‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 55 sur 199 · OPPOSITION DE SULLY AL'X INDUSTRIES DE LUXE · texte numérisé non relu

OPPOSITION DE SULLY AL'X INDUSTRIES DE LUXE

labeurs do l'agriculture : dès lors l'agriculture se restreindra au lieu de s'étendre ; l'armée perdra ses plus vigoureux soldats, les métiers pénibles leurs plus nerveux artisans. Le luxe et ses inséparables compagnes, la volupté, la mollesse, l'oisiveté, se propageront dans les villes, et en corrompront, en abâtardiront les habitants. Il n'y a point à capituler avec la passion pour les étoffes de soie et les vêtements somptueux : elle doit être réprimée et vaincue par des lois somptuaires, contenant à la fois prohibition de laisser entrer dans le royaume aucunes étoffes de luxe, et défense aux citoyens d'en porter ' .

Ces objections n'étaient pas solides. Les expériences particulières et restreintes faites depuis de longues aimées, les expériences publiques et sur une grande échelle faites en 1602 et 1603, prouvaient, contre l'opinion de Sully, quedanslescinq sixièmes de la France, le mûrier et les vers à soie trouvaient un climat favorable. Les travaux de la campagne ne pouvaient occuper tout le monde, parce que la différence d'âge, de forces, d'esprit, de résidence même, s'y oppose souvent, et entraine une partie des populations vers les travaux de l'industrie, à défaut de laquelle ces populations restent condamnées à l'inertie. Dans les trois provinces de Dauphiné, Provence, Languedoc, où la culture de la soie avait pris une grande extension , et dans les pays où elle s'était établie sur quelques points, bien avant 1599, les champs n'avaient pas été désertés, l'agriculture n'avait rien perdu, le courage n'avait pas faibli, les recrues de l'armée et des métiers qui exigent la vigueur n'avaient pas diminué. Depuis Sully jusqu'à nos jours, aucune de ses sinistres prédictions à l'égard de l'industrie et des villes manufacturières ne s'est accomplie. Loin de là : autour des grands centres manufacturiers.

1 Sully, (EcoD. roy., c. 1-24, t. I, p. alo, 516.

274 LIV. vil. CH. V. EXAMEN DE CETTE OPINION.

l'agriculture s'est développée et perfectionnée, par la raison qu'ayant à alimenter la population agglomérée des ouvriers, elle a trouvé de faciles et avantageux déboucliés. Les professions pénibles n'ont été nullement désertées. A l'époque des plus grandes guerres que la France ait eu à soutenir, les régiments fournis par plusieurs des villes manufacturières ont été constamment réputés pour leur bravoure, comme l'avaient été, au moyen âge, les corporations des métiers en Flandre. Les arts industriels n'ont pas non plus corrompu les mœurs : en eJBFet, quiconque comparera avec attention et impartialité les mœurs du xvi" siècle aux mœurs des trois siècles suivants, trouvera ({ue ces dernières ont plutôt gagné que perdu avec le temps et les progrès de l'industrie. Enfin, un peuple moderne ne peut s'isoler du reste de l'Europe et vivre comme une communauté de moines. Entre les arts et l'industrie de l'Italie, de la Flandre, de l'Angleterre, la France ne pouvait demeurer dans l'austérité Spartiate. Il restait purement et simplement à savoir si elle tirerait il'elle-même les jouissances que procurent l'élégance et le luxe, en occupant une partie de sa population, ou si elle les achèterait de l'étranger en se ruinant, et en faisant beaucou}) d'oisifs et de gens demandant l'aumône. Des nombreux motifs dont Henri appuyait son opinion, nous ne connaissons que cesdeuxderuiers,lesquelsdu reste sont capitaux. Sully a omis les autres dans ses Mémoires ; il nous apprend seulement que le roi trouvait ses propres raisons infiniment meilleures que celles de son ministre, et la postérité s'est rangée de son avis.

Sully fit ce que fera tout ministre, tout administrateur consciencieux. Après avoir soutenu son sentiment avec force, même à plusieurs reprises ditierentes, et tout en gardant ses convictions, il mit son point d'honneur, comme nous allons le voir, à exécuter avec ponctualité et

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