CHAPITRE VI
Commerce intérieur. Voies de communications. Commerce extérieur.
s V. Etat du commerce intérieur de la France en ISQ?, et du commerce extérieur, de 1597 à 4603. — Etat du commerce intérieur. Le commerce intérieur est entrave par l'état de la navigation des fleuves et des rivières, des ponts, îles routes, et par les péages indus que les partirullers ont établis durant les troubles. — Etat du commerce extérieur. Rapports commerciaux de la France et de l'Angleterrc- Pirateries et autres violences exercées par les Anglais contre le commerce mari, time de la France. Leurs efforts pour détruire entièrement ce commerce, et pour y substituer le leur dans les deux pays. — Incessantes et vaines réclamations du roi auprès du gouvernement anglais. Mesures qu'il prend pour réprimer les violences des Anglais contre notre commerce : lettres de marque, et de représailles, courses en mer. Règlement pour la confiscation et la vente au profit de l'Etat des draps et autres produit s anglais jugés de mauvaise qualité. Elisabeth demande rajournement des moyens de la force, employés par la France, comme représailles, propose les voies de conciliation et un traité. Quand les Anglais ont obtenu ce qu'Us désirent, ils négligent de donner satisfaction à la France : Henri les rappelle à l'exéciition de leurs promesses, en établissant le droit d'an crage sur les navires étrangers. Dans le traité à Intervenir, l'Angleterre veut imposer à la France le droit de visite et autres clauses préjudiciables, rejetées par le roi. Au sujet des démêlés de commerce, la politique d'Elisabeth devient de nouveau hostile à la France. Le roi évite une rupture ouverte, et combat les pirateries des Anglais en les menaçant d'exercer des représailles en terre, et tl'interdire h l'Angleterre tout commerce avec la France. La mort d'Elisabeth survient sur ces entrefaites. — Souffrances du commerce de la France dans ses rapports avec l'Espagne, l'Italie, la Porte-Ottomane, jusqu'en 1603.
5 IL Travaux de Henri IV et de Sully relatifs aux voies de communication par terre. Boutes et ponts. — Haute importance des voies de con)munication pour le commerce — Etat des routes et des ponts en 1597. — Réformes opérées par Henri IV et par Sully dans le but de rétablir les routes et les ponts. — Sommes consacrées par le gouvernement, les provinces, les communes, aux routes et aux ponts. — Les routes partout rétablies dèslGOG, et plantées d'arbres nommés les Rosnys. — Les ponts partout réparés ; leur nombre très augmenté. Ponts de Saint-Cloud, Mantes et Rouen. Pont et port de Rouen. Pont d'Avignon ou de Saint-Benezet.
$ IIL Etat de la navigation intérieure de la France en 1597. — Importance des voies de < ommunication par eau, naturelles et artificielles.— Interruption de la navigation sur les fleuves et rivières en 1597. - Diverses espèces de canaux. Trois époques et trois systèmes successifs de construction des canaux. Projets et essais de canaux en France sous François l''. Canal d'irrigalion exécuté sous le règne de Henri H, par Craponne. Plan de deux canaux de grande navigation, dressé par Craponne.
32i I.IV. vil. CH. VI. CONTENU Df CHAPITRE.
5 IV. Travaux de Henri IV et de Sully relatifs aux voies de communication par eau. Cours et navigation des rivières, canaux, lignes de petite et de grande navigation. — But que se propose le gouvernement de Henri en renflant les rivières navigables. Travaux pour rendre navigables toutes les rivières qui peuvent le devenir. Canaux, lignes «le navigation intérieure. Erreur sur le nombre des canaux, sur les lignes de petite et grande navigation, projetés ou exécutés sous ce règne — Enquête sur les canaux de 1597 à 1601. Enquête sur le canal de Languedoc en particulier. Renseignements fournis par Joseph Scaliger. Renseignements fournis par le cardinal de Joyeuse : lettre de ce prélat sur le plan de Crapouoe pour le canal de L-inguedoc, et pour la jonction des deux mers. — Analyse du plan de Craponne et de ses élèves. Quel est le système de construction de Craponne el de ses élèves, d'après les définitions de la science, et au jugement des Ingénieurs de nos jours. Ce système est le système des canaux à point de partage. Principe et mode (l'établissement des lignes de navigation, d'après Craponne et ses élèves. La France mise en possession des moyens de construire des canaux, d'établir des lignes de petite et de grande naviggtion Intérieure, en jolç^nant ensemble les fleuves et les rivières, et en faisant communiquer la Méditerranée avec l'Océan atlantique et la mer du Nord. — Part de Henri IV et de Sully dans l'application et l'exécution. Ils font faire le plan et le tracé de quatre lignes <le grande navigation intérieure : 1' La lignedu Midi nu Sud-Ouest, laquelle doit pnir la Méditerranée à l'Océan au moyen du canal de Languedoc. S" La ligne du Midi à l'Ouest, traversant la moitié du royaume, qui unira la Méditerranée à l'Océan par le Rhône, la Saône, la Loire, au moyen du canal du Charolais ou du Centre opérant la jonction de la Saône avec la Loire. 3" L:i ligne du Midi au Word-Ouest, qui unira la Méditerranée à la Manche par le Rhône, la Saône, la Loire jusqu'à Briare, la Seine, au moyen du canal de Briare joignant la Loire ii la Seine. La même ligne du Midi au Nord- Ouest, qui unira la Méditerranée à l'Océan pai le Rhône, la Saône, la Seine, mais en jolgn,'itit la Saône et la Seine, par l'intermédiaire de 1 Yonne, au moyen du canal de Bourgogne, portant l)eaucoup plus au Nord que le canal du Ciiarolais ou du Centre. 4° La ligne du Midi au Nord, qui unira la Méditerranée à la mer du Nord, par le Rhône, la Saône, la Meuse, le Rhin, au moyen de canaux formant la jonction entre la Saône d'une part, la Meuse et le Rhin d'une autre. — Travaux préparatoires décidés ou commencés sur ces quatre lignes de grande navigation Intérieure. — Travaux exécutés sur les canaux de petite navigation de l'Aisne et de la 'Vesle, de la Vienne et du Claln. Projet pour le canal de Beaucalre. — Détails sur les travaux exécutés pour 1 ouvertare de la ligne de gi'ande navigation du Midi au Nord-Ouest, et pour la jonction de la Loire avec la Seine. Canal de Briare. Importance de ce canal : sa construction. Il est établi dans le système des canaux tt point de partage; preuves nombreuses de cette vérité. La navigation du canal est soigneusement alimentée d'eau dans tout le développement du canal. Opinion générale en 1610 sur le prochain achèvement du canal. Les causes qui empêchèrent l'achèvement immédiat furent purc:iient externes. Presque tous les travaux du canal de Briare, exécutés par Henri IV el pjr Sully, subsistèrent après eux. Ils sont les seuls auteurs véritables du canal. Acuévement du canal de lîriare sous Louis XIII; <iup|le part réelle y prirent les deux entrepreneurs Bouteroue et Guyon. Résume relativement à ce canal : erreur d'un écrivain moderne relativement à sa construction. Résumé des plans de Henri IVet de Sully pour la navigation intérieure de la France.
S V. Travaux de Henri IV et de Sully relatifs aux moyens de transport, et à l'éco-
LBS DEUX CONDITIONS TOim LA PROSPÉRITÉ DU rO.MMKIlCl': 325
nomifi sur les frais de transport. Coches ou voitures puhlùjws par terre et par eau, chevaux de relais et de hataf/e. Mesures lér/islatives protectrices du commerce intérieur et de la foi publique. Tentatives pour la réforme des monnaies. — Moyens (le transport parterre existant en 1594. — Réforme et police des trois voitures publiques existant en 1594 — Etalilissement des lelais de chevaux sur toutes les routes sans exception et sur les rividrcs, par IVdit du n)ois de mars 1597. Proffrds et salutaires effets de cet établissement de 1597 à 1602 : le service des relais uni aux postes Les coches ou voilures publiques multipliés et établis sur toutes les routes. Origine des messageries et diligences modernes et des roulaf^es. — Le commerce protégé contre Pavidlté des grands : édit sur les toiles et autres édits bursaux qu'on surprend d'abord au roi, sur lesquels il revient ensuite, et qui restent sans effet. — Mesures législatives. Les transactions et le commerce menacés de subversion par la caducité des engagements que prennent les femmes, et par la banqueroute. Abrogation du sénalusconsulle Velleien ; édIt contre les banqueroutiers. — Désordres existant dans les monnaies à la fin du xvie siècle. Edits de 1001 et de 1002 pour la réforme des monnaies : l'édit de 1602 prévient, au moins en partie, l'enlèvement des monnaies françaises par les étrangers. Projet de réforme générale des monnaies, et édit de 1609 : excellence des principes, vices dans l'exécution projetée; l'édit reste sans exécution.
VI. Mesures prises par Henri IV et par Sully, traités conclus en faneur du commerce extérieur, 1003 • 1010. — Commandements de Mahomet III pour pi'otéger le commerce de la France contre les pirateries. Traité de commerce entre la France et la Turquie, conclu sous Achmet le. Les ports et marchés de l'Empire ottoman ouverts au commerce français, et les marchands français protégés dans les Échelles contre les-vlolences des agents turcs. La France rétablie dans ses prérogatives de prépondérance à Tégard <les auties puissan<-es de l'Europe. — Traité de 1604 entre la France et l'Espagne : abolition de l'impôt sur les produits français. -- Rapports coramereiaux de la France avec l'Angleterre sous Jacques 1er. Traité de commerce de 1606, entre la France et l'Angleterre, établissant pour le commerce français la liberté et l'égalité avec le commerce anglais. — Terme mis aux exactions de la Savoie, en 1603. — Commerce avec l'Allemagne et la Pologne : traité avec la ligue hanséatique. — Grands résultats des travaux du roi et de son gouvernement se rapportant au commerce.
Dès que l'industrie manque des moyens de placer facilement et sûrement ses produits , chez les nationaux et chez les étrangers, elle n'est plus que l'emploi en pure perte des capitaux, du temps, des efforts d'esprit de toute une classe de citoyens ; elle n'est plus qu'une ruine. Dans ces conditions, après des essais et une attente de deux ou trois ans, elle périt, quelque heureuses, quelque brillantes qu'aient été ses tentatives au début.
Yainement donc Henri, Laffemas, les membres de la commission ou conseil du commerce se seraient épuisés
320 MV. vil. CII. VI. LE COMMERCE INTÉRIEUR ENTRWÉ
en efforts pour ranimer les anciennes industries, pour créer tant d'industries nouvelles, si le roi, en même temps, n'était parvenu à donner à la production des débouchés pro- [»ortionnés à son activité et à sa fécondité II s'agissait pour lui d'établir dans son royaume des rapports assurés et des moyens de communication entre les manufacturiers et les consommateurs, entre ceux qui produisaient et ceux qui avaient le besoin d'employer les produits, avec l'argent nécessaire pour les payer. Au dehors, il fallait que le roi obtînt de ceux des souverains étrangers chez lesquels il y avait industrie et commerce , une protection et des facilités pour notre commerce, égales à celles que le commerce des sujets de ces souverains trouvait en France. 11 fallait encore amener ou contraindre les princes dont les sujets n'avaient pas de commerce, parce qu'ils n'avaient pas d'industrie, à ce qu'ils ne fermassent pas leurs pays à nos produits, en les frappant de droits d'entrée excessifs.
Cette régularité et cette facilité de rapports de province à province et de ville à ville dans l'intérieur du royaume, cette protection au dehors, tout nécessaires, tout indispensables même qu'elles fussent à l'existence de l'industrie et du commerce de la France, étaient pourtant à établir entièrement et à nouveau en 1597 pour le commerce intérieur; et plus tard encore, de 1597 à 1603, pour le commerce extérieur. Les guerres civiles et étrangères avaient eu pour effet de détruire presque toutes les communications entre les diverses provinces du centre de la France, et de les placer à l'égard les unes des autres dans un isolement dont on ne peut se faire une idée aujourd'hui. Les communications intérieures ont lieu au moyen de la navigation des rivières, des ponts, des routes. Or, les gouverneurs de provinces et de villes, les gentilshommes propriétaires de châteaux avaient profité de Tanar-
EN 159"/, PAR 1,'KTAT Dr, TOUTES LES VOIES DE COMMUNICATION. 327
cliie et (lu lj(!soin que l'on avait d'eux, pour établir à leur prolit tl'inriombrables péages sur les rivières : les marchands ne pouvaient plus parcourir deux lieues sans avoir ([uelque droit à payer, et dès que le trajet était long, les droits et les frais se trouvaient tellement multipliés que tout commerce devenait impossible '. Pendant le cours d'hostilités si longtemps prolongées, les armées et les garnisons avaient pour les nécessités de leur défense, détruit une multitude de ponts ; les autres étaient tombés en ruines par défaut d'entretien. Il en était de même des routes. Les dépenses de la guerre, auxquelles s'étaient jointes de folles prodigalités sous Henri ITI, avaient absorbé, dévoré le produit des impots, et amené l'aliénation de la plus grande partie du domaine de la couronne, tandis que les ravages de la guerre avaient détmit les biens ou supprimé les ressources des communes grandes et petites, des villes et des villages. Il n'était plus rien resté h personne pour les travaux publics. On va voir par le témoignage de deux contemporains, à quel point ces causes réunies avaient brisé toute communication, tout commerce entre les provinces et les villes du royaume les plus rapprochées les uns des autres.
(I Quelle apparence, je vous prie, que les marchands soient contraincts, en beaucoup d'endroits, se destourner de plus de trente ou quarante lieues, pour la rupture ou danger du droict chemin? Il ne se faut pas estonner si beaucoup de villes qui estoient sur de grands passages, et souloient trafiquer autrefois, sont maintenant pauvres et disetteuses; c'en est ici la principale occasion.
» L'advis des sieurs commissaires ordonnez par Sa Majesté est jà dressé, avec grande connoissance de cause, pour restablir la navigation de la rivière d'Oise, depuis la Fère en Picardie, jusques à Chauny,
' Isaac Laffemas, Hist. du commerce, p. 426. « Les droits de péages, )) passages, bords et abords, n'ont jamais esté imposés par les princes » que pour la conservation des marchands, seureté et entretenemeul » des chemins. Néanmoins aujourd'hui les administrateurs d'iceux » corrompent et gastent cet ordre à la ruyne de nostre commerce. »
328 I.IV. vil eu. VI SOUFFRANCES DE NOTUE COMMERCE EXTERIEUR.
comme elle exlcit aupnravnnl les premiers troubles. Les habiUrils de la Fère m'ont laissé quelque temps entre les mains des pièces pour cet effet. Ils m'ont fait les plaintes en vostre conseil, Sire, et remontré comme ceux du pays d'Artois et de Thièrarche avoient délaissé le commerce qu'ils faisoient avec eux, pour l'incommodité des ponts, chaussées et passages, ce qui est grandement considérable i. »
Les misères et les souffrances de notre commerce avec l'étranger ne pouvaient surpasser celles de notre commerce intérieur, mais elles les égalaient. Les fautes de notre diplomatie pendant les deux derniers règnes, les exigences de notre situation politique, et la guerre ouverte sous Henri IV, avaient amené les choses au point que les marchés étrangers étaient presque complètement fermés à notre commerce, tandis que nos provinces, nos villes,, nos villages même étaient ouverts au commerce et aux produits des étrangers.
Le commerce extérieur était fait alors par les provinces frontières et maritimes de Picardie, de Normandie, de Bretagne, de Guyenne, de Languedoc, de Provence, de Lyonnais. La Picardie commerçait avec les Pays-Bas^ la Normandie et la Bretagne avec l'Angleterre, la Guyenne et le Languedoc avec l'Espagne, la Provence et le Lyonnais avec l'Italie. Les principales villes servant d'entrepôt et de transit aux produits de ces provinces et des pays avoisinants étaient Amiens, en Picardie ; Rouen et Caen , en Normandie ; Nantes, Saint-Malo, Vitré, Brest, Saint- Pol-de-Léon, dans la haute et basse Bretagne ; Bordeaux Bayonne, Saint-Jean-de-Luz, dans la Guyenne ; Marseille, en Provence; Lyon, dans le Lyonnais. Cette statistique est foiu'nie par la correspondance de Henri IV et de ses agents diplomatiques -.
* Barthélémy Laffemas, Recueil présenté au roy de ce qui se passe en l'assemblée du commerce, n° 34. — Isaac Laffemas, Hist. du commerce, t. XIV, p. 238, 239, 425, 426.
2 Voir les Lettres missives de Henri IV, du 22 août 1598 au 30 no-
HAI'POUTS COMMERCIAUX DE LA FRANCK AVEC I.'aNCLF/IERRK. 329
Les causes de l'état de dépérissement auquel notre commerce extérieur était réduit, en 151)7, remontaient au règne de Charles IX, et depuis lors s'étaient sans cesse accrues. En 1572, quoique le commerce eût déjà souffert (les atteintes portées par les factions à Tordre public et aux ressources intérieures du pays , notre commerce se soutenait encore , parce (ju'il trouvait au moins liberté et facilités suffisantes pour ses opérations chez les nations voisines de la France. Mais, à partir de ce temps, il avait perdu un à un tous les principes de sa prospérité.
Le 29 avril 1572, (Uiarles IX avait conclu avec la reine d'Angleterre un traité qui contenait deux parties trèsdistinctes. Dans la première, il n'était question que des conditions d'une confédération et d'une alliance défensive entre la France et l'Angleterre ; mais, dans la seconde, le traité politique devenait un traité de commerce, dans lequel l'imprévoyance ou la trahison des négociateurs et des ministres de Charles IX avait laissé insérer une longue série de clauses aussi favorables à l'intérêt anglais que nuisibles à celui de la France. Les Anglais, entre autres avantages, obtenaient le droit d'établir, dans celles des villes de France qui seraient le plus à leur convenance, des comptoirs et des institutions fort semblables à ce que l'on a nommé plus tard des chambres de commerce et des consulats'. Ainsi , tout marchand anglais, à son débarquement en France, trouvait des compatriotes qui protégeaient sa personne et l'aidaient dans toutes ses opérations commerciales ; qui, instruits eux-mêmes des tarifs établis par
vembre 1601, dans le t. V, p. 16, 17, 737-749, et le traité de 1606 avec l'Angleterre, qu'on trouvera ci-après.
1 Le traité de confédération et d'alliance entre Charles IX, roi de France et Elisabeth, reine d'Angleterre, signé à Blois le 29 avril 1572, n'est pas di\isé en articles ayant leur numéro d'ordre. Les paragraphes relatifs au commerce anglais se trouvent à la page 214 A et B du t. V, partie I, du Corps diplomatique de Dumont.
330 I.IV. VII. cil. VI. MAPI'ORT.'; PF, I..\ FRANCF. AVEC l.'ANGI.IiTERRE.
le j^ouvernenient, lui apprenaient si les préposés à la (Juuane française n'avaient pas exigé de lui des droits excessifs ; qui, dans le cas d'une contestation élevée entre lui et l'autorité, les marcliauds ou les habitants de la localité, lui indiquaient à quel tribunal il devait s'adresser, (pielle marche il avait à suivre pour obtenir justice ; qui recevaient ses plaintes ou ses réclamations, et les faisaient valoir auprès des autorités françaises, de l'ambassadeur anglais, du gouvernement d'Angleterre. Dans le traité de 1572 , les marchands français n'avaient obtenu aucun de ces droits, aucune de ces protections. Aussi furent-ils promptement chassés de toutes les villes d'Angleterre par les mauvais traitements ; par le déni de toute justice dans leurs contestations avec les marchands et les habitants ; par le surhaussement arbitraire des tarifs, et les exactions des agents du fisc, auxquels ils furent sans cesse exposés , par l'obligation enfin (ju'on leur imposa de transborder le chargement de leurs navires sur des bâtiments anglais, pour que ce chargement put entrer dans les ports d'Angleterre , et par l'impossibilité à laquelle on les réduisit de rien remporter d'Angleterre, deux mesures également ruineuses pour notre marine marchande ' .
Les intérêts de notre commerce, dans ses rapports avec l'Angleterre, étaient de trois espèces, l'une d'exportation des produits de la France , l'autre d'importation des produits anglais, la troisième de commission et de transport.
On a pu voir précédemment " que les manufactures de quelques-unes de nos villes donnaient des produits d'une grande perfection, tels que les draps fins ou draps du sceau de Uouen. les toiles fines et les serges de Louviers,
' Voir plus loin dans le traité de 1606 avec l'Angleterre la preuve de toutes ces vexations, essuyées par notre commerce, jusqu'au moment où ce traité y mit fin.
■^ Voir ci-dessus à l'article de l'industrie.
HAPPOMTS DK LA FRANCE AVEC L'ANGLETERRE. 331
Saint-Quentin, Amiens. Moins la France fabriquait alors Je gros tissus, d'articles de première nécessité, plus elle aurait eu besoin de multiplier les articles d'industrie recherchée, où elle excellait, et de les placer en Angleterre, ])our rétablir l'équilibre avec cette puissance dans la balance de l'industrie et du commerce. Cependant l'Angleterre avait complètement fermé ses ports et ses marchés aux produits français de cette espèce. La seconde l)ranclie de notre commerce «l'exportation, beaucoup plus importante que la première , aurait dû être le transport, le placement et la vente des produits de notre agriculture (jui, depuis 1596, avaient excédé nos besoins dans quelques localités moins maltraitées par la guerre civile , et qui les surpassaient dans toutes en 1600 '. Les Anglais consentirent bien à laisser entrer nos grains, nos vins, nos fruits, dont ils avaient besoin, et qu'ils trouvaient chez nous meilleurs et à meilleur marché qu'ailleurs, parce que les frais de transport étaient moindres. Notre industrie agricole profita bien de leurs achats. Mais , en admettant chez eux nos produits, en nous acceptant pour approvisionneurs, ils se réservèrent , à notre exclusion et à notre détriment, les bénéfices du transport et de la vente en gros dans leurs ports.
Ils ne laissèrent pas à nos marchands plus de part dans le commerce d'importation des produits anglais chez nous. L'Angleterre, comme nous l'avons établi, nous fournissait une immense quantité d'objets de première nécessité, tels que les gros draps, les bas, les chaussures, la chapellerie ". Il y avait un intérêt considérable pour la France à ce que nos marchands allassent les chercher en Angleterre, les plaçassent dans notre pays , et conservassent au
1 Voir ci-dessus, à l'article de ragricullure, p. 192, 193. - Voir ci-dessus, à Tarticle de l'industrie.
332 i.iv. VII. cii VI. Mir.L'Euns et iNnosriTAi.iTÉ des anglais.
moins, à eux-mêmes et au royaume, les Ix-nétices de ce commerce d'importation en France des [troduits étrangers. Mais nos marchands en furent exclus par les rigueurs calculées de l'inliospitalité anglaise , et remplacés par les marchands anglais : d'où il résulta que, sur ces articles, TAngleterre cumula les proûts de l'industrie et ceux du commerce.
En ce qui concernait le commerce d'expédition et de transport, les Anglais poussaient la passion et les rigueurs de l'exclusion contre la France, au point que leur adminisiration se mettait en opposition avec leur gouvernement pour persécuter les marchands français. En 1508, un marchand de Saint-Malo, nommé Michel Lanne, avait transporté des canons hors d'Angleterre , pour le service et avec l'agrément de la reine Elisaheth. Poursuivi par l'amirauté de Londres, comme coupable de distraction, il avait vainem(ïnt sollicité pendant deux ans le jugement de son procès et les mo}'ens de produire les preuves de son innocence. A peine il avait quitté l'Angleterre pour re- [)asser en France, où ses intérêts le rappelaient, quïl avait été condamné par l'amirauté , lui et ceux qui lui avaient servi de cautions. De 1598 à 1600, Henri I\ , « pour la » justice et la protection qu'il devait à ses sujets, » réclamait contre cette inique sentence , pressait Elisabeth de faire intervenir son autorité royale dans cette affaire , et obtenait d'elle la promesse qu'elle agirait dans ce sens. Tout cela fut en vain. Les instructions données au représentant de la France , lors de l'ambassade extraordinaire de 1603, prouvent que dans l'afifaire de Michel Lanne, comme dans vingt autres semblables, la haine dont l'amirauté de Londres poursuivait nos marchands prévalut contre le droit, la justice, les réclamations du roi de France, allié de l'Angleterre; l'intervention d'Ëhsabeth elle-même, qui n'obtint rien, soit qu'elle ait craint de
MONOPOLE COMIM.RT KTAItl.I l'AK l.'ANC.LFTEIUtR A SON l'ftOFIT. 'Mi"^
(compromettre sa popularité, soit qu'elle ait été vaincue par les lenteurs , les ajournements , la force d'inertie de l'amirauté'.
Dans l'année KIOU , les Anglais, tout en continuant à se fournir en France de quelques-uns des produits de notre agriculture, ainsi (|ue nous l'avons fait remarquer, nous avaient complètement fermé leurs ports. Ils avaient donné une entière exclusion aux produits de notre industrie. Ils ne nous avaient laissé aucune part, ni dans le commerce d'importation des produits anglais en France, ni dans le commerce d'exportation des denrées françaises en Angleterre, ni même dans le commerce de transport et d'expédition. Ils avaient établi à leur profit le monopole poussé à ses extrêmes limites. C'est ce qui résulte, et <les faits connus, et des réclamations adressées l'an 1 600 à la commission ou conseil que Henri avait institué pour lui rendre un compte exact de la situation de notre commerce, et pour chercher les moyens de le ranimer. On lit le passage suivant dans l'un de ces mémoires :
« Il faut avoir égard que nulle manufacture ^ de ce royaume ne peut entrer à présent au pays d'Angleterre, comme l'on souloit faire ^. De sorte qu'au lieu de trafiquer en eschange marchandises pour mai chandises, et recevoir argent des denrées de ce royaume, comme au passé, les Anglais font le contraire, faisant apporter en ce dit royaume telle abondance de leurs manufactures de toutes sortes qu'ils en remplissent le pays, et ne recevant rien de ce qui vient de chez nous '*. »,
' Lettres missives de Henri IV, t. Y, p. 738. — Instructions données' Il l'ambassadeur, envoyé extraordinairement en Angleterre eu 1603. Voir ci-après.
* Ce mot signifie nul objet manufacturé, nul produit de nos manufactures.
3 Gomme cela se faisait habituellement autrefois.
* Advis et remontrance à MM. les commissaires députez du roy. au faict du commerce, par Barth. Lalfemas. Paris, Sylvestre Moreau, 1000, p. 7.
33i 1,1V. vil. CH. VI. PirtATF.lUE,'^ ET r.rtUAUTÉS DES ANGLAIS
Pour détruire complètement notre commerce extérieur et notre marine marchande, les Anglais n'avaient plus qu'à les désoler par leurs pirateries, et après les avoir entièrement chassés de leurs côtes, à leur interdire par cette voie violente et détournée toutes relations commerciales avec les autres puissances de l'Kurope. C'est ce qu'ils firent au niouient où le roi, en conquérant la paix par sa valeur et sa politique , affranchissait notre commerce du dehors des entraves qui, jusqu'alors, avaient pesé sur lui, et lui donnait des princ'ipestout nouveaux d'activité et de richesse. En eil'et, les l)rigaii(iafi,es des pirates anglais, dont le roi avait eu à se plaindre depuis son avènement, devinrent bien plus frécjuents et bien plus redoutables à partir de 15*J8, comme le prouve la correspondance diplomatique du temps.
A cette époque , le désarmement complet de la Ligue, le rétablissement de l'ordre public et de la confiance préparaient aux transactions intérieures des facilités, une activité, une étendue même qu'elles n'avaient pas eues depuis quarante ans. D'un autre côté, la paix de Vervins rouvrait à nos marchands tout le littoral de l'Espagne et les provinces des Pays-Bas demeurées espagnoles. En effet, l'article m du traité de Vervins portait «queletrafiic » seroit libre entre les subjects des roys de France et d'Es- » pagne '. » On voit plus lard ([u'outre le commerce par terre, la France faisait, avec les provinces espagnoles des Pays-Bas, un commerce très-actif dont la ligne était Calais, la côte de Flandre que baigne la mer du Nord , et le cours de TEscaut. Une autre branche de notre commerce du dehors s'étendait à la Hollande et au^ royaumes du Nord. Aussitôt après la paix de Vervins, les exportations de nos denrées , faites par notre conmierce dans ces divers Etats , et surtout en Espagne et dans les Pays-Bas
* Le texte du traité daus P. Cayet, Chrou. sep., 1. I, t. II, p. 11 B.
CONTrtF, LES MAFICIIANDS FRANÇAIS. 335
espagnols, devinrent très-considérables Elles consistaient principalement en blés, en vins et en toiles. Nous avons constaté précédemment cjuc le rétablissement de l'agriculture, en suivant le désarmement progressif des provinces de Ih Ligue, avait été assez rapide pour que le gouvernement autorisât la libre sortie des grains, partiellement même avant 1598, généralement depuis 1600. Le rétablissement de l'industrie des toiles fut également trèsprompt , et précéda de plusieurs années celui des autres industries, soit de luxe, soit de première nécessité , parce que la fabricjue des toiles enqirunte sa matière primitive à l'agriculture , et qu'elle la trouve en abondance sur le sol de la France. Il suffisait que cet état de choses se consolidât pour que notre commerce extérieur entrât dans une ère de prospérité et de développement inconnus jus- ([u' alors.
Les Anglais tirent les plus grands (dforts pour le ruiner, au moment de son premier essor, pour y substituer le leur, et pour hériter de nos dé[)oiiilles, non par une concurrence loyale, mais par la violence. Leurs pirates attendirent les navires marchands de France partout, mais principalement sur les côtes de France et d'Espagne ; firent butin des cargaisons et se saisirent des bâtiments euxmêmes ; tantôt embarquèrent l'équipage sur des chaloupes et l'abandonnèrent à la mer en fureur, tantôt le noyèrent pour faire disparaître la trace de leurs vols avec les victimes elles-mêmes. La correspondance de Henri IV avec Elisabeth, de 1598 à 1600, est pleine des plaintes qu'il lui adresse au sujet des brigandages exercés par les pirates d'Angleterre contre les marchands français. Il invoqua aussi vainement le droit des gens en faveur des négociants français ainsi traités, qu'il avait demandé justice pour Michel Lanne. Les instructions de 1603 établissent que ni lui ni ses sujets spoliés n'obtinrent aucune réparation.
336 I.IV. vu. en. VI. l'LAINTF.S ET KKCLAMATION.S DL' ItOl.
Les pirates anglais n'étaient, selon toute apparence, con- .seillés que par leur avidité : ils se ruaient sur notre commerce partout où ils trouvaient du butin à faire, une proie à capturer. Mais l'entière impunité dont leur gouvernement les laissa jouir, alors que notre diplomatie indiquait le pays , la ville , la rivière , doù ils étaient partis , et où on les retrouverait à leur retour, si l'on voulait les poursuivre , établit d"une manière évidente que le gouvernement anglais se servait d'eux pour ruiner matériellement une partie de notre commerce maritime ; pour épouvanter t!t décourager le reste au moment où il se ranimait et se développait, en persuadant à nos négociants qu'il y allait à la fois pour eux de la fortune et de la vie à continuer leurs opérations '.
Le roi se borna à de vives plaintes, à d'incessantes réclamations, tant qu(^ l'intérêt politique, plus grave encore (jue les intérêts connnerciaux, lui lit une nécessité absolue de l'alliance anglaise. Au commencement de l'année 1600, il en était alïrancbi, L'Espagne le baissait : mais épuisée et contrainte de continuer les bostilités contre les Hollandais, elle n'osait rompre ouvertement le traité de Vervins et rentrer en guerre. Leduc de Savoie paraissait devoir céder : il s'engageait, par un premier traité, soit à restituer à la France le marquisat de Saluées, soit à loi céder la Bresse. Tout devait faire supposer au roi en ce mo-
1 Voir dans le t. V des Lettres missives de Henri IV, p. 16-18 : 1" la li'tlro du 22 août 1598, relativement à l'affaire de Sourdéac et de quelques marchands de Bre?t, dont le navire la Collette a été capturé à la fin de juin 1598, près du cap Finis! ère, par le pirate uuglais Christofor Crost, dont Ia signalement est donné et la résidence indiquée; 2" la lettre du 6 août 1599, sur les vaines réclamations de l'ambassadeur français pour obtenir la reslitutiou des navires le Catholique et la Marie, capturés par des pirates anglais (p. 737); 3" la lettre du 12 janvier 1600 à la reine d'Angleterre, sur la prise faite par les Anglais du uaviie la Bonne- Aventure, appartenant au capitaine Jacques Carj, p. 200.
MOYENS DE RÉPRESSION. LETTRES DE ItEPRF.SAll.LES ET DE MARQUE. 337
meut que la paix daus latjuelle il vivait avec l'Europe entière serait maintenue ; aussi passa-t-il, à l'égard de l'Angleterre, des plaintes à la répression. Il délivra dans nos ports des lettres de représailles et de marque, et autorisa nos marins et nos négociants à armer des vaisseaux et à courir sur les navires des marchands anglais : cet acte était conforme aux dispositions des traités alors existants entre les deux nations, quand l'une d'elles avait à se plaindre des pirateries de l'autre. Le roi lit faire en outre par son Conseil un règlement sur la qualité des draps anglais qui se vendaient en France, règlement aux termes duquel la saisie et la vente des draps de mauvaise qualité étaient prononcées au profit de l'Etat. Les marchands anglais ayant introduit une très forte partie de draps défectueux et frauduleux en Normandie, ces draps furent saisis et confisqués par arrêt du Conseil, en date du 21 avril IGOO '. Le roi se disposa à remettre en vigueur, au i)esoin, deux mesures prati([uées, l'une temporairement sous son règne, l'autre sous les règnes précédents. La
^ On peut voir, par les traités et par la lettre du roi du G mars 1602, citée ci-après, que les rois d'Angletgrre et de France, dans le cas d'attaques dirigées par des pirates contre les navires marchands de l'una. des deux nations, avaient le droil de délivrer des lettres de représailles et de marque. — L'arrêt du Conseil du roi, en date du 21 avril 1600, est relaté formellement dans l'article 13 du traité du 24 février 1606 entre la France et l'Angleterre, et dans plusieurs passages de la correspondance diplomatique du temps que l'on trouvera ci-après. La confiscation prononcée par l'arrêt du 21 avril contre des draps anglais défectueux et frauduleux n'était pas du tout Vinterdiction des draps anglais en France, ainsi qu'on le dit par erreur dans un recueil important récemment publié. La proliibition des draps anglais en France, la fermeture de nos ports et de nos marchés àceproduit auraient à moitié ruiné le commerce anglais, qui n'avait pas alors les débouchés qu'il a eus plus tard : elles auraient amené la rupture de toute alliance, et peut-être la guerre entre les deux nations. Le roi se prépara à employer ce moyen extrême, s'il était nécessaire, mais il n'en usa point : il se borna à recourir à ceux qui gênaient et inquiétaient incessamment le commerce anglais.
338 I.IV VII, CII. VI. HF.r.l.F.Mr.NT sri-, I.A OUAI-ITI^: UrS draps RTHANr.F.RS.
première consistait ù arrêter, dans nos ports et dans les localités où les populations avaient souffert des pirateries des Anglais, leurs navires et leurs marchandises, et à prélever, sur la vente de leurs cargaisons, des indemnités suifisantes pour couvrir les populations des pertes qu'elles avaient essuyées, La seconde était de fermer entièrement le royaume aux produits et au commerce anglais. Henri appuya ces représailles, les unes effectuées, les autres projetées, des rapides et éclatants succès obtenus pendant l'automne et l'hiver de 1600, dans la guerre de Savoie, (jui avait éclaté contre ses prévisions, mais qui avait eu pour résultat de mettre le duc de Savoie à ses pieds, et de rendre la France plus redoutable et plus respectable à tous ses voisins.
De toutes les guerres maritimes, il n'en est pas de plus dangereuse que celle des courses, même pour une nation très-supérieure sur mer à sa rivale. La confiscation, pour mauvaise qualité des produits, n'est guère moins nuisible, et tend à paraly.ser toute industrie et tout commerce, parce que, même en supposant toutes les sentences justes, les accidents et les erreurs inévitables sont punis comme la fraude. Les lettres de représailles et de manjue délivrées par la roi, la confiscation prononcée par son Conseil et exécutée par ses officiers, sufErent donc pour porter une profonde perturbation dans les affaires et les .spéculations des Anglais. Les deux autres mesures auxquelles il projetait de recourir, s'il était poussé à bout, devaient avoir pour conséquence, aussitôt qu'elles seraient appliquées , d'anéantir entièrement leur commerce en France, et la France était alors le plus avantageux de leurs marchés. Le préjudice était si considérable, qu'Elisabeth pria Henri avec instances de surseoir à l'emploi des moyens de la force et particulièrement des courses sur mer. Le roi souscrivit temporairement et par provision à
SAISIE d'une FOnTE PARTIE DE DRAPS ANGLAIS. 33!)
la demande de son ancienne alliée à la fin de l'année 1600, et autorisa son ambassadeur à entrer dans les voies de conciliation avec l'Angleterre. L'historien anglais Camhden et la correspondance de Henri IV et de ses ministres avec notre ambassadeur à Londres fournissent à cet égard les plus curieux renseignements. Cambden s'exprime ainsi dans son Histoire d'Elisabeth :
« En toute cette année, comme en la précédente (1599, 1600), il y eut force plaintes entre les Anglois et les François pour les représailles qui se faisoient de part et d'autre, à cause de l'insolence des pirates. Par l'entremise de Thomas de Boissise, ambassadeur françois personnage grave, on fit l'accord suivant.... Que les représailles ne seroient pas seulement suspendues, mais tout à fait révoquées de part et d'autre. Qu'on fcroit des é'iits publics portant défenses de partager, transporter, aliéner les biens procédans des |)riscs. Qu'on retiendroit les pirates et qu'on les poursuivroit par justice, sous les peines do droit et les réparations des dommages d'intérêts '. »
Dès qu'Elisabeth et ses ministres eurent obtenu la suspension des lettres de marque et des courses en mer, ils ne prirent aucun soin de préserver le commerce français des violences de leurs pirates. Le roi s'efforça de les rappeler à l'exécution de leurs promesses, en adoptant une nouvelle mesure qui enlevait au commerce des étrangers en général, mais plus particulièrement au commerce anglais, l'un des avantages dont il avait joui jusqu'alors au détriment du nôtre. Pour faire tomber notre navigation, les puissances voisines de la France avaient imposé des droits d'ancrage assez considérables sur ceux de nos navires marchands qui mouillaient dans leurs ports. Le gouvernement français avait négligé de frapper d'un droit pareil les navires étrangers entrant dans les ports du royaume. Il en était résulté que la marine marchande de
1 Cambden, Histoire d'Elisabeth. IV* partie, p. 294, 29G: tradnctiou de P. de Bellanget, 'm-i°, 1628.
340 Liv. vil. cil. VI. DROIT d'ancrage établi contre les étrangers.
nos voisins avait en fi;ran(le partie supplanté la notre dans le connnerce de transport, même pour les produits et les denrées de France. En effet, nos navires payant chez l'étranger au moment où ils abordaient, un droit que n'ac- ([uillaient pas les navires étrangers quand ils abordaient dans les nôtres, ces derniers effectuaient le transport des marchandises à meilleur marché que la marine marchande française, et lui étaient préférés, mènui par les producteurs et les négociants français. Henri, malgré Sully, et malgré les Parlements peu éclairés dans les matières économiques, ordonna habilement, en 1601, d'exiger des vaisseaux étrangers les mêmes droits auxquels les étrangers avaient assujetti les nôtres '. Notre marine marchande rentra dès lors dans le commerce des transports et de cabotage dont elle était précédemment exclue, et notre commerce en général vit rompre l'une des nombreuses entraves qui s'étaient opposées jusqu'alors à son essor et à sa prospérité.
Ce s'econd avertissement que le roi donnait aux Anglais ne leur profita pas. Ils continuèrent la même impunité h leurs pirates. De plus, dans le nouveau traité à intervenir entre la France et l'Angleterre, dont leurs représentants travaillèrent, pendant toute l'année 1601, à arrêter les bases, les Anglais s'efforcèrent d'insérer les clauses les plus inégales et les plus désavantageuses pour la France. L'une, sous le prétexte des hostilités subsistantes entre l'Angleterre et l'Espagne, et des armes fournies à l'Espagne par les marchands de notre pays, soumettait la marine et le commerce français au droit de visite de la part des Anglais. Les autres liaient complètement les mains au roi et à la France, dans le cas où l'Angleterre tente-
* On trouve les détails relatifs au droit d'ancrage dans les Mémoires de Sully, arrangés par l'abbé de l'Écluse, 1. XYI, t. II, p. 281, et dans Forbonuais, t. I, p. 4 4.
i:i>lSAHETII SK JOUE DE SRS PROMESSES. PROJET DE TRAITÉ. .Tll
rait de nouveau de s'arroger l'empire de l'Océan el le commerce des deux royaumes. Ces prétentions et ces efforts du gouvernement anglais et de sa diplomatie sont parfaitement exposés dans une lettre restée inédite de Henri IV à ses ambassadeurs de Boissise et de Beaumont, en date du 6 mars 1602.
« Vous, sieur de Boissise, dit le roi, vous sçavez quelle a esté ma patience et procédure, depuis que vous estes par delà, sur les voleries et injustices faictes à mes subjecls, espérant toujours que ladicte darne (Elisabeth) les feroit réparer et cesser, pour avoir souvent déclaré telle estre son intention, et mesme commandé à jes officiers de l'ertecluer.
nToutesfois, comme les cliosesso/j/ allées empirant de temps en autre, nonobstant vos remonstrances et poursuittes, j'avois esté contrainct de commencer à ponrveoir par représailles et lettres de marque, suivant nos traitez, ne pouvant plus longuement denier la justice à mes subjects. De quoy ladicte dame estant advertie, elle m'auroit faict prier instamment de surseoir l'usage de ce remède, ce que j'aurois encore volontiers accordé, et oultre cela, faict proposer le premier de composer les diflerends par une amiable communication et conférence.
)) Elle veut qu'il soit loisible à ses subjecls d'aborder et visiter les navires des miens, portant ma bannière, soubs prétexte du transport des armes. C'est contrevenir aux traittez de paix qui nous donnent le commerce de la mer libre, et nous sommes entrez en ceste conférence pour l'asseurer davantage, et non pour l'enfreindre ou diminuer, comme je le ferois si je passois cest article, car il n'y aurait plus de commerce ni d'asseurance en la navigation en temps de paix, ains fauldroit se résoudre de vivre comme en temps de guerre que le plus fort l'emporte, d'autant que tout navire abordé est perdu puisqu'il n'y a aucune asseurance en la foy des mariniers. Tellement que quand les Anglois rencontreroieni nos navires foibles, ils les pilleroient et feroient couler à fondz; si forts, il fauldroit qu'ils courussent le hazard d'un combat. Et desjà s'ils en usent de ceste façon contre nos traittez, je vous laisse à penser ce qu'ils feroient quand il seroit loisible de le faire. Il est cerlam que mes subjects ne transportent point d'armes hors de mon royaume ; les lois d'iceluy en deffendent le commerce.. C'est l'Italie qui en fournit l'Espagne, comnîe (elle en
34'2 1,1 V. vil. cil. VI CLAUSES QU'ÉLISAIUCTII TENTK D'V INTHODUII'.E.
fournil) 1.1 Krimci;. Davantage il est facile d'arresler le cours dudicl transport, (iiinnd il so feroit, sans exposer ai nsy mes suhjects à la m'.rci et discrétion des Anglais.
» Je n'approuve le vil" article, proposé par les Anglois, car estant les plus forts à la mer, je n'entends m'obliger à n'arresler dans les ports et havres leurs navires et marchandises, par forme de représailles, quand je jugeray qu'il sera nécessaire de le faire, du moins que je n'aye occasion de mieux espérer de leur justice qu'ils ne me l'ont donnée jusque à présent K Car estans encores mes subjects foibleset desarmez par la mer, si je ne pouvois leur permettre de se revanclier des injustices des Anglois que par la mer, ils y perdroient plus qu'ils n'y gagneroient, et telle obJigation rendroil les Anglois plus insolens. Toutesfois je n'ay pas volonté d'user du remède desdictes représailles parterre, que par contraincle et nécessité très grande.
» Je ne suis d'advis non plus que nous révoquions les lettres de représailles ci devant accordées, comme, il a esté demandé par le xi" des articles desdits commissaires, mais de dire seulement que l'cxéculiun en sera surcise pour un certain temps, comme de trois ou quatre mois, dedans lequel temps, s'il n estait faict justice aux marchands, Icsdictes lettres s'exécuteroienl.
» Quant à la confiscation portée par l'arrest donné sur le règlement des draps, qu'ils di mandent estre révoqué, c'est chose que je n'ay promise au sieur Edmont. J'ay bien commandé, à la requeste dudict Edmonl, à <eux du Parlement de Rouen, de n'user de la confiscation comme ils n'ont faict, sur l'asseurance qu'il m'avoit donnée de la part de sa maîtresse qu'elle remedieroit aux dictes pirateries et injustices, à quoi je veoy maintenant que l'on ne tient compte de pourvoir sans avoir csgard à la grâce susdicte, ayant faict trailter les Anglois au Iraficq de leurs draps, plus doucement qu'ils ne sont par les loix d'Angleterre 2. «
On peut bien penser que sur ces recommandations du roi, ses agents diplomatiques repoussèrent les clauses et conditions proposées par le gouvernement anglais, et que le nouveau traité entre les deux puissances fut ajourné.
' Jusqu'à ce que j'aye occasion de mieux espérer de leur justice.
' [.ettre du roy aux sieurs de Boissise et de Beaumont, du 6 mars 1602, Fonds Brienue, vol. XXXVIII, du fol. 39 recto, au fol. 41 ; Fonds Béthune, vol. X, 344. fol. 23 et suivants.
Lli UOl LE IlEJETTi:. SLITE DES l'IlOCÉDÉS D'ELISAI'.ETII. 'àï'à
Elisabeth tentii alors, soit d'arracher à ITenri par l'intimidation ce qu'elle n'avait pu obtenir par l'adresse ; soit même de jeter le roi et la France dans de tels embarras politiques au dehors, qu'ils fussent contraints d'abandonner entièrement la prott;ction et jusqu'à l'exercice de leur commerce. Tantôt elle menaçait de faire la paix avec ]' l'Espagne, et de réunir l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande dans une coalition contre la France. Tantôt elle s'efforçait d'entraîner Henri dans une alliance "offensive avec l'Angleterre et la Holland(! contre l'Espagne , et après l'avoir engagé dans la guerre contre le roi d'Espagne, de l'y abandonner. C'est ce qu'on voit dans la correspondance diplomatique du temps. Le roi écrit à son ambassadeur, M. de Beaumont, sous la date du 10 novembre 1602.
« Cependant que la Royne et ses principaux conseillers vous entretiendront du désir qu'ils ont que nous facionsensemlilc avec messieurs des Estats une bonne résolution et alliance contre les Espagnols et leurs adhérens, j'oy dire que ladite dame faid tenir pareil langage aux dicts Estats.
» Cependant les subjects de la dicte dame continuent à dépréder et voler impunément les miens, partout où ils les rencontrent. Dont je reçois journellement tant de plainctes, que si je n'estois retenu de la révérence et amour que je porte à la personne de ladicte dame, je m'en ressentirois vivement.
» Ce sont aussi de très mauvais commencemens et aeheminemens pour parvenir à la susdicte union. Tout cela me donne juste argument de croire qu'elle ne faict parler de la ligue, que pour m'empescher que je ne me revanche desdictes volleries, ou m'engager en la guerre contre le roy d'Espagne, et après m'y abandonner. Je recognois aussy qu'elle craint que je ne prenne trop de créance avec ceux des Estats, tellement qu'il semble qu'elle désire et craint la ligue esgallement.
» Si la dicte dame continue à vous menacer de sa paix avec l'Espagne, continuez aussy à luy en parler aux mesmes termes que vous avez faict, lui faisant cognoistre que si je l'appréhende^ c'est plus pour
344 I.IV. vil. cil. VI. HKTENUK POLlTlQUli, MAIS FEllMETF. DU H01.
sa conservation qr.e pour la mienne ', en l'asseuranl que j'approuveray tousjours ce (|ui luy sera uliile ^. n
Sur ces démarches hostiles d'Elisabeth, sur ces provocantes et continues attaques contre notre commerce, un roi vulgaire, arguant de la dignité et des intérêts de la France également blessés, aurait déclaré la guerre à l'Angleterre. Mais Henri, en politique consommé, savait subordonner les moindres intérêts aux plus grands intérêts. Reconnaissant, comme il l'exprime lui-même dans une lettre postérieure ^, que les Espagnols, malgré la paix de Vervins, étaient d'irréconciliables ennemis pour la France; estimant que tôt ou tard il faudrait rentrer en guerre avec eux ; jugeant que contre de pareils ennemis, l'une des meilleures alliances était l'alliance anglaise, et qu'il devait l'entretenir aussi longtemps qu'elle ne serait pas absolument impossible, il résolut de se tenir fortement dans des termes où la fermeté était tempérée par la prudence la plus contenue. Il arrêta donc d'user de représailles pour empêcher notre commerce de devenir la proie de l'Angleterre ; mais de se borner à ces représailles, et d'éviter toute rupture politique, toute guerre avec l'Angleterre. Dans les instructions que son ministre Villeroy adresse à M. de Beaumont, il indique d'une manière précise quelle sera la ligne de conduite de Henri.
« Jugez, dil-il, les accidents qui arriveront à la fin (des pirateries et voleries des Anglois). Comme nous sommes foibles à la mer, nous serons contraincts à la fin d'accorder des représailles en terre, et in»
' A cause de la facilité que les Espagnols auront à tramer des conspiratious contre Elisabeth, l'Angleterre étant ouverte à leurs agents par suit'i de la paix, et les Anglais mécontents pouvant cgàlemenl se rendre en Espagne et y tramer des complots contre elle.
* Lettre du roy à M. de Beaumont, ambassadeur en Angleterre, du 10 novembre 1G02, Fonds Brienne, vol. XXXVIII, fol. 288 recto.
' Lettre du roi à Rosuy, du 10 avril 1G03, dans les Lettres missiv., t. VI, p. 70.