LE NOUVEAU SYSTÈME PE CRAPPONNE TOMBÉ DANS I.'OLBLI
toujours, OU était rejeté dans un avenir indéfini. Ce danger fut conjuré par la saj,^acité et l'activité prévoyante de Henri. Il avait calculé que les hommes d'Etat chargés du maniement des affaires, en rapport avec tout le monde, partout obéis et aidés, parce qu'ils représentaient le roi, t'itaient en position de recueillir et de transmettre au gouvernement des renseignements inestimables que la violence du temps, l'interruption des communications entre les provinces, avaient détournés du domaine de la science. Henri s'était donc adressé aux hommes politiques en même temps qu'aux savants etauxérudits, et il avait precrit à ses agents, tant au dedans qu'au dehors du royaume, de selivreraux plus soigneuses recherches, et de lui transmettre le résultat de leurs investigations sur la question des canaux.
De cette large et intelligente enquête jaillit tout à coup, en 1598, un trait de vive lumière ({ui devait éclairer la France et la guider d'une manière sûre dans la voie des constructions hydrauliques, au moment où elle se préparait à y entrer sous la direction du gouvernement le plus passionné pour la prospérité et la grandeur du pays qui l'eût encore régie. En 1598, le cardinal de Joyeuse se disposait, en traversant nos provinces méridionales, à se rendre en Italie, où il allait reprendre ses fonctions de protecteur des affaires de France auprès de la cour de Rome *. Avant de quitter le roi, il en avait reçu l'ordre formel de recueillir sur place, en parcourant le Languedoc et la Provence, tout ce que la tradition avait pu conserver de projets et de plans relatifs aux canaux qui avaient pour destination de faire communiquer la Méditerranée à l'Océan, par la jonction des fleuves entre eux. L'initiative et les premières ouvertures, relativement à ces projets, vinrent donc du roi : elles n'appartiennent pas
' Aubéry,Vie du cardinal de Joyeuse; Paris, iu-4", 1654, p. 47.
4C() I.IV vil. cil. VI. I.F.TTliF. ntJ CAI'.DINAI. DE JOYEUSE EN 1598.
du tout au cardinal, comme quelques écrivains l'affirment par erreur. Pendant le court séjour que le cardinal fit à Narbonne, il écrivit au roi, à la date du 2 octobre 1598, une lettre dont nous (extrairons les passages importants j)0ur la question qui nous occupe.
0 Sire, quand j'eus l'honneur île prendre congé de V. M., elle me dict cl commanda expressément de lui donner advis de ce que je pourrois apprendre sur le subjel du canal d'eau qui lui a esté proposé de faire pour joindre les deux mers
a Aussi ne faillis-je point d'envoyer incontinent par un homme exprès les despeches de V. M. que M. Dufresnemé Ht tenir pour le sieur Loys de Foix ', que je priai instamment de venir vers moy , alin que nous vous puissions donner quelque esclaircissement sur un œuvre aussi important que celuy-là. 11 me manda qu'il estoit eu chemin pour \ous aller trouver, et qu'il feroit entendre à Vostrc Majesté ce qu'il sçavoit et avoit jugé se pouvoir faire là-dessus.
» M'estant aussi souvenu que un nommé Pierre Reneau, maistre niveleur de Salon de Grau, en Provence, m'avoit dit autrefois que son maistre, appelé Crappone, avoit faict le dessin de ce canal, et ravoit porté à ta rojjne, mère du feu roy (Henri 111), croyant qu'il en pust avoir quelque mémoire, je l'envoyay querre (quérir). Et outre cola, je ne faillis d'en parler à tous ceux que j'ay pensé m'en pouvoir apprendre quelque chose.
» Tous ceux avec qui j'ay conféré de cette afiaire, jugent qu'il faut que les bateaux qui viendront de Bordeaux, aillent de ta rivière de Garumne dans celle d'Aude, qui passe à Carcassonne et va dans la Méditerranée.
» Pour ce faire, il se présente une difficulté, qui est que de quatorze lieues ou environ de pays, dont il faudroit que le canal fust,
* C'est l'architecte et ingénieur français, employé longtemps en Es- Ijagucj coustructeur en partie au palais de l'Escurial, coustructeur eu i'rauce de plusieurs monuments soit d'art, soit d'utilité publique, dont on trouve ci-après l'énoncé. Parmi les manuscrits de la 13ibliolhèque impériale, on trouve deux copies de la lettre du cardinal de Joyeuse, l'une dans la coU.clionDupuy, vol. 88, folio 338; l'autre dans le Journal de Henri IV, fonds du roi, n° 8,357, p. 43. Les deux manuscrits portent : « Me fit tenir par le sieur Loys de Foix. » 11 faut nécessairement ijour le sieur Loys de Foix, au lieu de par. Si le cardinal envoie un homme exprès, c'est qu'il a à faire remettre à Louis de Foix les dépèches du roi expédiées pour cet ingénieur.
NOUVICAU SYSTÉMR DE CONSTKUCTION DES CANAUX. 401
il y en a six ou sept jusqu'à un lieu nommé les Pierres de Naurousc, qui vont en montant, et tons les ruisseaux qui sont en cet espace, descendent dans la Garumnc. Par ainsi il serait impossible de faire monter ladite rivière de darumne jusque-là.
» Mais ledict maistre Reneau, qui s'entend aux mesures, respond qu'il peut remédier à cela en prenant le canal non de la rivière de Garumne, mais de celle de VAriége, qui est une grande et belle rivière qui entre dans la rivière de Garumne deux lieues au-dessus de Tholose, et vient de plus haut, et tellement haut, qu'il cidit qu'on pourra aisément conduire un canal jusqu'aux dites Pierres de Naurouse, et estant là il n'y a plus de difficulté.
» i\lais il restoit encore celle-là; faire aller les ruisseaux de Garumne dans le canal de VAriége qui serait plus haut. Il respond aussi qu'il se peut aisément faire, par le moyen d'un autre canal, qui ne durera qu'une lieue, et prendra depuis le chasteau de Saiul- Rlichel, où estant arrivé tout près de l'autre, il asseure de l'aire monter les bateaux par le moyen .d'une esduse. Ce qui est assez croyable à ceux qui ont esté sur le canal qui va de Venise à Padoue ; qui vous diront que les basteaux montent bien plus haut par le moyen d'une tour qu'on ferme, que ceux qui auront icy à monter. Par ainsi, Sire, ledict maistre et les autres à qui j'ai parlé, jugent l'œuvre fort faisable.
» J'ay désiré sçavoir de quelle hauteur et largeur il faudroit que le canal fusl; combien il faudroit qu'il eust d'eau; combien de poids il porteroit; combien il pourroit couster; en quel temps il pourroit estre faict. «
Le cardinal reprend ensuite un à un ces divers points, et transmet au roi les calculs auxquels chacune des parties de ce devis si complet a donné lieu ; d'où l'on voit quelle importance Henri attachait au côté pratique, avec quelle sollicitude il cherchait les moyens de sortir des projets si vainement agitésdepuis quatre-vingts ans, et d'entrer dans l'exécution. L'indication générale de ce que contient la seconde partie de la lettre du cardinal nous paraît suftire ', et des détails qu'elle renferme, nous n'extrairons que ceux qui complètent les renseignements sur le plan,
1 Ou trouvera aux pièces justificatives le texte entier de la lettre du cardinal Joyeuse.
iii 26
HÏZ I.IV. VII CH.Vl. l'P.Ol'OSIT. DEI.'APrLlQl'ER Ai; CANAL DU LANGUEDOC.
et intéressent renseml)le de l'entreprise. Le canal établi dans une étendue de quatorze lieues de pays, répondant à peu près à vingt lieues communes, doit coûter, d'après une estimation approximative, six cent-vingt mille écus ou dix-huit cent soixante mille livres du temps, lesquels feraient environ six millions sept cent mille livres d'aujourd'hui. Sur ces dix-huit cent soixante mille livres, six cent mille livres seront employées à l'amélioration du cours de l'Aude, qui sera rendue navigable, et surtout à la construction des écluses. C'est le tiers de la dépense totale, ce qui indique d'une manière certaine que les écluses seront très-multipliéeset très-rapprochées les unes des autres dans l'étendue du canal.
Le plan étant connu maintenant dans toutes ses parties, il convient d'extraire par l'analyse les données principales qu'il contient ; de saisir et d'exposer le système entièrement nouveau d'après lequel il a été conçu et tracé ; de faire connaître les grandes et belles lois qu'il introduit dans la construction des canaux en général.
L'ingénieur Reneau est un élève d'Adam de Crapponne, et les renseignements qu'il fournit au cardinal de Joyeuse ne sont, pour l'ensemble du plan, que la reproduction et l'exposé des conceptions de son illustre maître. Mais dans les détails, dans ce qui se rapporte à l'exécution, Reneau intervient personnellement et d'une manière aussi active qu'intelligente. Ces deux points résultent également du témoignage du cardinal. Ils prouvent que les principes établis par Crapponne devinrent la règle et l'étude de ceux qui lui succédèrent , que ceux-ci s'en pénétrèrent assez fortement pour en faire de continuelles et heureuses ap[)lications ; que si le plan du canal de Languedoc , tel <]u'il fut adressé au roi, rejiroduit avant tout les idées du chef de l'école, il contient en même temps l'indication des travaux silencieusement accomplis par ses élèves pendant
EXPOSÉ DU PLAN DE CIîAPPONNE ET DE HENEAl). 403
la seconde moitié du xvi^ siècle ; l'expression des doctrines dans la science hydraulique qui régnaient parmi eux du temps de Henri IV, et dont l'application devait avoir lieu au moment où elles seraient sorties victorieuses de la double épreuve de la publicité et d'un examen sérieux fait par le gouvernement.
Grapponne, continué par Reneau , veut unir lOcéan à la Méditerranée par la jonction de deux fleuves , dont l'un, la Garonne, débouche dans l'Océan , dont l'autre, l'Aude, se jette dans la Méditerranée.
Gomme intermédiaire entre les deux cours d'eau , il trouve un pays de vingt lieues d'étendue ; comme barrière au milieu de ce pays la chaîne des CorbièreS;^ qui forme le nmr de séparation entre les deux bassins au fond desquels coulent la Garonne et l'Aude dans un sens opposé. Les lois naturelles interdisent aux deux fleuves de se joindre, et l'industrie humaine n'a découvert jusqu'alors aucun moyen propre à les réunir.
En effet, on ne connaît jusqu'à présent que la dérivation et les écluses à sas. Les eaux tirées de l'un des deux fleuves par la dérivation , accrues de celles des petites rivières qu'on trouverait sur le passage, sagement ménagées par les écluses à sas, rempliraient sans doute un canal qui servirait à faire communiquer les deux fleuves entre eux. Mais il faudrait creuser un lit à ce canal , à travers vingt lieues de pays et la chaîne des Gorbières , en nivelant toutes les éminences qui, soit dans les montagnes, soit même dans les prairies, s'opposeraient au passage et à la pente des eaux : des excavations et des enlèvements de terres énormes, des dépenses fabuleuses seraient inévitables. Et comme la jonction des flenves présente partout des difficultés égales, si ce n'est pas pareilles, durant les cent années qui se sont écoulées depuis l'application des écluses à sas aux cours d'eau , ni
AOl LIY. Vil. Cil. VI. SUITE riK L EXPOSÉ DE CE PLAN.
en Italie, ni dans les autres Etats de l'Europe, aucun gouvernement, réduit aux moyens connus jusqu'alors, n'a tenté un seul canal pour la jonction des fleuves et des mers.
Crapponne et ses élèves, mis aux prises avec ce prohlème d'hydraulique, au-dessous duquel se trouve un grand problème d'économie politique, le résolvent en imaginant un système tout nouveau de construction et d'alimentation des canaux. Pour former le canal qui joindra la Garonne à l'Aude, ils renoncent complètement à se servir d'eaux qui soient empruntées à l'un des deux fleuves au moyen de la dérivation. De plus, leur canal , au lieu de partir de l'un des fleuves et d'aboutir à l'autre, viendra déboucher par deux branches dans l'un et dans l'autre, en partant d'un point difi"érent. Leur canal existera donc par lui-même et aura des eaux qui lui appartiendront en propre. Les ingénieurs échappent ainsi à la ruineuse nécessité de couper toutes les élévations de terrain intermédiaires entre les deux fleuves qu'ils veulent joindre, et supérieures au niveau du fleuve dont le canal serait dérivé.
Sur un plateau qui domine à la fois et les deux fleuves et la portion de la chaîne des Corbières où ils veulent établir leur voie navigable, ils vont chercher d'autres eaux , des eaux su})érieures, celles de l'Ariége, (jrande et belle rivière qui coule plus haut, et tellement haut, que son cours se prêtera fadlement à toutes les exigences de la combinaison. Ils conduisent ces eaux au point le moins élevé de la chaîne des Corbières nommé les Pierres de Naurouse, celui-là même (jue Riquet choisira après eux, en se servant de leurs idées ; à l'endroit où la fontaine de la Grave, partageant ses eaux, en verse la moitié sur l'un des flancs de la colline, l'autre moitié sur le flanc opposé, et indique ainsi à l'observateur de génie quels moyens il
SUITK DE L'eXPOSK DK CE PLAN 405
doit emprunter à la nature pour la vaincre ou pour la suppléer. C'est en ce lieu qu'ils conduisent les eaux em- [•runtées à l'Ariége et fournissant déjà un volume considérable. Ils ne s'en tiennent pas là : ils veulent faire aller les ruisseaux de la Garimme dans le canal de l' Ariéfje fjui sera plus haut, c'est-à-dire détourner les ruisseaux qui jusqu'alors sont tombés dans la Garonne ', et les conduire dans le canal déjà formé et alimenté en partie des eaux de TAriége. Ils arrêtent ces ruisseaux au passage, et les font entrer dans une rigole ou petit canal d'une lieue d'étendue, partant du château Saint-Michel , s'arrêtant aux Pierres de Xaurouse, s'approchant du grand canal, lui amenant le supplément d'eaux qui est nécessaire pour compléter ce que l'on nomme l'alimentation principale.
De cet amas d'eaux réunies avec tant de soin au point culminant de ce canal, Crapponne et ses élèves en projettent une moitié à l'occident vers la Garonne et vers l'Océan , l'autre moitié à l'orient vers l'Aude et la -Méditerranée. Les eaux descendront dans les biefs, c'est-à-dire dans les parties de canal comprises entre deux écluses, et dans les écluses elles-mêmes superposées les unes aux autres : les biefs et les écluses formeront ensemble autant de^gradins ou d'échelons, à droite et à gauche de la colline de Naurouse et des terrains en pente qui en forment la continuation.
Les eaux iront chercher les barques sortant de la Garonne . leur feront monter le versant occidental . franchir le plateau, descendre le versant oriental, et après cette étonnante traversée , elles les déposeront dans l'Aude qui les conduira dans la Méditerranée.
» Ces ruisseaux sont le Lers-Mort, la Ganguise et quelques autres. Voir l'excellente carte géologique de la France par MM. Dufrénoy et Elle de Beaumout. , .;
400 i.iv. VII r.ii VI. c'est un plan dr canal a point df. pautac.k.
Si le point de départ des barques est dans l'Aude , la même marche aura lieu en sens inverse, et dans la direction de la Garonne et de l'Océan. Sans doute Crapponne et ses élèves obtiennent une partie de ces puissants effets par l'emploi des écluses à sas découvertes longtemps avant eux, mais ils transforment complètement cet ancien mécanisme , et lui donnent deux j)ropriétés qu'il n'avait pas eues jusqu'alors. Autrefois les écluses s'étendaient en bande plate sur un terrain disposé horizontalement et ne présentant qu'une faible déclivité : à présent, elles s'élèvent au-dessus des montagnes avec la forme d'une échelle double. Jusqu'alors les écluses n'avaient pu élever les barques au-dessus du niveau du fleuve dont le canal était dérivé : maintenant remplies par des eaux supérieures , elles ont la puissance de faire monter les barques de cent quatre-vingt-douze pieds au-dessus du niveau de la Garonne et de l'Aude, dont l'une ou l'autre aurait, dans l'ancien système de dérivation , alimenté le canal ' .
De l'examen du plan de Crapponne et de Reneau , il résulte la preuve évidente que leur canal était établi dans un système complètement • inconnu jusqu'alors. Cette vérité reconnue, la question suivante se posait d'ellemême : ce système était-il ou n'était-il pas celui des canaux à point départage; trouve-t-on ou ne trouve-t-on pas dans leur canal le premier modèle d'après lequel tous les canaux de cette espèce ont été construits en France et dans l'Europe entière? La question ne pouvait être résolue d'une manière sérieuse qu'en faisant subir à leur plan une double épreuve. Il fallait d'abord consulter les ou-
1 D'après les calculs faits par riiigénienr Pavillier eu 1723, et par M. Duteus, le plateau de Naurouse s'élève de 192 pieds au-dessus de la Garonne. — Expilly, Dict. List, géogr., t. II, p. 59 B. — M. Duteus, Hist. de la uav. iotér., t. I, p. 117.
l'rtKUVF.S DE CETTK ASSERTION. /(07
vrages des savants qui s'étaient spécialement livrés à l'étude de l'architecture hydraulique ; voir quels caractères distiiictifs ils assignaient aux canaux à point de partage, et s'assurer si le canal de Crapponne et de Reueau présentait ou ne présentait pas ces caractères. Il fallait soumettre ensuite leur plan aux ingénieurs qui ont accompli de semblables travaux , et qui aux lumières de la science théorique joignent la sûreté de coup d'œil que donnent la pratique et l'expérience.
En suivant cet ordre, nous avons d'abord recherché à quels signes particuliers, à quelles propriétés spéciales la science voulait qu'on reconnût un canal à point de partage. La première fois quelle en a décrit un , elle en a dit : «C'est un ouvrage à venir voir du bout du monde... » De faire monter des barques comme on avoit fait depuis » quelques années, et peut-estre même un jour des ga- » 1ères par-dessus les montagnes, il faut avouer que cela » a quelque chose d'extraordinairement grand, et je ne » sçais en quelle partie du monde on a jamais rien vu » d'approchant '. » De nos jours, M, de Prony, résumant d'une manière puissante les observations faites avant lui, et y ajoutant ses lumineuses idées, a donné cette définition si complète et si précise d'un canal à point de partage : « C'est un canal jouissant de la propriété d'établir, au » moyen d'un emmagasinement d'eaux supérieures^ la » communication navigable entre les bassins de deux » fleuves, en faisant franchir aux bateaux le plateau posé » pour séparer ces bassins. Les écluses n'avaient servi » jusqu'alors qu'à modérer la trop gi'ande déclivité et )' rapidité des rivières, à fournir des moyens de défense « militaire, etc.. La France a produit, dans le cours du
1 Journal des savants du 7 juin 1688, p. 27. — Bélidor, Archit. hydraul., 2' partie, 1. IV, c v, p. 35, signalé aussi comme principale cette propriété des canaux à point de partage.
i08 I. IV. vil CH.Vl. PRKLVKS DE Cr.TTE \SSF,r\T10N. MOYENS DONNES
)) xvii^ siècle, trois monuments hydrauliques de l;i plus » liaute importance, (\ime espèce twiwelie. Cependant on » ne voit communément dans ces monuments que des ») creusements de fosses et des constructions d'écluses, » sans réfléchir qu'on a fait de ces moyens connus un » emploi tout à fait inconnu jusqu'alors '. »
Depuis M. de Prony, la pratique a fait reconnaître que l'emmagasinement des eaux supérieures était utilement remplacé par la conduite immédiate de ces eaux dans le bief de distribution du canal. Que Ton mette de côté ce détail, que l'on prenne l'ensemble de la définition comme un formulaire dans la question , qu'on la pèse dans chacun de ses termes, et l'on verra que tous les caractères (ju'eile indique pour un canal à point de partage, se trouvent sans exception dans le canal de Crapponne et de son élève Reneau.
Pour échapper à toute illusion et à toute erreur, nous avons soumis ensuite leur système et leur plan à l'examen attentif de quelques-uns des ingénieurs qui honorent le plus aujourd'hui leur profession par l'étendue de leurs connaissances et l'importance de leurs travaux. Tous nous ont répondu dans le même sens. Celui qui vient d'attacher son nom au dernier canal exécuté en France, et qui a pris la peine d'étudier sur les documents originaux le projet de Crapponne, n'a pas hésité à déclarer : (jue c'était là dans toutes les parties importantes et principales, un canal à point de partage ; qu'il y avait canal à point de partage, dès (pie l'on amenait des eaux à la sommité du point où devait passer le canal, et que
> M. de Prony, article Regemortes dans la Biogr. univ., t. XXXVII, p. 226, note. M. de Prony parle de trois canaux à point de partage produits par la France pendant le cours du dix-septième siècle, parce qu'en effet le canal de Briare , exécuté de 1604 à 1 CIO, appartient aux premières années de ce siècle.
F'OUIl KTAHl-lIt [tF.S VOIKS m: OUANDK NAVIOATION INTK[UI-.UItK. -lO'J
l'on en versait à volonté une portion à droite .et l'autre à gauche '.
Le fait capital qui ressort de cette double épreuve, de ce double contrôle, c'est que Crapponne et lleneau abandonnant le vieux système de la dérivation et du creusement des fosses, qui laissait les canaux à l'état de bras ajoutés aux fleuves et aux rivières, avaient inventé l'admirable système des canaux à point de partage, que la science depuis trente ans a proclamé l'un des grands efforts de l'esprit humain et l'une des gloires principales de la France.
Dans le plan des ingénieurs du xvi* siècle, il n'y a pas seulement un système nouveau de construction des canaux ; il y a en outre un mode d'établissement des voies de grande navigation intérieure. Leur tracé s'étend de la Méditerranée et de l'embouchure de l'Aude, à l'Océan et à l'embouchure de la Garonne. La ligne navigable traverse deux des plus vastes provinces du royaume, la Guyenne et le Languedoc, et environ cent dix-huit lieues de pays. En tête de la ligne à l'orient, on rencontre le grau ou port de la Nouvelle presque attenant à Narbonne : à l'autre extrémité, du côté de l'occident, on trouve le port de Bordeaux. La ligne a donc le caractère qui constitue essentiellement la grande navigation : par la jonction des fleuves, elle opère la jonction des mers. Elle satisfait dans une mesure considérable aux communications sinon du midi avec le centre et le nord de la France, au moins à celles des pays méridionaux entre eux; aux besoins de la
♦ Nous citons la réponse textuelle de M.CoUignon, ingénieur en chef, secrétaire du conseil général des ponts et chaussées, qui vient de terminer le canal de la Marne au Rhin, et qui a pubUé, en 1843, un savant ouvrage ayant pour titre : Du concours des canaux et des chemi7is de fer. Nous pouvons nous autoriser également de la réponse écrite que M. Glapeyron, ingénieur en chef des mines, a pris la peine de faire aux questions que nous avions eu l'honneur de lui poser.
ilO I.IV. vil. cil. VI I.'kCONOMIK OÉNF.RAI.K DL'PLANKT l.KS DKI'KNSES.
navigation intérieure; aux besoins delà navigation maritime, et en particulier «le la navigation sur les côtes de la Méditerranée.
Le plan de Crapponne et de Reneau , qui présente un caractère marqué d'utilité et de grandeur dans ses dispositions générales, est plein de retenue et de modestie dans ses moyens d'exécution. Les deux ingénieurs tirent parti tant qu'ils peuvent des cours d'eau naturels pour la formation de leur voie navigable. Ils se servent du cours de la Garonne dans un espace de soixante-dix lieues : ils utilisent le cours de l'Aude qu'ils rendent navigable en le débarrassant des roches qui l'obstruent, dans une étendue de quinze lieues avec les détours. Ils emploient également les portions de route déjà tracées à la navigation, tel que l'ancien canal creusé par les Romains de Narbonne au grau de la Nouvelle . Ils évitent de creuser un bassin à Naurouse, et font entrer les eaux de l'Ariége directement dans le bief de distribution, méthode que les expériences les plus récentes autorisent complètement. Ils réduisent le développement de leur canal à quatorze lieues de pays, vingt lieues communes ; les travaux d'art , au plus petit nombre, les dépenses à la plus faible somme possible. Les frais que doit entraîner dans toute son étendue la ligne navigable qu'ils veulent ouvrir, ne dépassent pas la somme de un million huit cent soixante mille livres du temps, environ six millions sept cents mille livres d'à [)résent. A une autre époque , on n'a plus parlé pour cette sorte d'ouvrages publics « que de tailler en plein drap. » Le système de Crap[)onne et de Reneau est au contraire un système d'économie , parfaitement approprié aux ressources limitées d'un gouvernement qui, charges déduites, n'a un budget de dépenses ordinaires i[ue de vingt-six millions, et qui au lieu de se borner à un seul canal, à une seule lii^ne de navigation, veut les
l'invention KT |/.M'I'[,1CAT10N du NOUVICAU SYSTKMK. 4i 1
multiplier sur toute lu surface du territoire. Des accessoires utiles, des perfectionnements pourront être ajoutés peut-être à ce qui aura été fait d'ahord ; mais les ingénieurs du XV i'' siècle en chargent prudemment l'avenir, pour ne pas compromettre la destinée et ne pas retarder l'ouverture des travaux hydrauliques.
Ainsi un moyen était révélé, un système complet était offert à la France, pour construire des canaux navigables, dépassant infiniment pour réfendue, la puissance, l'utilité des effets qu'ils produisent, les ouvrages de ce genre exécutés jusqu'alors dans les autres Etats de l'Europe. Ainsi le pays était pourvu et en quelque sorte armé de tout ce qui était nécessaire pour donner, comme nous le verrons bientôt , de prodigieux développements à la [>etite navigation par la communication des fleuves; pour créer la grande navigation par la jonction des fleuves et des mers.
La part à jamais glorieuse de l'invention appartient à Crapponne et à son élève Reneau. La part principale de l'application et de la mise en œuvre revient à Henri. Ce fat lui qui exhuma les idées et les plans de Grappone, qui leur rendit la vie; qui aux renseignements fournis par le cardinal de Joyeuse joignit ceux de Louis de Foix , appelé en même temps auprès de lui ; qui adressa toutes ces instructions à ses ministres et à la commission du commerce instituée peu après ; qui les saisit de cette importante (Question ; qui imprima à leurs travaux l'activité et l'ardeur nécessaires pour produire les grands résultats et les grandes œuvres. Tout cela date de 1597 et de 1598. Par conséquent l'initiative et la grande impulsion dans ce qui concerne les travaux hydrauliques , comme dans toutes les autres parties de l'administration publique, appartient à Henri. De plus, sa haute surveillance et ses encouragements ne se ralentirent pas un moment, comme les faits
412 I.IV. VII CM. VI. l'AIST DK CnAI'l'ONNK, I)K HKNF.AC ,
j)Oslérieurs le démontreront. Mais dans l'exécution, il est impossible de méconnaître combien Sully lui fournit un utile concours. Depuis 1599, Sully avait obtenu lasurintentlance des bàtimeiils, la ij;rande voirie : tous les travaux publics rentraient donc dans ses attributions, et parmi ces travaux , les canau?û et les lignes navigables. Au commencement de Tannée IGOl , il se constitua le directeur et l'agent le plus actif de celte partie des services publics : c'est ce que l'on voit par l'un des états (|u'il présenta au roi'. De Tliou le nomme l'auteur du canal de Briare, el sans forcer cette expression, il convient au moins d'y voir l'indication générale de l'ardeur noblement passionnée qu'il apporta aux détails et au succès de l'entreprise. Sa participation à ce qui fut fait alors dut être d'autant plus grande et d'autant plus directe qu'il était pourvu de connaissances et de talents tout spéciaux. Aux sièges de Dreux, de la Fère, des places fortes du duc de Savoie, il s'était montré l'un des plus habiles ingénieurs de son temps'. La distinction etla séparation entre le génie militaire et le génie civil n'était pas établie alors : le même homme qui venait de prendre ou de construire des citadelles , employait tout de suite après sa science à de grands ouvrages civils : cette variété d'application des connaissances de l'ingénieur qui durait encore à la fin du
1 Sully, (Econ. roy., c. c, l. l, p. 359 A. « Tous lesquels projets » d'estat, ayant fait voir au roy dès le mois de décembre de l'an- )) née 1600, vous les luy vinstes apporter mis au net lors du premier » jour (le l'année 1601.... Le qualriesme, un projet d'estat général de » la grande voyrie, ponts, pavés, chemins, chaussées, et réparations » de France taut royales que provinciales. » Par d'autres passages de Sully, 011 voit que, dans cet énoncé, les chemins par eau sont compris aussi bien que les chemins par terre.
» Sully, (Econ. roy.,c. 40, 63, 96, 97,t.I. p. 115, 116, 204 B, 33^-342. Ce que Rosny fit, comme ingénieur, aux sièges de Dreux et des places fortes du duc de Savoie, est généralement connu : l'on sait moins qu'au siège de La Fère il s'opposa par d'excellentes raisons au projet d'inonder la ville, projet qui échoui au moins en grande partie.
DU 1(01, DE SULLY DANS CES GRANDS TMAVAUX. 4l3
règne de Louis XIV, piiisqu'cn 1686 Vauban complétait et achevait le canal de Riquet, existait à plus forte raison dans les premières années du xvn* siècle et sous Henri IV. Soit que l'on se guide par ces légitimes présomptions, soit ({ue l'on s'en rapporte à des actes authentiques qui seront Itientôt produits, l'on arrive à cette conclusion qu'une Irès-large part revient à Sully dans les projets, les plans, les ouvrages auxquels donnèrent lieu sous ce règne les canaux et les voies navigables.
Que le système des canaux à point de [)artage et le mode d'établissement des lignes de navigation inventés par (Irapponne et par ses élèves, adoptés par Henri JV et par Sully, transportés aussitôt dans la pratique par le gouvernement, fussent appliqués au canal du Languedoc ou à toute autre ligne, l'on sent bien que ce n'était là quun point tout a fait secondaire. Le grand intérêt pour la France était que ce système et ses principes fussent promptement appliqués, et ils le furent dès 1604.
Cependant la ligne du midi au sud-ouest de la France, et le canal de Languedoc qui s'y rattachait, présentaient en soi assez d'avantages, et, depuis la lettre du cardinal de Joyeuse , avaient repris assez de faveur, pour qu'ils fixassent des premiers l'attention et excitassent toute la sollicitude du gouvernement. Henri et Sully provoquèrent sur cette importante affaire une discussion solennelle et cherchèrent avec ardeur des moyens d'exécution. Les soins qu'ils se donnèrent acquirent assez de publicité pour que les historiens du temps en fissent une mention spéciale'. Ils portèrent l'entreprise à l'examen de la com-
1 p. Cayet, Glirou. septeot., 1. VII, t. Il, p. 283. « L'on proposa à » Sa Majesté une entreprise bien plus hardie, de joindre les deux » mers ensemble et d'en rendre la navigation facile de l'une eu » l'autre, au travers de la France, sans plus passer au deitroict de » {jibraltar. »