ENVOYÉS PAR DE SERRES, PLANTKS DANS LES JARDINS ROYAUX
une persévérance <jui étonnent, la propagation Je la soie dans ses moindres détails. 11 envoyait en Provence, Languedoc et Vivaraisle sieur de Bordeaux, baron de Colonces, surintendant des jardins de France, recueillir dans ces pays, première patrie de la soie chez nous, tous les renseignements propres à favoriser l'expérience qui allait être tentée. Il écrivait à de Serres une lettre qui fait époque dans l'histoire de notre agriculture et de notre industrie, et par latjuelle il le pressait de s'employer à recouvrer et à lui envoyer des plants de mûriers ^ . De Serres s'acquitta de sa commission avec une telle diligence, qu'il se trouva en mesure au commencement de 1601, de faire conduire à Paris 20, 000 piedsde mûriers. Ils furent plantés en divers lieux, au jardin des Tuileries, non loin de ceux dont le roi avait bordé les allées de ce jardin dès 1 596, au château royal de Madrid près Paris, au parc de Fontainebleau. Ils reprirent partout avec la plus grande facilité. Ils purent bientôt fournir à la nourriture des vers à soie que l'on ferait éclore, et donner la graine nécessaire pour la propagation du mûrier dans les diverses provinces du centre et du nord de la France. Le roi voulut, de plus, avoir une pépinière. Par son ordre, le sieur de Congis, gouverneur du jardin des Tuileries, y sema des mûriers en 1601. La crue de ces arbres fut telle que,
* Le Théâtre d'agriculture, lieu Y, c. XV, p. 110 B. — Lettre du roi du 27 septembre 1600, iusérée dans l'Eloge d'Olivier de Serres par Frauçoià de Neufcliâteau, p. xxxiij. Nous ne trouvons pas cette lettre, au moins à sa date, ni à aucune date du mois de septembre, dans le Recueil des Lettres missives, tome V. « A noble Olivier de » Serres, seigneur du Pradel. Monsieur du Pradel, vous entendrez par » le s', de Bordeaux, par les mains duquel vous recevrez la présente, » l'occasion de son voyage en vos quartiers, et ce que je désire de » vous. Je vous prie donc de l'assister en la charge que je lui ay don- » née, et vous me ferez service très agréable. Sur ce, Dieu vous » aist, M. du Pradel, en sa garde. Ce 27 septembre, à Grenoble. Signé » Henri. »
266L1V. VII. r.ir.V.6O,00OAUTRESMURlERSREÇUSETDISTHin. PARLE ROI.
trente mois après, aucun homme ne pouvait atteindre leur sommet '. Henri avait dès lors une immense plantation, une immense réserve de mûriers dans ses jardins. Toutefois la naturalisation de cette culture au centre du royaume ne lui paraissait devoir être assurée que quand la capitale l'aurait adoptée et aurait donné l'exemple aux provinces. Cette satisfaction lui fut bientôt accordée. Au commencement de l'année 1602, et par ses soins, le Languedoc fit un envoi de soixante mille mûriers que les habitants de Paris et des campagnes environnantes achetèrent et replantèrent avec un plein succès dans leurs jardins -.
Le roi avait dès lors en abondance le mûrier et sa feuille, la nourriture même des vers à soie ; ses jardins, Paris, les environs de Parisen étaient couverts. Un grand
1 Les plauts dfî mûriers envoyés par de Serres avaient nécessairement trois ans, comme ceux plantés par Henri IV en 1596, dans les allées dujardiu des Tuileries : nous allons en donner deux preuves. Pour la plantation faite en IGOl au jardin desTuileries, voir de Serres, le Théâtre d'agriculture, lieu V, c. XV, t. II, p. 110 B. Pour celle faite au château de Madrid, voir P. Cayet, Chr.'sept., t. H, p. 259 A. Sous l'an 1603, Cayet dit : « Des espreuves en avoient esté faictes au » château de Madry près Paris, où il y a grande quantité maintenant » de vers à soye. » Pour qu'il y ait grande quantité de vers à soie à Madrid en 1603, il faut que des mûriers ayant au moins trois ans d'âge aient été plantés en ce lieu en 1601. Pour la plantation faite à Fontainebleau en IGOl, voir Sully, QEcou. roy., c. 152. t. II, p. 36 A. Sully, sous l'année 1605, dit: « Le roy estant retourné sur le chemin » du Chenil.... et vous ayant pris par la main, il vous mena dans les » allées de meuriers blancs, qui sont tout environnez de canaux. » Ces arbres avaient au moins sept ou huit ans. Pour la formation d'une pépinière au jardin des Tuileries, voir B. Laffemas, La façon de faire et semer la graine de meuriers. Il écrit en 1604, et il dit page 29 : « Le principal est d'avoir des meuriers en abondance et les faire » semer, ainsi qu'a fait le sieur de Congis, gouverneur du jardin du » royaux Thuileries, en ayant fait semer il y a trente mois, qui sont » creus si haut qu'il n'y a homme qui les puisse atteindre. »
* B. Laffemas. La preuve du plant et proUit des meuriers, Paris, Pautonnier, 1603, p. 13 : « L'année passée (1602), il arriva à Paris » 60,000 meuriers du Languedoc, lesquels ont repris par le rapport » de ceux qui les ont achetez et plantez en leurs jardins. »
MAGNANERIES ÉTABLIES. PUEMlEn TUAVAII. DE l,A SOIE. 267
centre était formé dans la capitale, et devait bientôt distribuer cet arbre anx provinces qui ne le possédaient pas encore. Mais ce n'était là qin; la moitié de ce qui était nécessaire aux progrès de l'industrie que Henri voulait populariser. Il fallait faire éclore les vers, les élever, récolter leur soie, mettre cette soie en état d'être manufacturée. Le roi pourvut à tout. «Pour d'autant plus accélérer et advancer la dicte entreprise, et faire cognoistre la facilité de cette manufacture, Sa Majesté fit exprès construire une grande maison au bout de son jardin des Tuileries à Paris, accomodée de toutes choses nécessaires tant pour la nourriture des vers que pour les premiers ouvrages de la soie '. » C'est de Serres qui signale ce premier et important établissement fait à Paris. Un autre contemporain en indique un second de même nature créé au château royal de Madrid près Paris. « Dans le château de Madry, près Paris, dit -il, il y a grande quantité maintenant de vers à soye , de moulins et autres instruments pour lui donner toutes ses façons. » Par conséquent , en se servant de la feuille soit des mûriers plantés par lui-même dès 1 590 dans les allées des Tuileries, soit des plants de trois ans que de Serres lui avait envoyés au commencement de 1601, le roi était parvenu en 1602 à faire naître aux Tuileries, et à Madrid, dans le bois de Boulogne, une grande quantité de vers, à en tirer la soie en abondance, à faire dévider etorganisner cette soie, à lui donner la préparation complète qu'elle devait recevoir avant d'être livrée au tissage. L'Italien Balbani surveillait et dirigeait ces établissements royaux, principalement celui de Madrid '^
' Olivier de Serres, Tliéàtre d'agricult., lieu V, c. 15, t. IL p. 111 A, édit, Î804-1805.
2 P. Cayet, Chron. sept., 1. VI, t. II, p. 259 A, édit. Michaiid. Cayet, dans le récit de ce qui concerne l'an 1603, s'interrompt pour rappeler
268 I.IV. vil. cil. V. ÉPREUVE DES SOIES ET DES ETOFFES NOUVELLES.
Il ne restait plus cfu'à reconnaître le rendement et la valeur de la soie nouvelle : on sut bientôt à quoi s'en tenir à cet égard par une épreuve décisive. On livra les soies ol)tenues en 1602, dans les magnaneries des Tuileries et de Madrid, aux directeurs et aux ouvriers de la manufacture établie à Paris pour la teinture et pour le tissage de la soie. Ils les comparèrent aux plus fines soies d'Italie, à cellesde Sainte-Lucie en Sicile, de Bassano, de Bologne, dont les Italiens faisaient les satins et les crêpes : les soies de Paris furent trouvées plus fines, plus légères, plus brillantes. De plus, après les avoir employées, les ouvriers déclarèrent que quinze onces de soie française rendaient pareille quantité d'étoffe que dix-huit onces de soie d'Italie '. Ainsi, par les soins de Henri, dans le cours de
ce qui avait été fait en 1602 relativement à la soie. Cela résulte des faits qu'il rapporte et des termes dont il se sert. « Des espreuves en » avoi/eut esté fnicles dans le chasteau de Madry, près Paris. » Le détail des moulins qui se trouve dans sou texte est très-précieux : il prouve que les ouvriers employés par le roi dévidaient et organsiuaient la soie, puisque les moulins s'emploient pour l'organsinage. Pendant longtemps, les Milanais et les Piémontais avaient connu seuls et caché l'art de faire de l'organsin. Organsin, terme de manufacture. Fil de soie très-fin, composé de plusieurs brins de soie grége, déjà apprêtés isolément par une première opération qui les tord à droite, et qu'on retord une seconde fois ensemble à gauche, sur le moulin à organsiner. — Voir de plus Thuanus, 1. GXXIX, § 13, t. VI, p. 170, édit. Lond., 1733, pour le texte; t. XIV, p. 141, pour la traduction. Balbaui a laissé son nom à l'une des routes du bois de Boulogne : elle fut percée alors pour faciliter ses communications entre Paris et le château de Madrid.
' Lalfemas, La preuve du plant et proffit des meuriers, Paris, Pautonnier, 1603, p. G. « Les ouvriers qui employent les soyes faictes à » Paris , asseurent que quinze onces de celles de France rendent » pareille quantité d'ouvrages (d'étoffe) que dix-huit de celles d'Italie. » Ce passage si exphcile pour la bouté, valeur et rendement des soies recueilUes à Paris et dausleseuvirous, ne l'est pas moins pour la nature de la manufacture de soie établie à Paris. Puisque les ouvriers de celte manufacture déclaraient combien quinze onces de soie de Paris pouvaient rendre d'étoffe de soie, il est évident que ces ouvriers ne se bornaient pas à préparer et à teindre la soie, que de plus ils la tissaient et en faisaient des étoffes.
ENVOI DANS OUATIIF: l'ROVlNCKS DF: MUIUF-HS ET DE VEf\S A SOIE. 269
raiHiée 1G02, la plantation en grand du mûrier à l'aris et dans les environs de Paris, deux magnaneries royales, deux manufactures royales pour les premières façons de la soie, avaient été érigées à la fois. De plus, le roi avait acquis la preuve que, dans son noble projet, ni lui-même ni ses conseillers Laffemas et de Serres ne s'étaient laissé prendre à de trompeuses ou même de lointaines espérances.
Pour achever le grand établissement dont il voulait doter son pays, il comprit qu'il devait pousser avec une égale vigueur, une égale promptitude, la ditfusion du mûrier, la production des vers et le premier travail de la soie dans les provinces. Ce n'était qu'à ce prix que l'éducation de la France devait être complète. « Il ne voulait » pas que tels trésors demeurassent resserrés eu certains » coins de son royaume, ains que ses peuples s'en ressen- » tissent universellement ' . » En conséquence, il ordonna que les commissaires déjà nommés par lui pour le commerce général par les lettres [)atentes du 15 avril IGOl, avisassent aux plus faciles expédients qu'il serait possible pour fournir de mûriers tout le royaume, et donner en peu de temps les moyens de recueillir d'abord et ensuite de manufacturer la soie. Après une délibération approfondie et suivant l'expresse volonté de Henri, des contrats furent passés avec des marchands et entrepreneurs de Paris, les 14 octobre et 3 décembre 1602, et confirmés par des lettres patentes, pour fournir de plants et de graine de mûriers, ainsi que de semence de vers à soie, les généralités de Paris, d'Orléans, de Tours, de Lyon. Un mandement fut adressé à tous les officiers royaux, le 7 décembre 1602 ; des commissaires, à la tête desquels était Lafîemas, qui venait d'être nommé contrôleur général du commerce,
1 De Serres, Théâtre d'agriculture, 1. V, e. 13, p. 110 H.
570 LIV. vil. f.n. V. COMMISSAIRES ENVOYÉS : SURVEILLANCE ET
ainsi qu'un nombre suffisant d'entrepreneurs et de commis., furent envoyés ; enlin des instructions imprimées furent répandues dans les quatre provinces, pour favoriser cette importante opération. La distribution îles plants et de la graine de mûriers, de la semence de vers à soie, eut lieu du l'^'' au 8 avril 1603. Dans chaque paroisse, les arbres et la semence des vers furent confiés à quelquesuns des habitants les plus capables et intelligents : ils leur furent délivrés gratuitement, et les arl)res durent leur rester en propriété, sous la condition qu'ils les soigneraient et les feraient prospérer. Une pépinière de mûriers fut établie dans chaque élection, avec la graine de mûriers, et servit à remplacer les arbres qui mourraient. Les commissaires et les entrepreneurs ou leurs commis séjournèrent assez longtemps parmi les habitants pour leur donner les conseils nécessaires à la réussite de l'entreprise. Dans tous les lieux où les ecclésiastiques, les nobles et privilégiés vovdurent soit se substituer aux habitants, soit entreprendre dans de plus vastes proportions la plantation destinée à chaque localité, les plants et graine des mûriers, la semence des vers, les instructions imprimées, leur furent délivrés à raison de la modique somme de 7 livres 1 0 sous pour chaque cent de plants ' .
Après la création d'une œuvre, la surveillance et les encouragements doivent arriver sans retard et lui venir en aide, si l'on prétend lui assurer cjuelque dui'ée. Henri satisfit à ce devoir des véritables organisateurs. Les commissaires et experts envoyés par lui dans les quatre généralités de Paris, d'Orléans, de Tours, de Lyon, pour lui rendre compte des résultats de l'opération, après l'avoir
1 De Serres, Théâtre d'agriculture, lieu V, c. 13, p. 110 B, 111 A. — Mandement du roi pour l'establitâement d'un plant de meuriers et l'entretien des vers à soye, 7 décembre 1602, dans Fontanon, t. I, p. 1019 : dans les Ane. lois franc., t. XV^ p. 278-282.