‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 73 sur 199 · SUITE DE L'FÎISTORIQUE DE CE CANAL · texte numérisé non relu

SUITE DE L'FÎISTORIQUE DE CE CANAL

toit en une extrême nécessité de moulins, et que son territoire, par les pointes aspres et violentes des mois plus brusiants et des plus violentes chaleurs, souffroil maintes fois des soifs et sécheresses extrêmes, dont les fruits et les herbages se trouvoient tout eslangorez, arides, transis et sans liqueur, perte aux habitans inestimable, pensa de suppléer au defîaut des eaux et pluyes du ciel, et par l'art de subvenir à la nature. Rt comme il estoit d'un vif et très noble entendement, il s'advisa de tirer de l'immaniaMe, turbulente et limoneuse Durance... un petit bras d'eau au lieu de la Roque, qu'il mena par un petit canal environ trois ou quatre lieues jusques aux portes de Salon. Là tout le peuple assemblé... receut cette eau avec applaudissement, estonnement, et joye autant incroyable qu'inespérée. En ce principalement que plusieurs sages avoyent creu, voire semé que Crappone avoit entrepris l'infaisable et l'impossible. Ce premier et noble essiiy fut apperceu un dimanche 23e Je may, et peu après conduit par un fossé de huit à dix pans de large, de diverse profondeur, selon Ihs lieux plans (plani; ou montueux, et les diverses tortuosités et volume de son passage, tellement à son niveau, que le dernier jour d'avril de l'an cinquante neuf vième (1559) il fut à sa perfection, et passa dans Salon, à l'usage d'infinis moulins, et d'innombrables, plaisants et fructueux arrousements, qui furent construits et tirés des lors par mille diverses branches, ruisselets et saignées du maistre et principal canal... Pour l'excellence cle sou esprit et de ses ouvrages, le roy fit un don de ceste eau, comme d'un fief perpétuel, à Crappone et aux siens. Ce canal, qui porte encore pour le jourd'huy le propre nom de son autheur, le mit en telle estime et tel bruit qu'il ne se parloit que de luy. »

Bouche, auteur un peu postérieur d'une Histoire de Provence, ajoute: «L'année 1557, l'on vit le commencement, comme les deux suivantes l'on verra la continuation et la fin de ce beau et renommé Fossé en Provence, du nom de Crappone, dans lequel un bras de la rivière de Durance, pris au terroir de la Roque, passe au profit et à l'avantage des vergers, prés, jardins, et moulins d'une très-grande étendue de pays, depuis la Durance jusqu'à la mer, aux terroirs de Salon, de Grans, d'Istres, de Saint-.Martin de Grau et d'autres '.»

1 César de Nostredame, Histoire de Provence, partie VU, p. 776,777, iu-folio, Paris,tt)24. — Bouche, Histoire de Provence, 1. X, t. H, p. 607 et 608. Bouche dit : Depuis la Durance jusqu'à la mer, au lieu de dire : Depuis la Durance jusqu'à l'étany deBerre, parce que l'étang de Berro communique avec la mer, et que l'iiistorien réunit et confond l'étang de Berre avec la mer.

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Crapponne, on vient de le voir, avait commencé son entr<!prise au milieu des impressions que les plans impraticables agités sous le règne de François I" avaient laissées dans les esprits. Les ingénieurs de son temps l'accusaient de tenter l'impossible : il devait donc répondre par une réussite infaillible et prompte , et se conduire d'après les règles de la prudence la plus sévère, de la circonspection la plus contenue. Son canal, si admirablement utile du reste, n'était qu'un canal d'irrigation ; il ne lui avait donc demandé que la moitié des effets [irodiiits par plusieurs canaux établis en Italie dès le moyen âge, lesquels servaient à la fois à l'arrosage et à la navigation. Il ne lui avait donné d étendue qu'environ neuf à dix lieues du pays, treize lieues communes, en suivant une ligne , qui de l'est à l'ouest allait de la Durance et du lieu de la Roque au bourg de Saint-Martin en Crau ; qui du nord au sud traversait les territoires de Lamanon , de Salon , de Grans, d'Istres, et finissait à l'étang de Berre, le([uel communique avec la mer. En effet, malgré les assertions contraires et erronées qu'on trouve dans divers ouvrages, telles furent originairement la seule étendue et la seule direction de son canal. Enfin il rétablit avec les seuls moyens éprouvés , par l'ancien système de la dérivation simple, ne demandant ses eaux qu'à une saignée faite à une rivière, les tenant dans le niveau, ne recourant pas aux écluses à sas*. Aussi les historiens contemporains l' appellent-ils fossé ou fosse, nom qu'il a gardé jusqu'à présent. Dans le temps même qu'il exécutait ce premier canal, l'an 1558 , il répondait à la demande des autorités du pays, en leur fournissant le plan étudié à ses frais d'un second canal, le canal de

1 Notice historique de M. le marquis de Jessé, p. Jo : « Alors on » commeiKja à admirer sa counaissaucc admirable des localités, qui » permit à Adam d'établir son canal sans ouvrage d'art. »

CnAÎ'PONNF. INVKNTRlin DES CANAUX A POINT DR PARTAGE. 38o

Provence, (jui eût porté les eaux de la Diiranee à Aix, et de là soit à l'étang de Berre, soit même jiis([u'à Marseille. Ainsi que le premier, ce second cours d'eau n'était qu'un canal d'irrigation \ Il ne paraît pas que l'ingéniur soit encore sorti de la voie circonspecte qu'il avait jusqu'alors suivie ; qu'il ait indiqué d'autres moyens d'exécution, d'autres procédés, que ceux dont il avait usé pour conduire à une lin heureuse et sûre son premier canal.

Mais tandis que, pour s'assurer la réussite à son début et an début des canaux , il enchaînait ainsi ses actes aux plus vieilles pratiques, son génie s'élevait aux plus magnifiques conceptions, aux plus hardies nouveautés ; et l'éclat même que le succès répandit sur lui, lui fournit l'occasion et la facilité d'en faire l'applicalion , dans les j)lans que le gouvernement ne tarda pas à lui demander. Henri II reprit avec lui les projels dont François I" s'était préoccupé à la fin de son règne. Crai)ponne fournit un plan pour le canal de Languedoc, qui partait d'une donnée dont il n'y avait pas d'exemple, qui était conçu dans un système entièrement nouveau , dans le système de l'emploi des eaux supérieures^ soutenues par des écluses à sas échelonnées : c'est ce dont on trouvera ci-après la preuve dans la lettre adressée à Henri IV par le car<linal de Joyeuse. Henri II et son conseil ayant cherché pour le commerce des communications plus larges, une voie navigable qui traversât un plus grand nombre de provinces que le canal de Languedoc, l'ingénieur dressa un autre plan (jui opérait la jonction de la Méditerranée et de TOcéan, en faisant communiquer la Saône avec la Loire, au moyen d'un canal creusé dans le Charollais, et qui , en passant par le centre du royaume, établissait la ligne de grande navigation du midi à

« Notice historique de M. de Jessé, p. 5, d'après les témoignages de Gasscudi, Vie de Peirese, fol. 224, et de Bouche, t. Il, p. 872. 111 25

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l'ouest. Le [)rojet fut approuvé, et, si l'on en croit quelques historiens, reçut même un commencement d'exécution*. Ainsi , dans l'œuvre si compliquée et si dilFicile de la construction des canaux, la France, grâce aux efforts de Crapponne, avait franchi deux degrés. Jusqu'alors elle n'avait aucun canal d'aucune esj)èce, et un canal venait d'être établi : soit par le fait seul de son exécution, soit par les merveilleux effets qu'il avait produits, il avait donné des garanties et des encouragements pour l'entreprise d'autres ouvrages de ce genre; le pas si difficile, si glissant de la théorie à la pratique était franchi. De plus, si le canal tiré de la Durance n'était qu'un canal d'arrosage et non de navigation, s'il était obtenu par la dérivation et par les anciens procédés, Crapponne avait tracé les plaus de deux canaux de grande navigation, l'un en Languedoc, l'autre dans le Gharollais, et pour l'exécution il avait trouvé des moyens inconnus et d'une admirable puissance. La France semblait donc arrivée au moment d'entreprendre les canaux sur une grande échelle, et de donner ainsi à sou commerce et à ses ressources intérieures les plus vastes développements, quand elle tomba peu après la mort de Henri II dans la funeste période des guerres de religion. Dès lors commença un temps d'arrêt de quarante années pour les travaux d'utilité publique. On employa l'argent qu'on aurait pu y consacrer à soudoyer des armées pour combattre les calvinistes. Deux raisons nous portent à ajourner l'exposé du nouveau système découvert par Crapponne pour l'établissement des canaux de grande navigation intérieure. En premier lieu, quoique l'ingénieur ne soit mort qu'au commencement de 1576, et non en 1559, comme on l'a énoncé par erreur, les plans que lui avait demandés Henri H

1 Delalande, Des canaux de uavigalion, c. 9, p. 2-20. — M. Duteus, Hist. de la navig. inlér., t. I, p. 208.

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