‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 60 sur 199 · LES TOILES FINES, FAÇON DR HOLLANDE · texte numérisé non relu

LES TOILES FINES, FAÇON DR HOLLANDE

aux divers artisans et aux diverses industries, et que nous ferons bientôt connaître en détail'. C'est la première origine de la célèbre manufacture de la Savonnerie.

En 16Ûi, la commission du commerce disait au roi, dans le recueil ou rapport qu'elle lui présentait : « La manufacture nouvelle des toiles fines et façon de Hollande, et autres semblables qui sont si chères, ne s'est faite jusqu'à présent en France; et nous sommes contraints de les achepter des étrangers, où il se transporte une grande quantité d'or et d'argent. Cependant, nous en avons les lins et autres principales estoffes abondamment en France, plus que lesdits étrangers, qui les viennent prendre et acheter de nous, pour nous les revendre manufacturés incontinent après, et y gagnent le quadruple et plus', ce qui ne procède que de la seule industrie de les blanchir, façonner et polir. Mais il s'est trouvé deux riches marchands qui ont entreprins de les faire tiler, manufacturer, blanchir et façonner dans les fauxbourgs de la ville de Rouen , en telle quantité qu'ils en fourniroient la France. Leurs mémoires et propositions ont été examinés et délibérés en la compagnie desdits sieurs commissaires, par le commandement et renvoy à eux faict par Sa Majesté. Ils en ont donné leur advis sous le bon plaisir de sadite Majesté, et ils espèrent (\\\''\\ en proviendra un grand trésor à la France quand il sera exécuté'. « En 1607, l'exécution avait suivi la proposition, et cette richesse industrielle était acquise au royaume. Le roi avait pris l'entrepreneur sous sa protection, avait aidé son établissement par une subvention

' B. Laffemas, Recueil de ce qui se passe, etc., art. 21, Arch. cur., t. XIV, p. 231 et 232. Voir plus loin la citation de Sauvai.

2 B. I.affemas, Recueil de ce qui se passe, etc., article 24, Arch. cur., t. XIV, p. 232, 233.

29i ■ LIV VII. cil. V. LES DENTELLES, LE CUIU DORE ET DRAPE.

considérable qu'il arrachait à l'économie trop parcimonieuse tle Sully, et il avait affranchi l'Etat de la coûteuse importation des tissus de toile fine de Hollande '.

En 1596, deux hommes venus des Pays-Bas avaient apporté à Senlis et dans les villages environnants l'art de faire la dentelle, que l'on nommait alors ouvrage de Planchée. Le roi tendit également la main à cette industrie, qui se développa promptement parmi les nationaux, et qui livra au commerce des produits d'une rare perfection en très-grande abondance ^

Nous aurons épuisé la liste des industries de luxe encouragées par le roi, quand nous aurons mentionné celle des tapisseries de cuir doré et drapé, de toutes les sortes et de toutes les couleurs, plus belles et plus solides que la broderie : ces tapisseries paraissent avoir eu une grande vogue dans les premières années du xvii* siècle ^

Ces établissements formaient les diverses parties d'un plan général que Henri avait arrêté, se rattachaient tous à quelque grande pensée, à quehjue noble idée mère, saisie par les contemporains , et transmise jusqu'à nous par leur intermédiaire. Les manufactures de cristaux et de glaces avaient pour mission spéciale de fournir des moyens d'existence aux gentilshommes tombés dans la misère, qui pouvaient se livrer à ce travail et à ce trafic sans' déroger à la noblesse. Toutes les autres manufactures d'objets de luxe, ainsi que celles de cuir doré et drapé, « qui occupaient de grandes boutiques dans les

> Lettre de Henri IV à Sully, du 22 août 1607: « Mon amy, j'ay » appris que Vieiuie fait dilEculté de coatreroUer l'acquit pour les » entrepreneurs de toile à la façon d'Hollande, en la forme qu'il a » esté expédié. Commandez le luy à ce qu'il les depesche prompte- » meut, car c'est chose que je veux. »

^ B. Laffemas, Reiglement général pour dresser les manufactures en France, p. 10.

3 B. Laffemas, Recueil de ce qui se passe, etc., n» 7, p. 2-24. — 1'. Cayel, Chrou. sept., 1. VH, t. LI, p. 284 A.

PLAN GRNÉrtAL AUQUEL SE riATTACHENT CES DÉTAILS. 295

faul)Ourgs Saint-IIonoré et Saint - Jacques , » étaient chargées d'employer et de nourrir une rpiantité de pauvres gens'. De plus, Henri avait conçu, et il réalisa le projet de former à Paris, dans son propre palais, un foyer d'art et d'industrie , dont il pût répandre les lumières sur toutes les provinces du royaume. Il voulut constituer notre pays à nouveau , et y établir un ordre de choses où l'esprit humain exercerait une puissance égale à celle des armes, à celle de la force matérielle. Il assigna enfin et voulut assurer à la France, parmi les nations de l'Europe, le rôle magnifique de promotrice de l'intelligence et de la civilisation. Il se flattait, non sans raison, de consommer ainsi l'œuvre de François I", dont il se glorifiait d'être à cet égard le continuateur ^ Sauvai, le plus religieux dépositaire, après Pasquier, de nos traditions nationales, s'exprime ainsi sur les projets réalisés de Henri IV :

« Le roi s'étoit proposé d'avoir chez lui toutes sortes de manufactures et les meilleurs artisans de chaque profession, tant pour les maintenir à Paris que pour s'en servir au besoin : il vouloit que ce fût comme une pépinière d'ouvriers qui pût produire une quantité d'excellents maîtres, et en remplir la France. 11 pratiqua sous la galerie du Louvre divers appartements afin de les y loger, et il leur accorda, en 1608, toutes les prérogatives les plus favorables à leur industrie et au commerce qu'ils pouvoient en faire... Il avoit, dans les galeries du Louvre, les meilleurs sculpteurs, horlogers, parfumeurs, couteliers, graveurs en pierres précieuses, forgeurs d'épées d'acier; les plus adroits doreurs, damasquineurs, faiseurs d'instruments de mathématiques ; trois tapissiars, l'un des ouvrages du Levant, les deux autres de haute lisse.

' B. Laffemas, ibid., p. 224, 225.

2Thuanus, 1. CXXIX, § 3 du texte, t. XIV, p. 142 de la traduction. « Il » exécuta tout cela avec tant de maiinifieence, qu'il sembla plutôt » vouloir surpasser François 1", son ixrand oncle, que Vimitt^r. Il étoit » ravi quand on disoit qu'il lui ressembloit non pas tout à fait par la » taille, mais par les traits, la srandeur d'âme, les inclinations. »

2% LIV. vil cil. V. ETAT DES INDUSTRIES DE PREMIÈRE NÉCESSITÉ.

» Une colonie de sculpteurs, d'architectes , de tapissiers et autres semblables occupe tout ce qu'il y a de logement au-dessous de celte galerie. Ces divers appartements avoient été destinés par Henri IV pour les artisans les plus renommés. Car le dessein de ce prince èloit de loger dans son Louvre les plus grands seigneurs et les plus excellents maîtres du royaume, afin de faire comme une alliance de Tesprit cl des heaux-arts avec la noblesse el l'épée. Mais parce que son palais n'étoit pas encore en état de loger tant de monde, il se contenta d'abord d'y voir les artisans, tous au reste en grande réputation, et les premiers de leur siècle chacun en son genres »

§ V. Le roi restaure et développe les industries de première nécessité.

Autant le roi avait mis d'ardeur et d'intelligence à naturaliser dans le royaume les industries de luxe dont il avait enlevé le secret et l'exercice exclusif aux étrangers, autant il apporta de soin et d'attention à rétablir et à développer les industries de première nécessité, dont plusieurs causes réunies avaient amené la décadence.

La guerre civile, prolongée pendant plus de trente ans, avait développé le luxe au lieu de le restreindre ; parce ({ue , d'une part , elle avait fait des fortunes de parvenus, et que , d'un autre côté, ne donnant à personne un lendemain assuré , elle avait précipité la plupart de ceux qui avaient conservé quelques ressources dans des habitudes désordonnées. Mais, comme nous l'avons vu, elle avait réduit à une telle détresse la masse de la population des campagnes et une partie des populations des villes, qu'elle ne leur avait pas laissé les moyens de se procurer le plus strict nécessaire ; elle avait amené ainsi le chômage de beaucoup de luanufactures. Elle en avait détruit beaucoup d'autres par ses ravages ; elle avait de plus interrompu partout les communications et le commerce. Ainsi, en

' Sauvai, Histoire et recherches des Antiquités de Paris, t. II, p. 507 et 40.

MONSTRUEUX AP.US DRS COriPORATlONS D'aRT? ET MÉTIERS. 297

1597, toutes les industries de première nécessité avaient été réduites, toutes avaient souffert, et bon nombre avaient péri.

L'industrie s'était fait autant de mal à elle-même par sa tyrannie et par son improbité, qu'elle en avait reçu du renversement de l'ordre public et de la fureur des armes. Dans tous les bourgs et villes de France, indistinctement, depuis le règne de saint Louis, les artisans et marcbands étaient réunis en corps ou communautés d'arts et métiers; mads, dans certaines localités, les maîtrises jurées avaient été établies, et elles n'existaient j>as dans d'autres ^ Partout où elles avaient été établies, c'est-à-dire dans la plupart des grandes villes, les artisans et marchands étaient divisés en deux classes : celle des maitres jurés, ainsi nommés parce qu'ils prêtaient serment devant le juge au moment ojj ils étaient admis à la maîtrise, et celle des apprentis et compagnons aspirant à la maîtrise. Jusqu'au commencement du seizième siècle , nul apprenti ni compagnon n'avait pu devenir maître juré, et n'avait obtenu la faculté d'exercer une profession industrielle, sans avoir au préalable subi de longues et nombreuses épreuves, et sans avoir obtenu des lettres du roi des merciers de la corporation.

François I" avait reconnu que les rois des merciers, de concert avec les maîtres jurés des communautés, exerçaient d'une manière abusive les droits et privilèges dont le temps les avait investis. Il avait supprimé les titres et

1 Édit du mois d'avril 1597, articles 3 et 4, dans les Ane. lois franc., t. XV, p. 138, 139. « Tous marchans vendans par poids ou mesures. » et tous autres faisans profession de quelque trafic de marchandise, » art ou mestier que ce soit, es villes, fauxbourgs, bourgs, bour- » gades et autres lieux où les dites maistrises jurées ne sont encore » establies. — Eujoiguons très expressément à tous les corps et com- » munautez des marchans, tant des villes et lieux jurez que non ju- » rez. )'

298 I.IV. vil. CH. V. I.Kîî MAITRES JURF.S ET LES ROIS DE? MERCIERS.

attributions des rois des merciers , réuni leurs droits à la couronne, et réservé à la royauté le pouvoir d'accorder ou de refuser à un citoyen l'autorisation d'exercer la profession d'artisan et de marchand : mission grave et délicate, puisque les particuliers et la société avaient un égal intérêt dans la juste et bonne distribution de ces autorisations. François I^r avait donné pour inspecteurs et pour censeurs aux communautés les gardes jurés, dont les fonctions déjà anciennes étaient électives et bornées à deux ans. Les gardes jurés avaient été chargés par ce prince de surveiller la conduite et les progrès des apprentis et des compagnons , de leur faire subir les épreuves nécessaires pour établir leur capacité, et de les déclarer ensuite aptes à la maîtrise, que le gouvernement seul leur conférait. Les gardes jurés exerçaient, sur tous les maîtres anciens et nouveaux, une exacte surveillance « pour les policer et )) discipliner en leurs estats et exercices. » Ils les forçaient à observer les statuts de leur communauté, les ordonnances des rois relatives à leur commerce ou industrie ; et ils obtenaient ainsi qu'ils ne donnassent au public (jue des denrées et des produits irréprochables. Sous le faible gouvernement des derniers des Valois , cette organisation et cette police nouvelle des communautés avaient péri, avec l'autorité royale, au milieu de l'anarchie ; et, dès ce moment, le despotisme et la licence avaient exercé tous leurs excès au sein des corporations.

Les rois des merciers s'étaient rétablis ; ils avaient fait revivre leur nom et leurs attributions. Ils avaient passé un accord avec les anciens maîtres jurés des communautés, et. tous ensemble, ils avaient établi un ordre de choses d'une injustice et dune violence révoltantes. Ils avaient fixé à cinq ans au moins, souvent à sept ou à huit, le temps de l'apprentissage, et l'avaient rendu fort coûteux. Ils avaient soniuis les compagnons aspirant à la

SUITK Di: TABLEAU DES ABUS. .299

iiiaitrise, à des visites, à des examens, à l'achat des lettres (le maîtrise, à des Lanquets de réception, entraînant ensemble des frais tels que bien peu d'aspirants avaient les moyens nécessaires pour les acquitter. Quand, par hasard et par exception, les compagnons pouvaient satisfaire à cette multitude d'exactions, ils étaient arrêtés et repoussés par la confection du chef-d'œuvre toujours jugé arbitrairement. Dans ce système , les maîtres jurés n'avaient plus laissé arriver à la maîtrise que leurs enfants ou leurs [parents, de telle sorte que l'exercice des professions d'artisan et de marchand était devenu le privilège exclusif de ([uelques familles. Ils avaient extrêmement réduit le nombre de ceux qui exerçaient la même profession, pour concentrer entre eux et augmenter les bénéfices : il y avait donc monopole. Ils jouissaient , non pas seulement gratuitement, mais même en se faisant payer, pendant de longues années, du travail des apprentis ; quand l'apprenti était devenu compagnon , ils le réduisaient pour toute sa vie à une subsistance précaire sous l'empire de maîtres absolus. Outre ces avantages communs à tous les maîtres jurés de chaque corporation, les rois des merciers avaient iiors part les bénéfices qu'ils tiraient du prix mis par eux aux visites, examens , délivrance des lettres de maîtrise ; et, de plus, le premier rang et l'autorité dans leurs corps. Cette œuvre d'iniquité avait produit des fruits dignes d'elle. D'un côté, les apprentis, les compagnons et leurs familles nourrissaient des haines furieuses contre les maîtres jurés et les rois des merciers. D'un autre coté, dans beaucoup de localités , les professions industrielles étaient exercées par les moins intelligents, les moins adroits, les moins probes.

Dans un édit rendu par Charles IX aumoisde mars 1 57 1 , on trouve la liste des fraudes commises par deux corporations seulement des arts et métiers ; cette liste est déplo-

300 I.IV. VII. CM. V. CAIISKS DES ADUS.

rablement lonjçue. Elle prouve combien, dès lors, lu survtMllarK'C sur la fabrique et sur la vente des [iruduits s'était ralentie. Elle cessa tout à fait pendant toute la durée de la Ligue pour deux causes. En premier lieu, les magistrats, alors peu nombreux du reste, préposés dans cbaquc ville à la police, n'exercèrent plus aucune répression : dans les villes restées fidèles au gouvernement, ils se gardèrent bien de provoquer le mécontentement des corporations partout puissantes; et ils fermèrent les yeux sur leurs abus ; dans les villes révoltées, leur autorité périt avec celle du roi. En second lieu, les gardes jurés, inspecteurs établis sur cbaque communauté, surveillants bien autrement nombreux, bien autrement efficaces que les magistrats de police , furent dépouillés de leurs prérogatives par la violence des rois des merciers et par la connivence des maîtres jurés. Dans presque toutes les villes, les gardes jurés avaient donc entièrement disparu ; dans quelques-unes , ils s'étaient indignement transformés en rois des merciers. Les rois des merciers avaient à se faire pardonner leur usurpation d'autorité , les profits illicites (ju'ils tiraient des aspirants à la maîtrise, et ils avaient de plus les mêmes intérêts communs que les maîtres jurés : aussi leur avaient-ils tout passé, tout permis. Dès ce moment, les maîtres jurés , artisans et marcbands , s'étaient mis en possession non de la liberté, mais de la licence, et en avaient fait le plus méprisable usage : les artisans et manufacturiers n'avaient plus fabriqué que des denrées de la plus mauvaise qualité; les marchands avaient employé de faux poids, de fausses mesures et de fausses marques. Qu'on en juge par un exemple , par celui de la draperie. Les manufacturiers avaient employé des laines médiocres ou mauvaises ; ils avaient falsifié ou corrompu les ingrédients pour la teinture, de telle sorte que leurs draps avaient |)erdu à la fois la solidité et la beauté : les

DI-.PI.OIUP.LES RÉSULTATS DES ABUS. 30l

marchands, de leur côté, avaient friponne l'acheteur sur l'aunage et sur la qualité du drap.

Par une conséquence forcée de ces révoltants abus ou plutôt de ce brigandage , les diverses classes de citoyens n'avaient plus reçu des marchands et artisans que des aliments grossiers ou malsains; que des maisons mal construites ou mal réparées et des logements incommodes ; que des habillements sans solidité et dun usage gênant. Leur santé, leur vie même, déjà compromises par la mauvaise qualité des aliments et des boissons que leur livraient les marchands, étaient exposées à d'autres périls j)ar la détestable constitution des communautés. Les chirurgiens, les apothicaires , les barbiers prati(juant la saignée , étaient rangés alors dans les corporations d'arts et métiers, et leur réception était devenue exclusivement une affaire d'argent ou d'intrigue. Quiconque se confiait à ces hommes ignorants, maladroits, souvent corrompus, courait risque d'être estropié ou empoisonné. Toute la société civile avait donc souffert, et l'industrie et le commerce avaient reçu en même temps les plus graves atteintes. La France avait été autrefois le marché de plusieurs nations de l'Europe pour la draperie de laine, les toiles, les cuirs '. Depuis que ses fabriques ne donnaient plus que de mauvais produits, les étrangers avaient cessé entièrement de s'approvisionner chez elle. Quant aux nationaux, les uns se pourvoyaient chez les nations voisines des objets de première nécessité comme des articles de luxe; les autres, n'obtenant de nos artisans et de nos marchands que des fournitures dont ils étaient justement mécontents, avaient restreint leur consommation au plus strict nécessaire. On peut apprécier la réduction que toutes les industries avaient soufferte, en se rendant compte de celle qui avait

' Barth. Laffemas, Advis et remoustrance à MM. les commissaires députez du roy. Paris, 1600, p. 3.

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