IL SE DISPOSE A KEVENIR AUX MOYENS DE REPRESSION
terdire encores le commerce. Plusieurs l'ont conseillé il y a longtemps. Le Roy seul, avec ceux qui ont cognoissnnce plus importante des affaires de son Estât, l'ont empesché jusqu'à présent de bonne intention. Mais ils seronlcontraincls d'y condescendre, si les dictes plainctes continuent '. »
Ainsi pas un mot de guerre : des représailles seulement, et des représailles que l'on cherche à éviter. Henri laissait donc sans faiblesse la porte ouverte à des rapports meilleurs, à une entente plus amicale entre la France et l'Angleterre. Il avait, par sa prudence, maintenu les choses dans cette situation, quand la reine Elisabeth fut emportée par la mort le 4 avril 1603. Il députa Sully en ambassade extraordinaire auprès de Jacques i*' son successeur, et dans les instructions qu'il lui donna, il fit une large part aux intérêts de notre commerce. Dès le premier jour de ses relations avec le nouveau roi, il lui présenta le tableau des dommages ([u'avait injustement soufferts la France, lui en demanda réparation, et pressa l'établissement par les voies amiables d'un nouvel ordre et de nouveaux rapports entre les deux nations, par suite desquels la France fût mise sur un pied de justice et d'égalité avec l'Angleterre.
« Le sieur marquis parlera audict Roy (Jacques I'^'') des pirateries des Anglois sur les sujets de Sa Majesté, lesquelles lui dira avoir esté si fréquentes depuis le règne du Roy, et principalement depuis la paix de Vervins, tant en la mer Océane qu'en celle du Levant, sous prétexte de la guerre que lesdits Anglois avoient avec les Espagnols qu'il a esté vérifié que les prises faites par eux sur les sujets dt Sa Majesté, dont il n'a esté fait aucune réparation et justice, excèdent la valeur d'un million d'or ^.
» Ces pirateries ont détruit le commerce, au dommarje inestimable des sujets de Sa Majesté, et au préjudice des traitez ; de l'observation
' Lettre de Villeroy à M. de Beaumont, du 10 novembre 16u2, Fonds Brienne, vol. XXXVIll, fol. 291.
* Le million d'or valait 3 uiillions de livres du temps, environ 12 millions d'aujourd'hui.
346 I.IV. vil. cil. VI. MOItT d'kLISABETH. négociât, avec JACQUES IT
desquels Sa Majesté a esté néantmoinssi religieuse et si jalouse, pour le respi.'ct qu'elle porloil à l'amitic (le la Reine, qu'elle a mieux aimé dissimuler el endurer ces pertes que d'y appliquer d'autres remèdes. Elle s'est contentée d'en réitérer les plaintes à ladite dame, laquelle a toujours déclaré et commandé y estre |ourveu. Mais comme refj'el ne s'en est ensuivi de son vivant, le sieur marquis dira au Roy d'Angleterre que Sa Majesté se promet qu'il y fera donner tel ordre, que tels désordres seront reparez pour le passé, et refrénez pour l'advcnir, comme il convient à leur bonne amitié, et au bien commun de leurs subjects.
» Pareillement il faut se ressouvenir du désavantage et préjudice qu'ont les sujets de Sa Majesté, en leur commerce avec les Anglois, par les traitez, et nommément por celuy qui fut fait par le feu roy Charles IX, l'an 1572, par lequel il fut accordé aux Anglais des libériez en France qui sont interdites en Angleterre aux François; ce qui a souvent excité de telles plaintes et murmures entre les marchands de part et d'autre, qu'il a esté du tout besoin que Sa Majesté ayt interposé son authorité, pour conserver et entretenir la bonne correspondance qui y doit estre.
)) Il est certain que telle inégalité et différence de traitement retient et empesche les sujets de Sa Majesté de trafiquer en Angleterre, comme ils feroient si on y avoit pourveu, et engendre entre les marchans de grandes plaintes et clameurs. 11 convient à la bonne amitié qui est entre Leurs .Majestez de les faire cesser au plustost, pour le commun bien de leurs subjects et royaumes, et pour affermir davantage leur amitié et bonne voisinance '. "
Tant que durèrent les grands embarras du roi et de la France, les autres puissances de l'Europe, surtout celles dont la marine militaire l'emportait sur celle de notre pays , ne firent guère moins éprouver d'avanies et de vexations à notre commerce que les Anglais eux-mêmes. Ainsi en 1599 et 1600, pendant les commencements de la conspiration de Biron au d(>dans, et la guerre de Savoie au dehors, les Espagnols crurent pouvoir enfreindre
1 Sully, Œcon. roy., ch. 115, t. I, p. 432-433. — Nous avons coupé quelques phrases qui devenaient presque inintelligibles par leur extrême lonaueur, el nous avons laissé daus l'original une partie historique qui était inutile au but que nous nous proposons.
VIOLENCES DE L'ESPAGNE CONTIlE NOTHE COMiMEUCE KXTKiUElJU. 347
avec impunité le traité de Vcrvins, capturèrent les navires de nos marchands de Bretagne, et aiïligèrent de {)ertes plus nombreuses et plus sensibles le commerce de Nantes en particulier. L'Adelantado d'Espagne ne traitait pas nos négociants avec plus d'équité que l'amirauté d'Angleterre, et les réclamations du roi étaient aussi vaines auprès de Pbilippe III qu'auprès d'Elisabeth. A la date du 20 avril 1 600, ITenri écrit à Philippe III : « Vostre » Majesté a commandé k ses ministres de faire justice et M raison aux marchands de nostre pays et duché de Bre- )) tagne, sur les longues poursuictes qu'ilz ont faictes par » delà. Il n'y a encore esté satisfaict; dont nous avons » esté d'autant plus déplaisans, comme les dictes pour- » suictes sont pleines de considération et d'équité. » Le 28 mai Ifi 01, Henri écrit au connétable de Montmorency : « L'Adelantado du roy d'Espagne a si mal traicté nos » marchands qui estoient allé trafîcquer en ses pays, )) c[u'ils en sont destruicts entièrement. Je suis las de » demander raison par nos voies ordinaires , comme )) j'ai faict depuis deux ans inutilement , cognoissant » qu'ils abusent de ma patience ; de sorte que j'ay advisé » de m'en revancher par les moyens qui me sont permis » par nos traictez. » Pour soustraire notre commerce à ces violences , Henri en usa à l'égard des Espagnols comme il en avait usé à l'égard des Anglais : il employa les représailles. Peu après l'envoi de cette dernière lettre, il secourut d'argent les Hollandais dans leur lutte contre Philippe III et les archiducs. Il fît défense à tous ses sujets de trafiquer avec l'Espagne et d'y porter aucune denrée de France. Comme nos produits, et particulièrement nos grains, étaient dès ce temps nécessaires à la subsistance de plusieurs provinces de cette monarchie, la prohibition leur infligea de cruelles souffrances, et produisit les efiets que Henri en attendait : elle contraignit
348 Liv. vil. en. vi. nu granh-dic de tosca.ne, du duc de savoie,
le roi d'Espagne et ses officiers à suspendre pour un temps leurs tyranniques persécutions contre nos négociants *.
Henri fut contraint de recourir aux mêmes moyens de la force ou de l'intimidation, avec toutes les autres puissances de l'Europe, même secondaires,, pour les amener à respecter notre commerce, tant il était passé en habitude chez elles d'en faire leur proie, durant le long abaissement auquel les guerres civiles avaient réduit la France. Les sujets du grand-duc de Toscane enlevaient aux marchands de Lyon des caisses remplies d'étoffes de soie que ceux-ci avaient achetées à Lucques. Les officiers du duc de Savoie, rencontrant en pleine mer les navires des armateurs de Marseille qui se rendaient en îtalie, les contraignaient à interrompre leur voyage, à entrer dans le port de Yillefranche, et ù payer l'imposition que le duc avait établie pour les marchandises qui y abordaient *. Enhn, dans ses rapports avec la Porte Ottomane, la France avait à se [)laindre des exactions que les officiers turcs exerçaient, et que le sultan et ses ministres laissaient exercer contre les marchands français dans les ports du Levant; des infractions que le sultan avait commises en faveur de l'Angleterre aux capitulations entre la France et la Porte Ottomane; des pirateries par lesquelles les corsaires de Tunis et d'Alger désolaient notre commerce,
1 Leltrps missives de Henri IV, aux dates des 16 août 1599, 20 avril 1600, 28 mai, 29 mai, 19 seiitembre 1601, t. V, p. 223, 416, 417, 471, 737, 738. A la date du 19 septembre 1601, Heuri s'applaudit de l'eflicacité de la prohibition du commerce avec l'Espagne. « Je vous ay » ci-devant mandé de faire publier la deffense de faire Iraffiquer en » Espagne, pour laquelle je vous prie de faire encore Aine recharge » très-expresse, pour la faire exactement observer, estant bien adverty » quelle leur est très-incommode. » — P. Cayet, Chrou. septen., 1. IV, p. 162, B.
* Lettres missives de Henri IV, aux dates des 21 décembre 1600, t. V, p. 744, et 6 juillet 1603, t. VI, p. 126.
DR I.A TUrtQUIK. ItETOUFl VKrtS LE COMMERCE EN GÉNÉRAL. 349
sans que le Grand Seigneur essayât même de les réprimer * ,
AiiLsi, jusqu'au milieu de l'année 1603, comme le j)rouvent les faits qui viennent d'être exposés, et particulièrement les instructions officielles données à notre ambassadeur auprès du successeur de la reine Elisal)eth, notre commerce extérieur manqua des deux éléments qui font toute la prospérité de ce commerce : la sûreté pour les entreprises, la liberté pour les opérations. Des destinées meilleures ne pouvaient commencer pour lui qu'au jour où le gouvernement, mieux consolidé et plus puissant au dedans , plus redoutable au dehors , contraindrait les puissances étrangères à lui fournir les garanties et les facilités dont il avait été privé jusqu'alors.
Nous venons de suivre le commerce extérieur au railieu de ses dures épreuves. Retournons au commerce en général, et reportons-nous à ses diverses parties réunies, pour suivre dans leur ensemble les travaux que le roi consacra cà cette branche si importante de notre économie politique. Henri, depuis son avènement jusqu'à la paix de Vervins, fut entièrement absorbé par les travaux de la guerre, les négociations, les mesures administratives indispensables à l'existence même de l'Etat et de la société : à défaut de ces soins et de ces préoccupations, la subversion totale des finances aurait sulfi pour l'empêcher de réaliser les grandes et générales améliora-
» Lettres de Henri IV à M. de Brèves, en date du 8 avril ICOO et du 28 juiu 1601, daus les Lettres missives, t. V, p. 220, 431. « Il n'y a » rien qui me puisse porter plustust à l'union qu'ils redoublent, que » l'indignation fondée à boa drolct sur l'injustice que ce seigneur et » ses ministres font à mes subjects. » — « Je me serviray de cesle » occasion pour me plaindre du Sigalle (Cicala pacha) comme de celuy » qui faisant vio/er nos capitulations en faveur des Anylois, est en » partie cause que j'ay accordé et tiuy la paix avec les Espagnols. »
350 i.iv, vil en. VI. lf, roi t-kné dans ses projets
fions qu'il avait rêvées pour le commerce. Aussi, durant (^ette première période de son règne, se borna-t-il à une seule mesure, à la libre exportation des grains, qu'il put accorder exceptionnellement à quelques provinces, comme nous l'avons précédemment exposé. De 1598 à 1603, il fut encore distrait, partagé , traversé par la guerre de Savoie , la conspiration do Biron . les graves démêlés avec b^lisabeth, sa rivale en réputation et en puissance ; les différends avec les autres souverains de l'Europe, prenant exemple et tirant appui de l'Angleterre dans leurs mauvais procédés et leurs violences envers la France. Henri fut gêné de plus par l'état du trésor, qui, dès lors, pouvait faire face à toutes les dépenses pu- 1)1 i« [lies, et subvenir même à quelques-uns des perfectionnements projetés, mais qui était hors d'état de fournir à tous. Pendant ces cinq années, le roi se restreignit donc, en ce qui concernait le commerce, à des clauses insérées dans tous les traités de paix et d'alliance conclus avec les nations voisines de la France qui donnaient à nos négociants le droit de fréquenter leurs marchés; à des représailles qui les avertirent que si elles violaient leurs engagements à cet égard, elles devaient s'attendre à des souffrances égales aux nôtres ; à des études et à une sérieuse enquête sur les besoins de notre commerce ; à une bonne direction et à la réfection des routes et des ponts qui lui ménageaient des ressources dans l'avenir. Ce n'était là encore qu'une préparation, que des préludes au rétablissement et au développement du commerce. Mais à partir du milieu de l'année 1603 jusqu'en 1610, Henri fut enfin en mesure d'effectuer tout ce qu'il avait projeté. Il en trouva les moyens dans l'autorité sans contestation et sans bornes que l'esprit de révolte vaincu sans retour lui laissa: dans l'incessante augmentation delà fortune publique, surtout depuis l'amortissement de la plus grande
l'.KI.ATirS MJ COMMKnCI': JI'SOU'EN 1603, est I.lBfiE DE 1(103 ;"l iHiO, 3ri1
partie de la dette ; dans la supériorité, à l'égard des puissances étrangères, que lui donnèrent, après la mort d'Elisabeth, sa gloire, ses talents, les ressources intérieures de la France chaque jour plus développées. Il put dès lors fournir libéralement au commerce intérieur les voies de communication et toutes les dispendieuses facilités (ju'il réclamait pour son développement et son plein exercice. Il put, dans les relations internationales et les traités, contraindre les peuples voisins, les uns à tenir leurs engagements envers notre conuneuce extérieur, et à lui ouvrir réellement et effectivement leurs marchés ; les autres à lui accorder les avantages dont eux-mêmes jouissaient en France ; tous à le respecter. C'était pour Henri s'engager dans une suite de négociations épineuses, d'études, de combinaisons, de créations nouvelles, alors même qu'il faisait tant de grandes choses pour l'industrie ; c'était reprendre par un autre côté les arts de la paix, pour les rétablir et les développer dans d'immenses [>roportions. Mais, chez un homme de génie, les idées grandes et fécondes naissent et se succèdent avec la même rapidité que les idées banales chez le vulgaire, et quand à l'invention il joint l'esprit et la science pratique, quand il sait se ménager les moyens d'exécuter ce qu'il a conçu, alors ce qu'il peut produire d'utile est prodigieux.
§ II. Travaux de Henri IV el de Sully relatifs aux voies de coinmunicalion par terre. Roules et ponts.
L'agriculture et l'industrie produisent : elles ne placent pas, ne détaillent pas, ne vendent pas leurs produits à ceux qui les consomment. C'est le grand et le petit commerce, le commerce intérieur et extérieur, qui sont chargés de cette tâche, toujours très-occupante, souvent trèscompliquée et très-difhcile. Du j<iur où le roi avait