c'était qu'il tint la main ferme à l'édit rendu depuis six mois, et non qu'il le rendit actuellement.

-25i'> LIV. VII. CH. V. LA CONTUEBANDE. DETKESSE DE LYON.

traînait, vendirent ces marchandises à un prix exorbitant. La clameur des acheteurs, qui ne savaient pas s'en passer, fut universelle et le mécontentement profond. Au souvenir de cette émeute pour les étoffes de soie, le roi disait quelque temps après, dans une délibération sur laquelle nous aurons occasion de revenir • « J'aimerois mieux » combattre le roy d'Espagne en trois batailles rangées » que tous ces gens de justice, de finance, d'escritoire, et » de villes, et surtout leurs femmes et leurs filles, que » vous me jetteriez sur les bras par vos défenses '. « Cette lutte du gouvernement contre des classes entières de la société ne fut ni le seul inconvénient, ni le seul danger de la prohibition. Les droits que la couronne percevait sur les étoffes à leur entrée dans le royaume périrent, et le trésor public, qui commençait à peine à sortir de la détresse, fut menacé de perdre l'une des branches importantes de ses revenus. Enfin les moyens d'existence de plusieurs villes de l'est et du midi de la France, surtout de Lyon, furent compromis. Lyon n'avait alors qu'un petit nombre de manufactures détoffes de soie : l'industrie et la fabrique n'y étaient établies que dans des proportions très restreintes. Ce qui faisait vivre cette ville, c'était un immense commerce d'importation et de transit : elle tirait d'Italie les draps et étoffes de soie dont elle approvisionnait ensuite presque toute la France, et même une partie des pays voisins. Elle fut momentanément ruinée par la prohibition : les contrebandiers vendirent tout ce que ne vendaient plus ses marchands. Ainsi il ne sortait pas moins d'argent de France, et la fraude seule profitait de ce que le commerce et le trésor public perdaient. Tandis que les Etats d'Itali'e, aidés par les contrebandiers, continuaient malgré les défenses à couvrir la

< Sully, CEcon. roy., c. 124, t. 1<=', p. 510 A.

LA rriANCE INONDÉE DKS PIîODUlTS KTHANGERS, MALGIIÉLES l'HOIlIFîlT. 257

France do Iciii's jtroduits de luxe, les Flamands et surtouL les Anglais inondaient la l'icardie et la INoiinandie de leurs denrées de première nécessité, également proscrites et tout aussi inutilement ])roscrites par les Notables de Rouen : ils les apportaient à pleins vaisseaux sur nos côtes, et les répandaient de là dans l'intérieur du pays. Un pareil état de choses n'était pas soutenable, et moins d'un an après que l'édit de prohibition eut été rendu, le roi le révoqua pendant son séjour à Lyon (1600) ^ Les édits prohibitifs de celte année 1600, de l'année 1601 et suivantes, portèrent uniquement sur les draps et étoffes d'argent et d'or ; ils n'atteignirent plus les draps et étoffes de soie, ni les autres denrées.

§ 3. Le roi établit en grand Vindmtrie de la soie en France.

Pendant la durée de cette épreuve, Henri, qui en suivi

' Sully, CEcon. l'oy., c. 92, t. I, p. 317. « Tout cela ayant esté auss » mal basti, sans les fondements nécessaires pour un si grand dessein » s'en alla dans six mois en ruine, les incommoditez que quasi toute » la France recevoit de ces déieuces ayant contraint le Roy de les » révoquer, estant à Lyon.» — P. Cayet, Clir. sept., 1. Il, p. C4. « Ce » fust une estrauge confusion, car cest édict ne fut sitôt faict à la » poursuite des marcliands et ouvriers en soye de Tours, que les doua- » niers de Lyon et autres banquiers ne s'y opposassent, et firent tant » que l'année ensuivante il fut révoqué. »

Ce passage est de la plus haute importance. Il prouve : 1» qu'en 1599, l'industrie et la fabrique de la soie sont, comparativement au reste d'! la France, fort développées à Tours, bien que, relativement aux besoins du pays elles ne le soient que sur une échelle trop étroite et restreinte ; 2" qu'à cette même époque, la fabrique, la manufacture de la soie n'est encore que fort peu de chose à Lyon, taudis que le commerce d'importation et de transit y est établi dans des proportions immenses ; que la ville de Lyon l'eçoitde l'Italie lesétoffe^de soie dont elle approvisionne presque toute la France, après avoir [layé les droits d'entrée pour ces marchandises à la douane du gouvernement. — Les édits prohibitifs rendus en 1600, 1601, 1606, ne portent plus que sur les draps et étoffes d'or et d'argent, et non sur les draps et étoffes de soie. Voir dans les Ancien, lois franc., t. XV, p. 239, 263, 303.

258 LIV. VII. en. V. PLAN HAISONNÉ DU ROI f'OUR LE RETABLISSEMENT

dès le principe les etîets d'un oeil attentif, et qui en découvrit les vices, revint à ses grandes et larges idées et aux plans de Lafifemas. 11 féconda les projets de Laffemas en y appliquant sa puissance et le concours de tous les hommes spécialement versés dans ces matières.

Dans un plan général et raisonné sur l'industrie, il embrassa toutes les parties de cette délicate et vaste matière, et il arrêta ainsi le programme des efforts que le gouvernement avait à faire, des obligations qu'il avait à remplir : 1° Donner par l'industrie des moyens d'existence à toute la classe pauvre de la nation, qui soutenait quelque temps sa misérable vie par l'aumône, et la terminait par la faim ; transformer tous ces mendiants en ouvriers vivant honorablement de leur travail et enrichissant le pays. 2° Retenir en France l'énorme quantité de numéraire que l'industrie étrangère en tirait, et empêcher que le tribut annuel que nous lui payions n'égalât ou ne dépassât tous les bénéfices de notre agriculture restaurée. Les contemporains Laffemas, de Thou, P. Cayet, Fontenay-Mareuil, témoignent unanimement que telles furent les deux idées dominantes du roi*. 3° Surmonter les obstacles contre

* Laffemas, Reiglement général, p. 8 : « Ou peut avoir moyen de » faire marchandise en France pour en estre vestus, et par ce moyeu » on feroit travailler les pauvres ; car à faute de leur donner moyen, » ils demeurent à rien faire et se perdent du tout, soit de pauvreté ou » autrement.» — Page 46 : « Ceux qui meurent de grande nécessité, » oisifs comme bestes brutes, donnent assez à cognoistre le mal que » toute la France reçoit d'empescher le moyen de faire vivre un » chascun.» — Dédicace au roy, page 4 : «Ce seront les vrais thrésors » des Indes pour remjdir la France de deniers et richesses, empes- » chant d'aller chercher aux étranges pays ce qui peut se faire et » travailler en France pour le bien de vos subjects. » — P. Cayet, Chr. sep., 1. II, t. II, p. 64 A. « L'entrée des marchandises manufac- » turécs d'or, d'argent et de soye fust deffendue en France, afin que » le peuple s'adonnast à la manufacture, et par ce moyen, que l'ar- » gent que l'on transporte aux pays estrangers, estimé à plus de )) 6 millions d'or par au, y demeurast. » — Fouteuay-Mareuil, Mém., collect. Michaud, t. V, p. 28 A. « Le roy pretendoit par ces moyens

DE L'iNnUSTIUE. l.KS TROIS BUTS QU'lL VEUT ATTEINDHE. 2r»9

lesquels les gouveriieiiients [trécédeiits avaient échoué, et au lieu de recourir à la prohibition contre les étolfes de soie devenue.^ l'un des besoins généraux, se mettre <'n mesure « d'avoir de quoy en faire dans le royaume. » Pour atteindre ce but, et faire à l'industrie étrangère la seule guerre qui fût sérieuse et praticable tout ensemble, créer une industrie française, d'abord rivale et ensuite rivale victorieuse de celle de nos voisins. 4" A cet effet, multiplier la graine des vers à soie, et les mûriers dont la feuille servait de nourriture aux vers ; se procurer ainsi la matière première, et en gagner le prix. 5" Etablir partout des manufactures, et gagner le prix de la fabrication, bien plus considérable que le prix de la matière première. 6" Etendre l'industrie de la soie à toutes les ]»rovinces de la France, par le mouvement et l'élan que le gouvernement imprimerait lui-même, par les plantations, magnaneries et manufactures modèles qu'il instituerait, par les facilités qu'il donnerait aux particuliers de le suivre et de l'imiter dans ce qu'il faisait pour cette industrie. 7" Pour ne pas gêner le commerce français dans ses rapports avec les étrangers, et pour ne pas diminuer les droits de douanes et les revenus publics, restreindre la prohibition aux seuls draps d'or et d'argent, fabriqués à Milan, en stimulant du reste les manufactures nationales, et en les excitant à fournir comme tous les autres ce produit, qui du reste n'intéressait que les princes, les grands seigneurs, les principaux gentilshommes et les riches financiers ',

» (les manufactures) empescher qu'on ne portast l'argent hors du » royaume, et donner aux pauvres diverses occasions de gagner leur )) vie. »

' Les idées et le plan général de Henri IV relativement à l'industrie, qui ne sont énoncés que fort imparfaitement dans les historiens, se trouvent dans les auteurs des Mémoires que le roi demandait aux hommes spéciaux. B. Laffemas, dans le Recueil de ce qui se passe en l'assemblée du commerce à Paris, 1604 (Archives curieuses, t. XIV

200 I.IV. VII. f.II. V. LE nOI RÉSOUT D'ÉTAP.Lia EN CRAND

Tclhîs furent les rèj^des de conduite et d'administration que Henri étal)lit, pour tout ce qui concernait l'industrie et les articles de luxe. Quant aux manufactures d'objets de première nécessité, il résolut de les rétablir et de les étendre par la forte direction centrale d'une Commission, Conseil, ou Chambre supérieure de commerce, par de bons règlements, par une protection incessante.

Nous suivrons d'abord sans interruption tout le travail administratif qui se rapporte aux industries de luxe, et en premier lieu, celui qui concerne l'industrie de la soie, l'^n 1590, trois ans après les plantations de mûriers que le roi avait faites lui-même dans les allées du jardin des Tuileries ; deux ans après la publication du Règlement général de Laffemas, son argentier, avec; lequel il conférait sans cesse sur ces matières d'industrie agricole et maniifacturière ; enfin, postérieurement au plan général qu'il avait arrêté et que nous venons d'exposer, il ne s'agissait plus [)0ur Henri (jue de passer à l'exécution et de choisir les voies les plus sûres et les plus promptes pour y arriver. Cette année, 1599, il appela de province h. la cour Olivier de Serres, seigneur du Pradel en Languedoc, qui après trente-cinq ans de méditations et de pratique, passait pour l'homme le plus habile du royaume dans l'art de l'agriculture, et dans l'éducation des insectes utiles que cet art multiplie. Le roi eut avec lui une mémorable conférence dans laquelle furent agitées toutes les questions relatives à l'extension, en France, de la production

p. 229), dit on propres termes : « Sa Majesté a prudemment préveu » et jugé que comme ce n'estoit assez pour ce grand et très riche » dessein d'entreprendre le plan des meuriers seul, qui n'y adjoute- » roit l'art de la soye par la nourriture des vers qui se fait facilement » des feuilles des dits meuriers, ny ces deux choses ensemble, qui n'y » suradjouteroit encore la troisième pour le parfait accomplissement, » qui est la manufacture des dictes soyes eu toutes les façons et pern fections, dont les estrangers prennent tant d'advantage et d'argent » sur nous. »

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